Étrange aven­ture que ce film indi­en[1] de Michel Spin­osa, qu’il serait presque inop­por­tun de réelle­ment dis­sé­quer – on préfér­era décrire ce qu’il peut éveiller.

Même si son esthé­tique ne doit pas for­cé­ment grand-chose à l’œuvre de l’autrice et cinéaste, il est ain­si dif­fi­cile de ne pas penser au moins un peu à Mar­guerite Duras devant Son épouse. S’y con­juguent déam­bu­la­tion indi­enne et chiens errants, absence et présence au monde, chant d’amour éper­du courant sous la sur­face de la nar­ra­tion et traite­ment de la dis­tance, de la façon dont celle-ci s’instaure ou se fran­chit. Une dis­tance entre les êtres, les civil­i­sa­tions, entre morts et vivants, espaces et “génies” français et indi­ens, passé(s) et présent, qui se man­i­feste ou s’abolit, plus encore que par le voy­age et le sou­venir, avec le deuil, l’amour ou la pos­ses­sion sur­na­turelle. Autant de modal­ités du lien qui vont amen­er Joseph, un vétéri­naire tac­i­turne que sa femme a quit­té sans laiss­er d’adresse, à s’immerger dans la réal­ité incon­nue d’une jeune mar­iée tamoule. Encore faut-il ajouter que cette dernière, dev­enue incon­trôlable, se dit pos­sédée par l’esprit de l’épouse en ques­tion, retrou­vée morte près de l’ancienne Madras. Le veuf ratio­nal­iste veut recon­stituer les faits ; l’ésotérisme des lieux, où s’effacent ses repères, lui imposera d’affronter les démons, quels qu’ils soient.

Les Possédés…

D’un lyrisme comme voilé par l’étrangeté et le sen­ti­ment de perte irrémé­di­a­ble, ce beau film se nour­rit autant d’évitements, de silences que de ren­con­tres ou de paroles, se préserve des effu­sions sans bas­culer dans la sècher­esse. Réc­it de pos­ses­sions et dépen­dances en défini­tive mul­ti­ples – Les Pos­sédés aurait d’ailleurs fait un bon titre s’il n’était déjà pris – à la con­struc­tion limpi­de sans être linéaire, Son épouse nav­igue entre ter­ri­toires, langues et tem­po­ral­ités pour ®établir le dia­logue de deux êtres au tra­vers d’un autre. On saura bien­tôt ce qui a poussé Cather­ine à dis­paraître, sans savoir exacte­ment ce qui au-delà de l’addiction la pos­sé­dait. Par­ti sur ses traces, Joseph sor­ti­ra de sa morne réserve pour chercher tar­di­ve­ment le par­don, lui que son scep­ti­cisme n’empêche pas de s’intéresser au cas de cette Gra­cie, peut-être habitée par le pey (esprit mal­faisant) de son épouse – et qui l’est tout autant par la pesan­teur de sa con­di­tion sociale.

Son épouse se pro­pose donc comme une (en)quête funèbre dans un monde étrange et étranger, lieu à la fois mor­tifère et infin­i­ment plus vivant qu’un espace européen plus indéfi­ni, terne et comme tran­si de froid, un voy­age presque dés­espéré qui étire les stases du deuil en par­lant avant tout d’amour. Les maris y voient les femmes leur échap­per, pos­sédées, et ne peu­vent que courir à leur tour après les fan­tômes qui les pos­sè­dent. Avoir fait appel au cou­ple Attal-Gains­bourg n’a ici rien d’un argu­ment pro­mo : Michel Spin­osa saisit grâce à eux les moments les plus forts du film (la révéla­tion de Cather­ine, la dis­pute de l’hôpital), con­den­sant la mise en place de l’intimité d’un cou­ple dont l’évidence dépasse le cadre du film. Cather­ine et Joseph s’aiment mais peinent à par­ler ou à par­don­ner, vaguent dans un cli­mat de non-dit, de secret, de délite­ment loin­tain, de fatal­ité trag­ique. Leurs dia­logues, leurs éclats sont rares parce que le duo n’est réu­ni que pour être séparé, mais sin­gulière­ment frap­pants.

Un monde travaillé par une spiritualité sans âge

Nulle trace de folk­lore util­i­taire ou d’exotisme de pacotille dans l’univers de fas­ci­na­tion que déploie Michel Spin­osa : le film pro­duit une forme d’accoutumance, un trou­ble fan­tas­tique dépouil­lé d’effets de genre, où l’hésitation demeure, quand bien même on croit moins à la pos­ses­sion qu’au fait que le veuf en vienne à s’y laiss­er pren­dre, à s’adresser à sa femme morte. Dans un monde indi­en con­tem­po­rain encore tra­vail­lé en pro­fondeur par une spir­i­tu­al­ité sans âge, au-delà de la sphère psy­chologique tra­di­tion­nelle, s’esquisse une autre con­cep­tion de l’univers et de l’être, de l’espace et du temps, du retour des choses aus­si inex­orable que le recom­mence­ment des vagues. Le pos­sédé y est un patient, ou plutôt, le patient peut y être un pos­sédé. Le démon rem­place le dément, sans sur­plomb nar­quois : jamais il n’est traité comme une naïve super­sti­tion. Et le spec­ta­teur de se laiss­er pren­dre, lui aus­si, à ce tableau en mou­ve­ment, qui gravite autour d’un sanc­tu­aire où sont “traitées” les âmes malades.

Tout n’est pas par­fait au cours de cette dérive, qui con­naît peu de pics d’intensité, même dans ses crises, et quelques épisodes moins con­va­in­cants. Mais l’envoûtement qu’il recherche est d’un autre genre et lui per­met de s’inscrire dans la mémoire sans avoir à impres­sion­ner. Puis le film offre une issue, libère de leurs chaînes (au sens strict, con­cer­nant Gra­cie) ces cap­tifs. Et le vétéri­naire français de lâch­er prise, d’épouser la réal­ité par­fois incom­préhen­si­ble qui l’entoure, s’ouvrant à la psy­ché indi­enne, à ses har­monies mys­tiques ou ses pra­tiques désta­bil­isantes, en ces­sant de les observ­er comme symp­tômes pour y recon­naître une même human­ité, qui lui rend son regard. Un cliché ? Le film ne se soucie pas de ce genre de ques­tion. Le proces­sus mène à la réc­on­cil­i­a­tion, la dis­tance a été par­cou­rue, on peut se retrou­ver, se sépar­er et vivre ; en ce sens il est un voy­age au cœur du voy­age, dans un autre monde qui ne se situe pas ailleurs que dans le nôtre.

Notes

Notes
↑1 Tourné majori­taire­ment en Inde, Son épouse s’est large­ment appuyé, out­re son cast­ing, sur un chef opéra­teur et des tech­ni­ciens indi­ens.