De prime abord, on peut se pos­er la ques­tion de l’in­térêt que représente la sor­tie en DVD d’un doc­u­men­taire autour de Tab Hunter, bel­lâtre hol­ly­woo­d­i­en des années 1950 tombé depuis dans l’ou­bli en rai­son d’une fil­mo­gra­phie dis­parate qui ne com­porte pas beau­coup de chefs d’œu­vre. L’ar­gu­ment pour­rait tenir au fait que l’ac­teur, autre­fois pur pro­duit des Stu­dios qui avaient tout misé sur son avan­tageuse plas­tique pour con­stituer une solide base de fans féminins, vivait dans le plac­ard, gar­dant secrète son homo­sex­u­al­ité à l’in­star de Rock Hud­son, starisé à l’époque de la même manière et con­damné au silence ou au men­songe sur sa vie privée. L’of­fi­cial­i­sa­tion de son homo­sex­u­al­ité en 2006 dans une auto­bi­ogra­phie n’é­tait qu’un secret de polichinelle : les trou­bles à l’or­dre pub­lic, une rela­tion avec un célèbre patineur ou encore une col­lab­o­ra­tion avec John Waters en 1981 avaient déjà large­ment entamé l’im­age du gen­dre idéal que Tab Hunter arbo­rait auprès de la généra­tion baby-boom. L’in­térêt de Tab Hunter Con­fi­den­tial est donc à chercher du côté du con­trechamp qu’il offre sur tout le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en de l’époque : si le dis­posi­tif s’ap­puie par moments sur le tra­di­tion­nel entre­tien face caméra, la richesse des archives pro­posées (extraits de films, pho­tos per­son­nelles ou bien de tour­nage) per­met une immer­sion pas­sion­nante dans les codes de toute une indus­trie.

Faits de toutes pièces

Le moment le plus pas­sion­nant du doc­u­men­taire reste prob­a­ble­ment lorsque Tab Hunter s’é­panche sur la liai­son qu’il a entretenue avec l’ac­teur Antho­ny Perkins. Si le réc­it de cette aven­ture part d’une recon­nais­sance mutuelle entre deux per­son­nes en souf­france en rai­son de leurs préférences sex­uelles à une époque où il ne fai­sait pas bon être gay, c’est la manière dont la per­son­nal­ité de l’un s’op­pose à celle de l’autre qui éclaire sur la manière dont les acteurs pou­vaient con­stru­ire leur image et leur car­rière. Lucide sur les lim­ites de son jeu, Tab Hunter sait que son physique de jeune pre­mier sportif lui a tout apporté. Mais du coup, cette image l’a con­traint à se laiss­er enfer­mer par son agent et son stu­dio dans un rôle de pure représen­ta­tion (et les nom­breuses archives télévi­suelles le prou­vent) qui ne lui per­me­t­tait pas d’évoluer : rival de James Dean pen­dant quelques mois, il n’avait mal­heureuse­ment pas sa puis­sance de jeu et fut rapi­de­ment can­ton­né aux sec­onds rôles dans des pro­duc­tions moins pres­tigieuses. Face à lui, Antho­ny Perkins incar­nait, en dépit des ingérences des Stu­dios, l’am­bi­tion à l’é­tat brut : très exigeant sur son jeu d’ac­teur (on ne répétera jamais assez que sa car­rière n’au­rait jamais dû se lim­iter à seule­ment deux rôles mar­quants : Psy­chose en 1960 puis Le Procès en 1962), il por­tait lui-même les pro­jets sus­cep­ti­bles de con­tribuer à sa recon­nais­sance, loin des hési­ta­tions de son com­pagnon qui se cachait der­rière Natal­ie Wood pour que le grand pub­lic ne devine rien de son secret.

Le retrait

Avec un bel équili­bre dans son écri­t­ure, le doc­u­men­taire fait autant la part belle à la car­rière avortée de Tab Hunter qu’à son his­toire per­son­nelle. Claire­ment mon­tré comme un bon gars, généreux et hum­ble, l’ac­teur a eu une vie per­son­nelle mou­ve­men­tée (l’a­ban­don du père, les trou­bles psy­chi­a­triques de la mère) qui l’a prob­a­ble­ment aidé à rel­a­tivis­er son retrait pro­gres­sif de l’in­dus­trie. Comme échap­pé d’un sys­tème qui ne lui per­me­t­tait en aucun cas d’être lui-même, Tab Hunter est par­ti vivre une his­toire d’amour de plusieurs années avec un éleveur de chevaux, a passé une petite annonce pour qu’on lui pro­pose du tra­vail et a accep­té, parce qu’il n’avait plus rien à per­dre, de jouer sous la direc­tion de John Waters dans Poly­ester aux côtés du trav­es­ti Divine. Loin du sui­cide artis­tique annon­cé par ses proches, le film est rapi­de­ment devenu culte et a per­mis à l’ac­teur un retour sous les pro­jecteurs (au même moment où Antho­ny Perkins, égale­ment tombé dans l’ou­bli à l’époque, reve­nait sur le devant de la scène avec un dis­pens­able Psy­chose 2). Cette incon­stance face aux suc­cès et les cor­re­spon­dances trou­blantes que ce réc­it apporte entre les car­rières avortées des uns et des autres posent sur l’in­dus­trie un amer par­fum de mélan­col­ie. Bien plus que l’évo­ca­tion com­plaisante d’un acteur qu’on souhait­erait réha­biliter pour le faire entr­er dans la légende des stars hol­ly­woo­d­i­ennes, Tab Hunter Con­fi­den­tial offre un con­tre­point émou­vant et bien­veil­lant sur ceux qui ont tra­ver­sé cette époque révolue.