Le monde sci­en­tifique est com­plexe pour Wal­ly Pfis­ter : alors qu’un petit génie du numérique, Will Cast­er (inter­prété par le robot de John­ny Depp) est en passe de créer la pre­mière intel­li­gence arti­fi­cielle ratio­nal­isante, des méchants ter­ror­istes anti-tech­nolo­gies ten­tent de l’as­sas­sin­er. Dés­espérée, sa femme Eve­lyn décide de trans­fér­er l’e­sprit de son mari mourant dans la machine qu’il a créée. C’é­tait sans compter sur la capac­ité de la machine à pren­dre le pas sur l’homme.

Miroir du néant

Que dire d’un film dont il ne reste déjà plus rien lorsque le générique de fin com­mence son déroule­ment ? Tran­scen­dance fait par­tie de ces pro­duits à motifs récur­rents (la para­noïa, le manichéisme, le refus absolu de tout engage­ment nar­ratif) et à place­ments (d’ac­teurs, de John­ny Depp à Mor­gan Free­man, en pas­sant par les nom­breux vis­ages habitués des séries out­re-Atlan­tique qui ne sem­blent là que pour manier l’hori­zon d’at­tente et de recon­nais­sance d’un spec­ta­teur pen­sé comme un ensem­ble d’habi­tus audio­vi­suels). Les écueils, les sub­terfuges et les idi­oties sont telle­ment nom­breux que l’on aurait grand-peine à ten­ter l’énuméra­tion exhaus­tive. Le thème, clas­sique, du com­bat moral, exis­ten­tiel et poli­tique de l’homme et de la machine, n’est qu’­ef­fleuré. On com­prend dès le départ que l’in­térêt prin­ci­pal du réal­isa­teur se situe plus dans les sup­ports du réc­it que dans le réc­it lui-même : en dix min­utes appa­rait donc une dizaine d’ac­teurs au faciès recon­naiss­able, des pro­duits d’ap­pel.

Vendre, vendre, dormir, acheter peut-être

Le défaut d’un cer­tain ciné­ma com­mer­cial n’est pas de vouloir se ven­dre en tant qu’ob­jet mais de faire en sorte que l’ob­jet par­ticipe intrin­sèque­ment à la cam­pagne de pub­lic­ité, qu’il n’y ait plus de dif­férence mar­quée entre une bande-annonce, une affiche, un entre­tien, et le film lui-même. De ce point de vue, Tran­scen­dance est l’ex­em­ple par­fait de l’a­ban­don de l’art à la facil­ité formelle et dis­cur­sive. Le manichéisme est par­fois tran­scendé par une forme qui installe sa pro­pre nuance, comme c’est le cas dans cer­tains films de Clint East­wood (notam­ment dans Gran Tori­no) ; il est ici une sim­ple manière d’é­vac­uer tout débat et tout ques­tion­nement qui pour­rait faire dévi­er le film de sa route logique. Les opposants à la créa­tion d’une intel­li­gence arti­fi­cielle sont donc des ter­ror­istes vio­lents qui ne pensent qu’à légitimer leur vio­lence. Les sci­en­tifiques, frap­pés par le doute des gens biens, assè­nent quelques repères infail­li­bles et se fondent dans la masse limpi­de, sans aspérités, sans âme d’un film qui se per­suade de son pro­pre intérêt au gré des gros plans et des séquences cat­a­pultées (elles ne dépassent jamais la minute).

Wal­ly Pfis­ter, directeur de pho­togra­phie en vogue à l’ouest, notam­ment sur les tour­nages de Christo­pher Nolan, retrou­ve la même force néan­ti­sante que son maître por­tait haut et fort dans Incep­tion, sans en avoir le goût de la géométrie visuelle ‑vide, elle aus­si ? L’in­trigue tech­nologique ne suf­fit pas à créer ex nihi­lo un débat moral ou une puis­sance formelle… le pari de pla­quer des fig­ures, humaines ou immatérielles, dans l’air du temps sur un média qui tente de con­cur­rencer sa grande rivale de lucarne engen­dre, certes, une forme logique, mais dénuée de toute créa­tiv­ité et de tout pas­sion, même mineure.