En ces temps où la théorie du genre est récupérée par les défenseurs de l’ordre moral et fait l’objet de débats idiots et stériles (le très beau Tomboy de Céline Sci­amma en a fait les frais récem­ment), nous rap­pel­er en mémoire la fig­ure de Divine, icône culte de la cul­ture under­ground des années 1970/80 arrive comme une bouf­fée d’air frais. Indis­so­cia­ble de John Waters qui l’a fait naître (et qui lui doit tout), Divine est, en effet, l’une des pre­mière héroïnes “trans­genre” du ciné­ma. Ni tout à fait homme, ni com­plète­ment femme, c’est une créa­ture poli­tique­ment incor­rect qui, telle une météorite, a débouté le puri­tanisme améri­cain, capa­ble aus­si bien, dans un élan pasolin­ien, de manger un étron canin que de chanter, grasse et suante “I’m so beau­ti­ful” devant une foule en délire ou encore de jouer les mères de famille dés­espérées dans Hair­spray, son dernier film. Avec son look improb­a­ble, ses yeux grossière­ment dess­inés, et son sens de la répar­tie, Divine a aus­si com­plète­ment révo­lu­tion­né l’approche du trav­es­tisse­ment (les Drag Queens d’aujourd’hui lui doivent encore beau­coup) et a résol­u­ment mar­qué la cul­ture gay et incon­sciem­ment aus­si une par­tie de la pop cul­ture grand publique.

L’homme derrière la robe

I Am Divine revient donc sur le des­tin “de la plus belle femme du monde” (surnom que lui avait don­né Waters). Très bien doc­u­men­té, alter­nant des images d’archives, des extraits de films et des entre­tiens de col­lab­o­ra­teurs ou des mem­bres de la famille de Divine (notam­ment sa mère), le film de Jef­frey Schwarz tra­verse ain­si la courte car­rière de Divine (elle est morte à 42 ans) et révèle surtout la com­plex­ité de l’homme sous la créa­ture. Car il en fal­lait du courage à l’époque pour oser s’exposer ain­si, assumer la con­fu­sion des gen­res et revendi­quer une homo­sex­u­al­ité implicite. Har­ris Glenn Mil­stead (son vrai nom) a‑t-il été, au fil des années, dépassé par son per­son­nage ? C’est aus­si ce que laisse enten­dre le doc­u­men­taire. Même si, petit, il s’était tou­jours rêvé en Eliz­a­beth Tay­lor, cet enfant de Bal­ti­more sem­ble avoir été com­plète­ment mangé par sa créa­ture au point de souf­frir de n’être recon­nu pour sa vraie per­son­ne. Ironie de l’histoire, c’est lorsqu’il était sur le point d’abandonner ses habits de Divine pour jouer un rôle mas­culin dans un série télé qu’il est mort dans son som­meil. Drôle de fin pour un con­te de fée qui a endeuil­lé une généra­tion et le ciné­ma de Waters qui ne s’en est jamais vrai­ment remis.

Le doc­u­men­taire préfère jouer la carte de la rigueur et de la sagesse plutôt que d’accompagner la folie de son héroïne par des audaces esthé­tiques. C’est peut-être le seul défaut qu’on peut lui trou­ver. Car I Am Divine se regarde avec un vrai plaisir et nous donne la nos­tal­gie d’une époque où le ciné­ma issu de la con­tre-cul­ture était encore capa­ble de créer de vraies fig­ures révo­lu­tion­naires.