Il était très atten­du pour la ses­sion de questions/réponses à l’issue de la pro­jec­tion, mais Taka­ha­ta Isao ne s’est pas mon­tré au pub­lic de la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, ravi par ce con­te pop­u­laire japon­ais, quinze ans après Mes voisins les Yama­da. Pouce de Bam­bou alias la princesse Kaguya est-elle la plus belle héroïne de cette Quin­zaine des Réal­isa­teurs ? À n’en pas douter. La plus fémin­iste, aus­si.

D’où vient-elle, cette princesse minia­ture, décou­verte dans un étrange pied de bam­bou scin­til­lant au milieu d’une forêt nourri­cière ? Recueil­lie par le vieux coupeur de bam­bous et sa femme, elle se trans­forme en gros bébé goulu. Le mer­veilleux s’installe alors chez ce cou­ple sim­ple. Pousse de Bam­bou grandit, grandit à vue d’œil. À la faveur d’un change­ment de plan, elle prend plusieurs cen­timètres. C’est la pre­mière et déli­cieuse idée de ciné­ma de ce film : plutôt que d’employer l’ellipse pour traduire le pas­sage du temps, Taka­ha­ta choisit le mer­veilleux.

Entourée de par­ents aimants et une troupe d’amis emmenée par Sutemaru, Pousse de Bam­bou grandit, donc, au sein d’une nature prodigue et bien­veil­lante. Il n’y a qu’à se baiss­er pour cueil­lir des mel­ons ou attrap­er un faisan. Pour­tant, le coupeur de bam­bous pense sa fille adop­tive vouée à un des­tin princi­er et choisit d’employer le tré­sor décou­vert dans le creux de l’arbre mag­ique pour édi­fi­er dans la cap­i­tale un palais où elle pour­ra recevoir la meilleure édu­ca­tion.

Si le film fonc­tionne en reje­tant dos à dos le monde de la civil­i­sa­tion et celui de la nature, la rigueur de la for­ma­tion prin­cière et la fougue de l’apprentissage de la lib­erté, cette oppo­si­tion n’est pour­tant jamais manichéenne. La ville est le décor des faux sem­blants. L’habit et le masque que revê­tent les par­ents, la trans­for­ma­tion physique qui est imposée à la jeune fille pour coïn­cider avec son statut de princesse lorsqu’elle est rebap­tisée Princesse Kaguya, en sont les signes les plus super­fi­ciels. Les men­songes des pré­ten­dants qui se bous­cu­lent pour épouser la Princesse témoignent, eux, d’une plus pro­fonde turpi­tude. Le monde de la ville est aus­si celui de l’art savant (la cal­ligra­phie, le koto) que Kaguya assim­i­le en un cligne­ment de cil, alors que dans la forêt, l’attention était portée sur l’artisanat comme dans la très belle scène de la fab­ri­ca­tion des bols.

Bien sûr, la préférence de Taka­ha­ta va à cette sec­onde forme de créa­tion et on sent qu’il range son activ­ité de cinéaste du côté du tra­vail manuel bien plus que de celui d’un art de salon. Car dans Le Con­te de la princesse Kaguya, le tra­vail du dessin est tan­tôt d’une finesse extrême, tan­tôt jeté à gros traits. Taka­ha­ta choisit de faire cohab­iter au sein d’un même film des styles dif­férents afin de traduire au mieux les sen­ti­ments. L’exemple le plus frap­pant est la course effrénée de Kaguya pour rejoin­dre sa forêt per­due. La vitesse de son déplace­ment et sa fureur sont traduits par de gros traits appar­ents. Bien dif­férent du tra­vail de son com­parse du stu­dio Ghi­b­li, Hayao Miyaza­ki, Taka­ha­ta ne cherche pas la per­fec­tion de la représen­ta­tion par le dessin, mais bien davan­tage l’évocation. Sou­vent, les décors ne sont qu’esquissés, avec une finesse de trait excep­tion­nelle. C’est là la sec­onde et boulever­sante idée de ciné­ma : le dessin peut tout exprimer, à moins de le con­sid­ér­er avec humil­ité.

On ne peut que s’en réjouir : le ciné­ma d’animation est très digne­ment représen­té à la Quin­zaine cette année, par sa présence dans la sélec­tion de courts métrages de grande qual­ité, en tête desquels le mag­nifique et inven­tif Jutra de Marie-Josée Saint-Pierre. La lib­erté formelle, la com­plex­ité de l’héroïne, la sub­til­ité et l’audace du dessin font de ce dernier film de Taka­ha­ta notre très large favori de cette pro­gram­ma­tion.