En creux (Tony Manero) ou jusqu’au crâne explosé de Sal­vador Allende (San­ti­a­go 73) ; Pablo Lar­raín se trou­ve avec No une nou­velle fois au chevet de la mémoire des années Pinochet, arlési­enne d’un cinéaste et, plus générale­ment, d’un ciné­ma nation­al qui sem­blent voué à accom­plir la cathar­sis col­lec­tive. En 1988, pour relégitimer son pou­voir, Pinochet organ­ise un référen­dum dont l’issue pos­i­tive atten­due per­me­t­trait de pour­suiv­re l’aventure de la dic­tature. Les par­ti­sans du « non » se mobilisent avec les moyens du bord. Comme dans ses films précé­dents, Lar­raín choisit un prisme par­ti­c­uli­er pour évo­quer la des­tinée his­torique du pays. Le dép­ri­mant grat­te-papi­er de San­ti­a­go 73 laisse la place au sémil­lant René Saave­dra (Gael Gar­cía Bernal), jeune spin doc­tor de la cam­pagne pour le « non ». Out­re celle des per­son­nages et des sit­u­a­tions (sur­veil­lance, cen­sure, intim­i­da­tion, etc), la dra­maturgie du film tient aus­si dans les images elles-mêmes, vécues comme un choix moral, c’est-à-dire une sit­u­a­tion où la fin et les moyens – par­ler ou non la « langue » audio­vi­suelle de la dic­tature pour la com­bat­tre – soulève d’épineuses ques­tions éthiques.

Pablo Lar­raín accom­pa­gne tou­jours ses films d’une recon­sti­tu­tion d’époque d’une fidél­ité acharnée. En 1988, la mode est tou­jours aux pulls beiges-mar­rons, mais le four micro-ondes débar­que, de même que la paire de ten­nis blanche et les dans­es endi­a­blées. Et surtout, le cinéaste cale son régime d’images dans le moule des années vidéo : règne du con­tre-jour eight­ies, de la couleur et du con­tour baveux. Bonne idée : un ren­du totale­ment flu­ide – imper­cep­ti­ble – entre archives et images tournées par Lar­raín. Con­traire­ment à l’étouffante fix­ité de San­ti­a­go 73, No fait la part belle à une caméra portée mou­vante, sans tomber dans le vérisme façon reportage. Quand son film précé­dent représen­tait l’entrée du pays dans un tombeau avec une rigid­ité inflex­i­ble, le cinéaste capte ain­si la remise en mou­ve­ment d’un pays. Et dans un film où il est tant ques­tion de la fin et des moyens de l’image, la dialec­tique ne manque pas d’intérêt, et ne con­cerne évidem­ment pas que le Chili. Belle accla­ma­tion à l’issue de la séance : méritée.