Les Trois Sœurs du Yun­nan est né d’une ren­con­tre for­tu­ite : alors que Wang Bing se rendait sur la tombe d’un ami romanci­er enter­ré dans la région mon­tag­neuse du Yun­nan, le cinéaste chi­nois a croisé Yingy­ing, Zhen­zhen et Fen­fen – aimable trio de fil­lettes âgées entre dix et qua­tre ans et vivant seules depuis que leur père s’en est allé chercher du tra­vail à la ville. Comme sou­vent chez le doc­u­men­tariste, le deuil fut donc le pre­mier hori­zon de son par­cours : pour celui qui fil­ma longue­ment le dernier spasme rouil­lé d’un immense com­plexe indus­triel dans À l’ouest des rails ou enreg­is­tra dans Feng­ming, à tra­vers le témoignage d’une anci­enne con­damnée aux travaux for­cés, l’ag­o­nie d’une utopie révo­lu­tion­naire, la mort s’im­posa une nou­velle fois, par hasard, comme le point de départ pour une nou­velle œuvre. Par hasard : c’est ce deux­ième élé­ment de l’anec­dote mar­quant la genèse des Trois Sœurs qu’il faut retenir comme le para­dox­al agent néguen­tropique de la démarche doc­u­men­taire de Wang Bing. Depuis ses débuts, il y a main­tenant un peu plus de dix ans, le réal­isa­teur s’est en effet imposé non pas comme le haleur d’une œuvre avançant sur une voie toute tracée, mais comme un arpen­teur de la Chine des lais­sés pour compte, pro­gres­sant à l’aveu­gle afin de demeur­er disponible à ce « scé­nario en per­pétuelle évo­lu­tion » [1] qu’est la vie.

L’envers des rails

Les Trois Sœurs s’im­pose donc moins comme le renou­velle­ment de cette démarche, que comme son pro­longe­ment. D’une cer­taine manière, le film s’an­nonçait d’ailleurs un peu comme le ver­so d’une même page, dont le rec­to serait À l’ouest des rails : non seule­ment ce nou­veau doc­u­men­taire s’of­fre d’emblée comme le pen­dant rur­al du pre­mier film de Wang Bing, pour­suiv­ant dans les hau­teurs boueuses des mon­tagnes l’ex­plo­ration de la face cachée de cette Chine médi­a­tique à l’in­dus­trie glo­rieuse, mais il mul­ti­plie aus­si les raisons d’y voir l’en­vers du très long métrage sur les usines de Tie Xi (la focal­i­sa­tion sur trois enfants, dans un décor dépourvu de la dimen­sion spec­tac­u­laire qu’ex­ha­laient les mon­u­men­tales struc­tures métalliques indus­trielles, afin de mon­tr­er non pas la dis­pari­tion d’un monde mori­bond, mais une sorte d’im­mua­bil­ité à l’é­cart des méta­mor­phoses du monde).

Bien que Les Trois Sœurs soit rel­a­tive­ment « court » com­paré à son aîné (2h30 con­tre un peu plus de 9h), Wang Bing con­tin­ue d’u­tilis­er la longueur de ses plans pour chercher une forme d’ex­haus­tiv­ité qui per­me­t­trait au pub­lic de s’im­merg­er plus authen­tique­ment dans la vie des trois fil­lettes. Comme il le con­fi­ait récem­ment à la revue Débor­de­ments : « Moi, ce que j’aime, c’est la total­ité : je n’aime pas les plans coupés courts. J’aime voir dans un film la richesse de la vie de cha­cun, la richesse de ses change­ments, et je veux que le pub­lic puisse avoir accès à cet ensem­ble, pas seule­ment à des bribes, des frag­ments de vie. » [2] Surtout, cette démarche, ren­due pos­si­ble par l’im­por­tant nom­bre d’heures de rushs (plus de 200), s’avère être le seul moyen d’à la fois restituer avec fidél­ité la répéti­tion quo­ti­di­enne de gestes en prise avec un milieu (cueil­lette, éle­vage, amé­nage­ment, range­ment, désœu­vre­ment…), tout en accueil­lant la part d’im­prévu qui vient rompre la monot­o­nie. Si dra­maturgie il y a, elle est pure­ment acci­den­telle, sur­gis­sant de manière aus­si imprévis­i­ble que la ren­con­tre entre le cinéastes et les trois sœurs, tis­sée avec le fil du hasard, grâce à quelques scènes éton­nam­ment théâ­trales à l’in­star de celle où l’aînée Yingy­ing, pour­tant très soli­taire, a une d’al­ter­ca­tion avec une autre fil­lette dans un moment qui n’est pas sans évo­quer un drôle de duel de west­ern.

Un rapport direct au monde

En refu­sant le mor­celle­ment pour, très con­crète­ment, laiss­er la vie couler à l’écran, Wang Bing fait un peu plus que de seule­ment syn­chro­nis­er le flux de l’im­age avec le déroule­ment de la vie : il instau­re, comme a son habi­tude, un rap­port direct au monde. « Seul le temps peut faire avorter les avalanch­es de sig­ni­fi­ca­tions qui pleu­vent sur toute les image du tiers-monde » [3], écrivait Gabriel Bortzmey­er à pro­pos d’un autre doc­u­men­taire au souf­fle long, Mafrouza. Débar­rassé de toutes les éclus­es que cer­tains doc­u­men­taristes sèment le long de leurs films (mon­tage insis­tant et voix-off didac­tique en tête), Les Trois Sœurs du Yun­nan offre une réal­ité sans médi­a­tion ou arti­fice – un espace comme con­fié plutôt qu’im­posé au spec­ta­teur –, bien que tou­jours présen­tée avec une légère dis­tance pudique (Wang Bing n’est notam­ment pas un adepte du por­trait en gros plan très ser­ré).

Ce dis­cret ancrage de plain-pied dans la réal­ité rend la beauté formelle des plans brumeux ou des séquences intérieures au coin du feu encore plus puis­sante parce qu’elle est habitée – et que, comme tou­jours chez le cinéaste chi­nois, c’est l’hu­main qui fait la somp­tu­osité des plans et non l’in­verse. D’ailleurs, mal­gré le fait que Wang Bing fut pho­tographe avant de se lancer dans le ciné­ma, il faudrait moins par­ler de la beauté plas­tique des Trois Sœurs que de sa beauté organique : encore une fois, le doc­u­men­tariste ne cherche pas à s’im­pos­er en esthète, mais à prélever directe­ment une esthé­tique du monde – acci­den­telle et informe : vivante en somme.

Notes

Notes
↑1 Longue (dé)marche, entre­tien avec Wang Bing réal­isé par Jus­tine Rochot et Gabriel Bortzmey­er pour Débor­de­ments.
↑2 Ibi­dem.
↑3 « Mafrouza, le loin­tain et le proche » de Gabriel Bortzmey­er dans Traf­ic n° 81, print­emps 2012, p. 47.