Nous ne sommes plus qu’à quelques enca­blures de la fin du fes­ti­val, et les pre­mières impres­sions générales com­men­cent à se dessin­er. Notam­ment, au niveau de la sélec­tion offi­cielle, le sen­ti­ment d’une cer­taine plat­i­tude : plusieurs films non pas ratés, certes, mais juste très anodins, presque déjà oubliés – Dic­ta­do, Was bleibt. À la lumière de ce début de bilan, nous sommes entrés à petits pas à la pro­jec­tion de Hay­wire : un cast­ing de stars (Ewan McGre­gor, Michael Fass­ben­der, Anto­nio Ban­deras…), un réal­isa­teur aguer­ri au genre, bref, tous les ingré­di­ents d’un film d’espionnage plan-plan étaient réu­nis. Le scé­nario est des plus typ­iques : Mal­lo­ry Kane, une tueuse pro­fes­sion­nelle, est subite­ment lâchée par sa hiérar­chie ; dev­enue proie, elle doit remon­ter le fil de ses amis-enne­mis pour com­pren­dre qui veut sa mort et pourquoi.

Sous des airs extrême­ment policés, le film de Soder­bergh est porté par une direc­tion artis­tique assez inat­ten­due. Le tra­vail du son, en par­ti­c­uli­er, est éton­nam­ment sourd et feu­tré. Hay­wire est jalon­né de longs silences, ou presque : sou­vent l’occasion de com­pos­er une bande de bruitages déli­cieuse­ment sub­tile, à l’origine d’une vraie ten­sion (on pense notam­ment à une scène de début de traque où les élé­ments vien­nent comme des notes de musique inau­gur­er des poten­tielles men­aces : une voiture, des pas, des paroles).

Le rythme, très ralen­ti par la musique, installe une pos­ture dis­tancée du cinéaste par rap­port à son genre, où le spec­ta­teur, au lieu d’être embar­qué dans l’action, la lit comme un pré­texte, une con­ven­tion. Nar­ré en flash­back sur une bonne par­tie, Hay­wire sem­ble s’engager dans une approche assez hal­lu­ci­na­toire de l’espace et du temps (à l’échelle d’une sim­ple scène, Soder­bergh emploie à l’occasion des effets d’accélération plutôt décon­cer­tants), tirail­lée entre une forme générique du genre qui con­stitue le passé, et une froideur du présent. L’intrigue devient ten­tac­u­laire ; elle désori­ente le spec­ta­teur au milieu d’un labyrinthe de lieux emblé­ma­tiques du film d’espionnage sor­tis de nulle part : paysages urbains, hangars d’aéroport, plages cré­pus­cu­laires, manoirs opu­lents, échap­pées exo­tiques…

Le cast­ing, quant à lui, est peu­plé de con­tre-emplois (Ewan McGre­gor en chef de com­pag­nie de sécu­rité privée), de sur­pris­es (Chan­ning Tatum, qui déchausse peu à peu ses gros sabots de boule de mus­cle de ser­vice), et même d’éléments frisant le sec­ond degré (Michael Fass­ben­der, basse­ment nié mal­gré sa stature d’acteur par­mi les plus bank­able de la planète actuelle­ment). Encore une fois, il s’agit bien de s’amuser du décalage, de désori­en­ter. Même s’il ne décon­stru­it par son genre – les per­son­nages sont bien investis des pos­tures habituelles –, Hay­wire le revis­ite par le biais d’une déli­cieuse dis­tance. S’apparentant volon­tiers à une rêver­ie dans l’univers du film d’espionnage, il est tra­ver­sé par une forme de mélan­col­ie, une étrange impres­sion d’absence. Un fos­sé s’étend entre l’intrigue, les per­son­nages, et la mise en scène ultra-dis­tancée, presque non­cha­lante, de Soder­bergh. Au som­met de cette non­cha­lance, un com­bat final à peine évo­qué, où la caméra, peu à peu, s’éloigne, préfère filmer la mer. Bien­tôt, nous n’entendons presque plus les coups de poings, si ce n’est comme une musique loin­taine.