Sept ans après La Par­en­thèse enchan­tée, le réal­isa­teur Michel Spin­osa nous revient avec Anna M., por­trait d’une trente­naire frus­trée som­brant dans l’éro­tomanie la plus totale. Incar­née avec générosité par Isabelle Car­ré, Anna est un vrai per­son­nage de ciné­ma, romanesque à souhait. Mal­heureuse­ment, le réal­isa­teur a choisi une approche un brin trop psy­chi­a­trique tout en oubliant de don­ner la moin­dre con­sis­tance aux sec­onds rôles.

Anna est une jeune femme dis­crète qui tra­vaille à la Bib­lio­thèque François Mit­ter­rand où elle restau­re des livres anciens. Sa morne exis­tence se partage entre sa mère chez qui elle vit encore et son chien, le seul à lui deman­der de l’af­fec­tion. Lassée, elle décide d’en finir en se jetant sous les roues d’une voiture ; la ten­ta­tive échoue mais, griève­ment blessée, elle ren­con­tre le char­mant Dr André Zanevsky (Gilbert Mel­ki). Per­suadée d’être secrète­ment aimée par cet homme qui donne soudaine­ment un sens à son exis­tence, Anna ne va pas cess­er de le harcel­er et, devant son refus, les per­sé­cuter lui et sa femme.

L’ob­sti­na­tion d’un per­son­nage à en aimer un autre a sou­vent per­mis de créer des films romanesques à souhait, comme par exem­ple Let­tre d’une incon­nue de Max Ophuls (d’après la nou­velle de Ste­fan Zweig), L’His­toire d’Adèle H de François Truf­faut ou encore Rebec­ca d’Al­fred Hitch­cock. Le pro­fond décalage exis­tant entre l’im­mo­bil­isme des sen­ti­ments d’un des per­son­nages et son entourage en con­tin­uel change­ment per­met de révéler tout le trag­ique d’un amour sans retour. Soli­tude, espoir et aveu­gle­ment font le lot de ces films boulever­sants parce que con­tin­uelle­ment fiévreux et obses­sion­nels. C’est un peu ce dont aurait rêvé Michel Spin­osa à tra­vers le por­trait de cette jeune éro­tomane qui s’en­tête à croire qu’un homme incon­nu l’aime alors qu’il fait tout pour l’éviter. L’his­toire est alléchante, d’au­tant plus qu’on sait Isabelle Car­ré capa­ble de tout don­ner pour faire vibr­er le drame intime de son per­son­nage.

Seule­ment, plutôt que de priv­ilégi­er le romanesque (bien plus cinégénique), Michel Spin­osa a préféré une approche psy­chi­a­trique trop explica­tive et donc grossière qu’il jus­ti­fie notam­ment en rap­pelant le nom­bre de doc­u­ments qu’il a con­sultés pour faire exis­ter plau­si­ble­ment son per­son­nage. Du coup, Anna M. est con­stru­it en trois par­ties claire­ment délim­itées cor­re­spon­dant aux trois phas­es de l’éro­tomanie, telles qu’elles sont définies générale­ment par la psy­chi­a­trie : espoir, dépit et haine. Chaque scène obéit à cette con­struc­tion et respecte minu­tieuse­ment la chronolo­gie du délire. C’est donc en toute logique qu’An­na mul­ti­plie d’abord toutes les ten­ta­tives de rap­proche­ment (cadeaux, har­cèle­ment), se décourage ensuite pour finale­ment faire vivre un véri­ta­ble enfer au doc­teur Zanevsky et à sa femme. La mise en scène – élé­gante – obéit à cet encadrement minu­tieux, presque médi­cal, qui isole d’au­tant plus la dérive de la jeune femme – au lieu de créer l’empathie espérée par le réal­isa­teur – qu’elle est large­ment ampli­fiée par l’inex­is­tence totale des sec­onds rôles. Se plac­er du point de vue d’An­na pour mieux com­pren­dre son drame et pour mieux le rap­procher de nos pro­pres angoiss­es n’ex­cuse pas que l’on accorde si peu d’im­por­tance au reste. Du médecin effacé (Gilbert Mel­ki, totale­ment absent) à sa pro­pre femme (Anne Con­signy, inex­is­tante) au per­son­nage de la mère bien trop en retrait alors que sa respon­s­abil­ité dans le délire d’An­na n’est pas à nég­liger, il n’ex­iste aucun con­trechamp, rien qui puisse jus­ti­fi­er l’ex­is­tence d’un mur infran­chiss­able entre ceux qui vivent et ceux qui rêvent de vivre. Tous ces per­son­nages (ne par­lons même pas du père des deux gamines qu’An­na décide de garder pour mieux per­sé­cuter l’homme qui la refuse) ne sont que des pré­textes à tel point qu’ils vident le film de sa sub­stance pour ren­dre le tout ter­ri­ble­ment anec­do­tique.