Cette année encore, les dif­férentes sélec­tions de Ciné­ma du Réel ont per­mis d’ex­plor­er les voies con­tem­po­raines du doc­u­men­taire. Par la mul­ti­plic­ité des formes et des propo­si­tions, les cinéastes présents ont pu prou­ver, films à l’ap­pui, à quel point l’ap­proche du réel néces­site ouver­ture, audace et force à un renou­velle­ment con­stant. Mal­gré quelques rel­a­tives décep­tions (Harun Faroc­ki dans une moin­dre mesure, mais surtout l’a­cadémisme ron­flant des films d’Echevar­ría et de Volk­er Koepp), le tra­vail de sélec­tion effec­tué par l’équipe du fes­ti­val s’est avéré de grande qual­ité. Nous sommes très heureux de voir que des cinéastes comme Mehran Tamadon ou Dieu­do Hama­di, que nous soutenons depuis leurs débuts, réus­sis­sent à séduire un pub­lic plus large, qui a été au ren­dez-vous durant tout le fes­ti­val.

Dans un pre­mier temps, nous revenons dans ce compte-ren­du sur cer­tains films du pal­marès, avant de traiter d’autres œuvres qui ont retenu notre atten­tion. Retrou­vez égale­ment notre arti­cle sur la pro­gram­ma­tion con­sacrée à la nuit ici.

Iranien de Mehran Tamadon – Grand Prix Cinéma du Réel

Intérieur d’une mosquée. On voit la con­cen­tra­tion des vis­ages et les gestes rit­uels. On voit aus­si un moment de retrou­vailles famil­iales. Des hommes à l’autorité pater­nal­iste dis­cu­tent, d’autres veil­lent au bon fonc­tion­nement du lieu. À la fin, un dis­cours est répété par la foule. On y entend « Vive la république islamique, à bas les États-Unis ».

Mehran Tamadon, décou­vert à Visions du Réel pour son film Bassid­ji (2010), dans lequel sans s’opposer frontale­ment au régime – donc sans faire le choix d’un film clan­des­tin –, il inter­ro­geait des Gar­di­ens de la Révo­lu­tion, cla­mait son désir de com­pren­dre des hommes pour tit­iller la légitim­ité de leurs idées.

Le lieu commun de l’Iran

Iranien est con­stru­it avec la même croy­ance au dia­logue, et ce début, où la mosquée est d’abord un lieu de vie incon­tourn­able avant la représen­ta­tion de l’oppression, suit le sché­ma du film. Tamadon ques­tionne plutôt qu’il ne dénonce, donne à penser plutôt qu’il ne cherche à avoir le dernier mot. Et le voilà qui s’est mis en tête de con­va­in­cre des défenseurs du régime de venir pass­er un week-end dans sa mai­son famil­iale, à quelques heures de Téhéran, pour se prêter au jeu de ce que serait la société irani­enne si elle accep­tait quelqu’un comme lui : qui croit aux lib­ertés per­son­nelles et non à la loi divine.

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On retrou­ve la rhé­torique impec­ca­ble des islamistes de Bassid­ji, rom­pus aux plus effi­cientes tech­niques du mar­ket­ing poli­tique, on s’étonnera aus­si du charisme bon­homme des qua­tre hommes mol­lah qui débar­quent chez Tamadon, le sourire aux lèvres et l’évangélisation en tête. Face à eux et devant la caméra, il est ce corps étranger qui achève de don­ner vie à l’incroyable lieu qu’enregistre le film, et où le spec­ta­teur réalise avec stu­peur qu’il est pro­jeté. Car Tamadon est ici d’abord acteur. C’est lui qui porte le rôle du laïc, des lib­ertés indi­vidu­elles, lui le français (il y vit avec femme et enfant). Et il a ce physique effacé, petit homme chauve que per­son­ne ne remar­que, banal et inof­fen­sif, mais dont les ques­tions ont la justesse désar­mante et l’insistance des enfants : on ne peut qu’y répon­dre.

Un week-end à la campagne

Iranien vaut beau­coup pour cet espace inédit : une utopie poli­tique qui se forme briève­ment dans un lieu neu­tre, avec des hommes bien­tôt rejoints par leurs femmes, puisque ce coin de cam­pagne, avec son potager et sa mai­son aérée, sem­ble bien agréable. Puis com­mence la joute sur les ques­tions du moment, par­ti­c­ulière­ment le voile, dont au moment du tour­nage on par­lait tant en France. On ne s’étendra pas sur ces échanges. S’ils sont évidem­ment au cen­tre, ils n’apporteront pas de réponse poli­tique, le jeu ayant la lim­ite que se fix­ent les envoyés du régime, et celle que ne peut que se fix­er Tamadon, s’il veut con­tin­uer à filmer (et acces­soire­ment à vivre libre, autant qu’un athée puisse l’être). L’intérêt, pour le spec­ta­teur, est d’être bal­lot­té de la posi­tion de Mehran Tamadon à celle des mol­lahs. Car n’étant plus dans la sim­ple stig­ma­ti­sa­tion du régime, les voy­ant aus­si bien défendre calme­ment leurs idées que ramass­er des cour­gettes ou pré­par­er un bar­be­cue, il pense à l’Iran comme sans doute il n’y a jamais pen­sé : de l’intérieur. La dic­tature revien­dra, bien sûr. Mais l’espace de quelques instants l’échange existe. Voilà le tour de force du film, et que Tamadon rend pos­si­ble par sa croy­ance au ciné­ma et à la mise en scène (les moments de dis­cus­sion reposent sur une série de jeux, d’objets, que le cinéaste a soigneuse­ment pré­parés pen­dant plus de trois ans pour un tour­nage de deux jours).

D’où filmer, d’où voir ?

Il y aurait beau­coup à dire sur cha­cun des per­son­nages, les mod­érés et les durs, qui ne sont pas tou­jours ceux que l’on croit, les jeux de charme, les blagues des mol­lah sur la reli­gion, que bête­ment on ne soupçon­nait pas. On rêverait d’un film pareil chez les Sovi­ets, chez les Maos, dans les hautes sphères du pou­voir occi­den­tal. Il y a des moments de vie sim­ples et très forts, il y a l’absence sys­té­ma­tique des femmes et l’évidence que cette absence trau­ma­tise lit­térale­ment les hommes, fait de leur désir un démon et une névrose. Il y a aus­si, der­rière le pre­mier plan poli­tique, une belle réflex­ion sur la croy­ance comme mémoire col­lec­tive d’une société. Cette posi­tion en sec­ond plan, bien que presque inévitable, et le léger reproche qu’on pour­ra faire au film. Tout le monde sait telle­ment qu’il sera vu en France, et le « pays-des-droits-de‑l’homme » est un tel pôle d’attraction pour cha­cun, que le spec­ta­teur est un peu fan­tas­mé. Ain­si les ques­tions poli­tiques mis­es en avant lui cor­re­spon­dent par­ti­c­ulière­ment, et occul­tent des aspects comme le rap­port à l’autre et au monde qu’implique la croy­ance. Pour exem­ple cet incroy­able moment de sieste où Mehran et les défenseurs du régime sont allongés les uns con­tre les autres en par­lant de l’au-delà : « Vrai­ment, tu pens­es qu’il y a juste rien, après la mort ? » demande l’un, « Tu n’as pas peur ? » Moment de partage sidérant dans ce con­texte iranien, instant d’intime uni­versel, où la poli­tique s’efface devant l’humanité. C’est un peu le rêve de l’Iran.

C.P.

Examen d’État de Dieudo Hamadi – Prix International de la SCAM et Prix des éditeurs Potemkine

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Après Ata­laku, qui suiv­ait les pas d’un pas­teur à la morale dou­teuse pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle de 2011 au Con­go (Prix Joris Ivens l’an dernier), Dieu­do Hama­di sem­ble n’avoir rien per­du de son brio de con­teur. Exa­m­en d’É­tat racon­te com­ment une bande de jeunes Con­go­lais, exclus de leur école pour n’avoir pas payé la « prime du pro­fesseur », vont louer une mai­son pour pré­par­er ce fameux exa­m­en, pré­cieux sésame pour accéder à des études supérieures. Dieu­do Hama­di étonne d’abord par son culot nar­ratif et la cohérence qu’il injecte à son réc­it, bien qu’il aille piocher dans des reg­istres très var­iés, bien éloignés d’une descrip­tion nat­u­ral­iste du réel : film de bande, à sus­pense, comédie de l’ar­naque et de la mau­vaise foi, rude pein­ture des aspi­ra­tions déchues de la jeunesse con­go­laise, étude du sys­tème édu­catif, ou encore quelques séquences empreintes du mys­ti­cisme local. Tout ceci ne se fait pas sans provo­quer le réel, sans le pren­dre à bras-le-corps, mais plutôt que de manip­u­la­tion (les per­son­nages sont tout à fait con­scients de l’om­niprésence de la caméra et l’ac­ceptent avec une authen­tic­ité décon­cer­tante), c’est de l’in­vestisse­ment intè­gre du cinéaste dans la descrip­tion des tumultes de son pays qu’il est ici ques­tion. En obser­va­teur con­scien­cieux et impliqué, le jeune réal­isa­teur avance, une fois de plus, caméra au poing.

Sans compromis

Car Dieu­do Hama­di sait recueil­lir avec sou­p­lesse toute les ambiguïtés qui agi­tent la société con­go­laise, sans jamais jeter le moin­dre regard de com­pro­mis­sion sur les sit­u­a­tions qu’il réus­sit à saisir. Aux injus­tices sociales qui tra­versent le sys­tème édu­catif (la « prime du pro­fesseur », aber­rant rac­cour­ci qui oblige les élèves à pay­er directe­ment leurs enseignants pour pou­voir con­tin­uer à assis­ter aux cours) vient se gref­fer tout un busi­ness de la réus­site à l’ex­a­m­en, qui s’é­tend de la triche pure et sim­ple (fuite des répons­es du con­cours) au recours à des prêcheurs qui font leurs choux gras sur le dos de la mis­ère. C’est égale­ment ain­si que l’é­cole buis­son­nière, qui s’in­vente au fil du réc­it, ne con­stitue pas non plus une alter­na­tive bénie et utopique, mais plutôt un repli sur une angoisse pal­pa­ble de l’échec que per­son­ne ne sem­ble pou­voir dompter.

Le tableau serait d’un noir effrayant et dés­abusé s’il n’é­tait pas soulevé par une vital­ité sur­prenante, qui se traduit à la fois dans les éner­gies du por­trait de groupe et le volon­tarisme de Dieu­do Hama­di, qui ne sac­ri­fie pas son film à un sim­ple con­stat acca­blant et pes­simiste. C’est même le con­traire qui se pro­duit, puisque les portes du réc­it sont ici grandes ouvertes à toutes les com­bi­naisons pos­si­bles, du directeur de l’é­cole venant ren­dre vis­ite à ses anciens élèves pour les encour­ager – et leur réclamer l’ar­gent qu’ils doivent – à ce grand frère qui tente de se trans­former en pro­fesseur – avant de se rabat­tre, tel un book­mak­er, sur les com­bi­naisons pos­si­bles de bonnes répons­es à l’ex­a­m­en. L’échiquier, tou­jours mou­vant, donne le sen­ti­ment d’un allè­gre caphar­naüm pour­tant miné par les intérêts indi­vidu­els, un dou­ble-jeu qui soulève con­stam­ment la sus­pi­cion, si ce n’est le per­son­nage taiseux de Joël, qui sem­ble jouer sa vie tout entière sur cet exa­m­en.

Les puissances du faux

Joël con­stitue la force de réten­tion d’un film sur­sautant, qui risque de finir dans le décor à chaque virage du réc­it, dont l’in­tré­pid­ité de tons et d’humeurs pour­rait con­duire à l’ex­plo­sion en cours de route. Ce per­son­nage fil rouge, par son angoisse sourde et son vis­age impas­si­ble, sa néces­sité de réus­site à l’ex­a­m­en sous peine de finir por­teur au marché, rap­pelle que ce réel là, au-delà des ges­tic­u­la­tions des uns et des autres, est une vérité con­crète. Et alié­nante. Car le sérieux de Joël cache lui aus­si sa part obscure : c’est en faisant appel aux décoc­tions d’un rebou­teux qu’il croit pou­voir réus­sir à l’ex­a­m­en. Ici même, per­son­nage et cinéaste se retrou­vent sur la même ligne : en faisant appel aux puis­sances du faux, ils cherchent à met­tre la main sur leur pro­pre réel. Tout le reste n’est que ques­tion d’équili­bre, ce que Dieu­do Hama­di, marchant sur le fil qui est le sien, a par­faite­ment com­pris.

J.M.

Metáfora ou A Tristeza Virada do Avesso de Catarina Vasconcelos – Prix du meilleur court métrage

C’est à l’u­na­nim­ité que le jury de la com­péti­tion des pre­miers films et courts métrages a attribué le prix du meilleur film court à Cata­ri­na Vas­con­ce­los pour le por­trait sen­si­ble d’une absente, la mère de la cinéaste, et des rêves per­dus de sa généra­tion, celle de la Révo­lu­tion des Oeil­lets. Ce film épis­to­laire, con­vo­quant les sou­venirs endeuil­lés de la jeune femme à Lon­dres – où elle vit – et de son frère à Lis­bonne, parvient à pass­er sans encom­bre de la mémoire intime au réc­it poli­tique ; scru­tant les pho­togra­phies de leurs par­ents, vis­ages juvéniles de la Réforme agraire, en quête d’indices du sens de leur engage­ment et se deman­dant à quelles luttes eux-mêmes, enfants de la Révo­lu­tion, pour­raient aujour­d’hui se vouer tan­dis que le 25 avril sem­ble être devenu la date com­mé­mora­tive d’une lacune col­lec­tive.

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Mêlant images numériques et Super 8, la cinéaste tente de com­pren­dre le fos­sé où se sont abîmés, d’une généra­tion à l’autre, les idéaux de ses par­ents : cet exer­ci­ce de mémoire trou­ve sa forme nos­tal­gique dans un dis­posi­tif déli­cat et frag­ile, où la jeune femme réus­sit, corps et voix, à trou­ver sa place de petite souris aux côtés de l’éléphant, ani­mal totémique de la mémoire et du deuil, qu’elle choisit comme emblème de ces petites et grandes his­toires.

A.L.

Il Segreto de cyop&kaf – Prix Joris Ivens et Mention spéciale du Prix des Jeunes

Cette année, deux films remar­qués nouaient un dia­logue intéres­sant autour d’un des gen­res les plus féconds du ciné­ma : le film de sales goss­es. Deux regards, deux méth­odes, deux sujets dif­férents mais tou­jours la même ques­tion : com­ment filmer des enfants sans se faire hap­per par le tumulte ?

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Lau­réat du prix Joris Ivens, Il Seg­re­to des «street artists» cyop &kaf, dresse le por­trait d’un groupe de petits vadrouilleurs à la recherche de sap­ins de noël, dans un Naples décrépi, sym­bole d’une Ital­ie en ruine. Entas­sant les arbres dans une courette en cul-de-bouteille, sorte d’atrium en étuve con­stam­ment épié par un voisi­nage dubi­tatif, ils ressem­blent aux enfants du pays imag­i­naire de Hook, mais exilés dans le réel. Un réel for­cé­ment moins lux­u­ri­ant, même car­ré­ment décati, qui présen­terait autant de ressources ludiques et fab­uleuses que l’île du cap­i­taine cro­chet. Chamailleurs, rica­neurs, com­plices et livrés à eux-mêmes, ils sont sem­blables à tous ces enfants des rues qui ali­mentent, depuis Chap­lin, les his­toires fic­tives ou doc­u­men­taires de l’enfance. Pour­tant, s’ils tachent d’œuvrer dans le sil­lage des con­tes et légen­des, la trop grande prox­im­ité des filmeurs avec les enfants pousse le réc­it au vagabondage. Peu à peu, l’équilibre entre curiosité, énigme et immer­sion s’exténue, lais­sant place à la con­vic­tion qu’un rab­o­tage de la durée du film (89 min) l’eût sûre­ment préservé d’une agaçante impres­sion de répéti­tion. Le mon­tage, incisif et minu­tieux dans ses rac­cords, phago­cyte les événe­ments en petits tronçons de réels qui en abolis­sent du même coup toute la pulpe. À trop filmer le nez dans le guidon, cyop&kaf versent dans la fas­ci­na­tion un peu bébête. Man­quent la nar­ra­tion et une dra­maturgie, fut-elle pure­ment plas­tique ou visuelle (puisqu’il s’agit d’artistes, on était en droit de s’attendre à un peu d’audace), pour tir­er cette immer­sion vib­ri­on­nante vers le ter­rain du sym­bol­ique, où le film peine à se hiss­er. Dans un fin­ish jubi­la­toire, les enfants amon­cel­lent les cadavres de sap­ins au sein d’un petit enc­los impro­visé et embrasent leur stèle de for­tune, pour la beauté du geste. S’il donne une final­ité – et de l’éclat, plus qu’un éclair­cisse­ment – à cette épineuse mis­sion, l’épilogue dévoile du même coup l’absence totale de point de vue des auteurs. Art de l’effet sans suite dénué de suite dans les idées, on regrette la présence d’un regard adulte pour orchestr­er ces gestes et images per­dues qui flot­tent dans un nuage de saynètes dont l’accumulation ne rend jamais jus­tice à la beauté qui y réside.

A.D.

Si j’existe, je ne suis pas un autre d’Olivier Dury et Marie-Violaine Brincard – Compétition Française

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Non primé mais célébré par les applaud­isse­ments nour­ris du pub­lic, Si j’existe, je ne suis pas un autre d’Olivier Dury et Marie-Vio­laine Brin­card pose un regard dif­férent sur le monde de l’enfance. Le sujet, parce qu’à l’opposé du pre­mier film, sem­ble mali­cieuse­ment lui répon­dre. Nous sommes dans une classe spé­cial­isée au sein du lycée pro­fes­sion­nel de Bondy, en Seine-Saint-Denis. Ces goss­es-là sont les grands frères des voleurs de sap­ins. Ado­les­cents, un peu moins mag­né­tiques, plus grands, plus non­cha­lants, moins beaux aus­si, comme on l’est à cet âge, ils sont des enfants dans des corps d’adultes. Leur agi­ta­tion est intérieure, enfouie, tue, et les fra­cas qu’elle déclenche en explosant sem­blent inter­dire tout dis­posi­tif de cap­ta­tion à main lev­ée – le risque serait de ne rien voir que la trace de corps frémis­sants. C’est pourquoi le choix de longs plans fix­es et larges per­met d’encadrer ces jeunes et de tenir leur tour­bil­lon à dis­tance, dans un geste inverse à celui des auteurs d’Il Seg­re­to. Com­posés dans l’enceinte de la classe, qui con­stitue un pre­mier car­can, les plans iso­lent un ou plusieurs élèves dans les lim­ites d’un cadre dont ils ne peu­vent déroger, con­traints par la néces­sité de rester. Par moments, l’exercice tient du mir­a­cle lorsqu’au fil d’un plan main­tenu fixe sur un élève diver­ti par le va-et-vient des filles dans la cour, celui-ci sort du cadre et rejoint ses cama­rades à l’air libre, après avoir pris soin d’en deman­der la per­mis­sion. Dans le même mou­ve­ment, sans coupe, le per­son­nage quitte le pre­mier plan pour s’insinuer dans le sec­ond, péné­trant ain­si l’espace pro­jec­tif de ce qui, quelques min­utes plus tôt, incar­nait encore un Éden inter­dit d’accès. L’effet est sai­sis­sant, et pareil aux per­son­nages de Min­nel­li ou Kuro­sawa, Mohamed (c’est son prénom) entre lit­térale­ment dans le tableau dont il a lui même organ­isé les élé­ments (les filles qu’il sif­fle, les potes qu’il char­rie, les incon­nus qu’il men­ace par bravade, le tout depuis la fenêtre de sa classe, au pre­mier plan). Si le dis­posi­tif répond aux exi­gences de son sujet, une classe, des élèves, donc des corps figés, la justesse des cadrages n’en reste pas moins à met­tre au crédit des auteurs. La con­fi­ance placée dans leurs plans paraît sans lim­ites, et les amples durées, jamais ennuyeuses (con­traire­ment au saucis­son­nage d’Il Seg­re­to), attes­tent l’importance que revêt une méth­ode rigoureuse lorsqu’elle est pen­sée et qu’elle repose sur une intu­ition sen­si­ble.

En somme, deux approches de l’enfance pour une ambi­tion com­mune : l’effacement du filmeur et la représen­ta­tion d’un réel brut, sans affé­ter­ies. La com­para­i­son de ces deux films nous aura appris deux choses. La pre­mière, c’est que l’enfance ne sur­git pas mirac­uleuse­ment des enfants, mais d’une atten­tion portée à cha­cun de leurs gestes. La sec­onde, c’est qu’une méth­ode, si restric­tive soit-elle, est tou­jours le meilleur écrin pour accueil­lir la drô­lerie érup­tive et les pépites du réel. À ce titre, s’il finit tant bien que mal par accom­plir son pro­gramme de fable, Il Seg­re­to ne peut que s’incliner devant le mag­nétisme et la sim­plic­ité du film d’Olivier Dury et Marie-Vio­laine Brin­card qui, pour bien des raisons, aurait mérité d’être dis­tin­gué.

A.D.

Que ta joie demeure de Denis Côté – Compétition Internationale

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Éros et Meccanos

Depuis dix ans qu’il zigzague entre les gen­res, le Québé­cois Denis Côté s’est niché dans une encoche au car­refour du doc­u­men­taire et de la fic­tion. Après Bes­ti­aire (2012), essai doc­u­men­taire hyp­no­tique et non nar­ratif, Que ta joie demeure pour­suit un tra­vail pluriel, entre cap­ta­tion et jeu, loin du style ciné­ma direct qui fit les belles heures de l’ONF québé­cois (Michel Brault et Pierre Per­rault, pour ne citer qu’eux).

Passé un pre­mier plan propul­sant le film dans le ter­ri­toire de la fic­tion – une jeune femme, cadrée de dos, le vis­age tourné vers la caméra, dans une pos­ture con­traig­nante qui d’emblée reflète l’inconfort d’un faux sem­blant, adresse un mono­logue autori­taire à ce que l’on devine, in fine, être sa machine – le réal­isa­teur déjoue son amorce de dis­posi­tif et filme des appareils, des tra­vailleurs, leurs gestes, les pièces usinées, les proces­sus usi­nant, le bal­let mécanique des vérins, des engrenages, des file­tages, les parades nup­tiales du pis­ton et des perceuses qui per­forent des plaques de métal offertes en enfilade, les flu­ides blanchâtres et visqueux dégorgeant d’orifices fraîche­ment façon­nés, soit autant de tableaux visuelle­ment sug­ges­tifs, dont l’attraction finit par nous faire oubli­er qu’au com­mence­ment, une ouvrière nous inci­tait à réfléchir la rela­tion de cou­ple entre le tra­vailleur et son out­il. Jamais le cinéaste ne s’était aban­don­né à la séduc­tion des tex­tures, des matières, du con­tact des peaux et des sur­faces dans un geste aus­si sen­suel. Une pre­mière par­tie plonge ain­si le spec­ta­teur dans le bain d’une série de plans mag­né­tiques. Les auto­mates, organ­ismes com­plex­es aus­cultés en détail ou sai­sis inté­grale­ment, don­nent le tem­po d’une cadence de tra­vail calquée sur leur rythme imper­turbable, appareil­lant les corps besogneux aux bat­te­ments entê­tants du coït indus­triel. Rarement le tra­vail manuel n’aura sus­cité pareil envoûte­ment au sein d’un film doc­u­men­taire. Posant sur les machines un regard d’enfant sur de gros jou­ets, Denis Côté fait jail­lir un éro­tisme inso­lite et tire par les frot­te­ments du réel et de l’imaginaire, les étin­celles d’une poé­tique de libre asso­ci­a­tion.

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Formelle­ment, les séquences de cap­ta­tion pure alter­nent avec un régime sec­ond, emboîté dans le pre­mier, où des acteurs jouent aux côtés des tra­vailleurs. Le film se dédou­ble et creuse le réel d’un envers de sim­u­lacre qui jette le trou­ble sur la nature de ces images. S’agit-il de faux-sem­blants ? Quel statut sommes-nous cen­sés don­ner à ces scènes de la vie pro­fes­sion­nelle ? Sommes-nous dans un con­te, comme l’un des per­son­nages nous invite à le croire ? Autant de ques­tions qui res­teront sans réponse, mal­gré les rimes et pistes de réflex­ion lais­sées entrou­vertes, au rang desquelles la rela­tion intime entre l’ouvrier et sa machine sem­ble la plus lanci­nante. Et si le tra­vail en usine n’était en défini­tive qu’une his­toire de cou­ple, trans­férée du foy­er à l’espace pro­fes­sion­nel ? Après tout, comme dit l’un des per­son­nages, « le boulot c’est la moitié de la vie ». Loin des dis­cours mil­i­tants, l’attention portée au rythme de la machine, la com­plic­ité par­fois rit­uelle, lorsqu’un ouvri­er s’acquitte d’une petite prière avant de démar­rer sa bécane, prend le con­tre-pied des sem­piter­nelles dis­cours sur l’aliénation de l’homme par sa machine. Au risque de tor­dre une hypothèse tenue pour acquise, le cinéaste décide de voir les choses par l’autre bout de la lorgnette, sans mis­éra­bil­isme, explo­rant les rela­tions affec­tives et organiques qu’un tra­vailleur noue avec son out­il. Ain­si, lors d’une pause clope, un ouvri­er racon­te qu’il ne pour­rait se sat­is­faire d’une machine plus lente que la sienne, pour­tant très rapi­de, comme s’ils étaient fait l’un pour l’autre, cal­i­brés sur une pul­sa­tion iden­tique.

Entre vari­a­tion des cadrages, des échelles, des mou­ve­ments de caméra et fécon­da­tion in vit­ro du jeu dans l’enceinte du réel, Denis Côté joue les lab­o­ran­tins et tire les fruits d’une démarche sans cesse renou­velée. En résulte la per­ma­nence d’un style, en retrait des querelles fiction/docu, où s’épanouissent des dis­posi­tifs de mise en scène inno­vants. Du reste, si de telles propo­si­tions restent can­ton­nées aux cir­cuits fes­ti­va­liers, elles leur per­me­t­tent d’honorer leur voca­tion pre­mière : garan­tir une vis­i­bil­ité aux œuvres com­plex­es et exigeantes qui, dans d’autres cir­con­stances, ne ren­con­tr­eraient peut-être jamais leur pub­lic.

A.D.

Sauf ici, peut-être de Matthieu Chatellier – Compétition française

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Dans une com­mu­nauté Emmaüs à prox­im­ité de Caen, Matthieu Chatel­li­er a trou­vé matière à pour­suiv­re son tra­vail de cinéaste à l’é­coute. Un repaire de naufragés de la vie, qui investis­sent ce havre hors du temps comme des enfants qui créeraient leur pro­pre mai­son de poupée. Sauf ici, peut-être ne s’at­tache pas tant au fonc­tion­nement de la vie en com­mu­nauté, mais plutôt à en faire sur­gir, par la parole, les tra­cas du monde au-dehors, celui dont ses hommes, tels des moines, ont préféré se retir­er. C’est une sorte de « périphérie » du réel que Matthieu Chatel­li­er dresse alors, à tra­vers les por­traits croisés de ces tra­vailleurs, dont les vis­ages mar­qués et les silences représen­tent autant de cartes que le cinéaste se pro­pose de sil­lon­ner.

Le tra­vail d’ap­proche de Chatel­li­er se veut dis­cret, sans chercher à tout prix la con­nivence. La gêne qui se dégage par­fois de ces por­traits tient à la fois de la mal­adresse naturelle des per­son­nages face à une caméra qui sert d’in­ter­face entre eux et le monde, et du spec­ta­teur, se retrou­vant nez à nez avec toute une clique mise au ban de la société. Des regards per­dus, usés, de ceux qu’il est dif­fi­cile d’af­fron­ter, et pour­tant empreints d’une joie toute enfan­tine lorsqu’ils s’éveil­lent. Le pro­pos n’est pas ici ouverte­ment poli­tique, mais le film délim­ite cepen­dant tout un ter­ri­toire par­tielle­ment aban­don­né, jonché d’ob­jets dont on se débar­rasse, et que ces hommes tri­ent patiem­ment avant de les expos­er, pour leur don­ner une chance d’être ren­voyés dans le monde.

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Cet inter­stice entre vie monacale et con­tacts avec l’ex­térieur (qui res­teront hors-champ) est donc investi de témoignages qui cherchent à bris­er la glace sans bous­culer la frag­ile marche en avant des per­son­nages. La déli­catesse et l’at­ten­tion dévelop­pées par Matthieu Chatel­li­er tien­nent du numéro de funam­bule, et agis­sent à dos­es homéopathiques, en une alchimie qui est à chaque fois remise en jeu. Il suf­fit ici de quelques mots, là d’un objet, d’une cig­a­rette de plus, d’un lieu com­mun ou d’un tra­vailleur en action pour enclencher le dia­logue, par­tir sur les routes du passé et effleur­er ce qu’a pu être une vie passée à chercher sa des­ti­na­tion, avant d’at­ter­rir ici et enfin pos­er bagage. Le film met alors en scène les détours sim­ples que peut pren­dre la parole pour touch­er à l’in­time, et saisit l’essence de ce qu’un vis­age, lorsqu’il s’ar­rête brusque­ment d’être ani­mé par des mots, trans­met de l’ex­is­tence d’un homme. Et sans faire de bruit, Sauf ici, peut-être devient un espace d’échanges et d’ob­ser­va­tion, qui remet pro­gres­sive­ment ce micro univers au cen­tre d’un monde qui ne sem­ble plus qu’un loin­tain sou­venir. C’est pour­tant bien lui qui gravite autour de la com­mu­nauté.

J.M.

Le Dernier Voyage de Mme Phung de Nguyen Thi Tham – Compétition Internationale Premiers Films

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Mme Phung est à la tête d’une troupe de trav­es­tis qui sil­lonne les routes du Viet­nam, et installe sa scène et ses stands dans des ter­rains vagues, trans­for­mant les lieux en une fête foraine où vien­nent se dis­traire les familles. À tra­vers une galerie de por­traits assez réus­sis, la réal­isatrice trou­ve de quoi inter­roger les con­di­tions d’une exis­tence itinérante et semi clan­des­tine, et qui pour­tant se donne en spec­ta­cle, arbo­rant des tenues hautes en couleurs et débridées. Mais c’est surtout par rap­port au statut ambiva­lent du trav­es­tisse­ment – à la fois show et affichage d’une sex­u­al­ité – que Nguyen Thi Tham tient un sujet en or, qu’elle ne traite que par­tielle­ment. Si l’on saisit bien l’é­trange attrac­tion que ce statut peut sus­citer chez la gent mas­cu­line, ou à l’in­verse la vio­lence et le rejet qu’il peut engen­dr­er, elle reste sur le seuil en ce qui con­cerne les liens qu’en­tre­ti­en­nent les mem­bres de la troupe entre leur sex­u­al­ité et leur méti­er, qui per­pétue en quelque sorte une forme de mar­gin­al­ité – celle de la « bête de scène ».

La cinéaste s’en tient à un por­trait touchant mais plus con­venu, qui sert de fil rouge à l’ensem­ble, celui de la fameuse Mme Phung et de son rôle de direc­trice de troupe. Elle sert de liant entre les généra­tions et prodigue ordres et con­seils, alors qu’elle éprou­ve une fatigue per­sis­tante due à son mode de vie. C’est sur cette ten­sion entre résis­tance et relâche­ment que la réal­isatrice s’ap­puie pour filmer le com­bat quo­ti­di­en de cette femme – non pas pour faire accepter sa con­di­tion (les mœurs locales n’en sont mal­heureuse­ment pas encore là) – mais sim­ple­ment pour appren­dre à ses ouailles à ne pas trop jouir de leur dif­férence. Du haut de son expéri­ence de vie, Mme Phung ne sait que trop bien ce qu’il en coûte, et cette préve­nance pointe un désœu­vre­ment cer­tain, qui n’at­tend pour­tant jamais le stade de la révolte. En cela, le film s’avère effi­cace pour décrire la chape de plomb qui plane au-dessus de la troupe, et les con­traint à vivre dans un incon­fort­able entre-deux, celui d’une pseu­do-éman­ci­pa­tion qui n’est rien d’autre que le cache-mis­ère de l’in­tolérance.

J.M.