Après Leçons d’harmonie, Ours d’argent de la meilleure con­tri­bu­tion artis­tique à la Berli­nale de 2013, c’est assez dis­crète­ment que nous arrive le deux­ième film du jeune Emir Baigazin. Con­stru­it autour de qua­tre par­ties, cha­cune cen­trée sur un ado­les­cent (Jaras, Poussin, Cra­paud et Aslan) et ponc­tuée d’un titre sig­nifi­ant (le des­tin, la chute, l’avarice et le péché), L’Ange blessé offre qua­tre vari­a­tions d’un même motif, annon­cé par un titre assez pro­gram­ma­tique : la perte de l’innocence, fig­urée par Baigazin comme un pas­sage de la lumière à l’ombre. Ce que recon­duit un petit fait com­mun à ces qua­tre réc­its inter­dépen­dants qui se déroulent toute­fois dans le même vil­lage : les coupures d’électricité récur­rentes imposées à la pop­u­la­tion afin de faire des économies. Cette idée très lit­térale de la lumière qui s’éteint est au cœur de l’écriture de Baigazin, chez qui l’espace est assez dis­tincte­ment cisail­lé en deux, la lumière et l’ombre, l’enfance et l’âge adulte. Par qua­tre fois, un enfant va être ain­si amené à gliss­er d’un espace à un autre : de l’espace du fils à celui du père (Jaras) ; de l’intérieur à l’extérieur (Poussin) ; de la sur­face à un souter­rain (Cra­paud)[1] ; et, aboutisse­ment du proces­sus, d’un espace physique à un espace men­tal dans le cas d’Aslan, dont le déplace­ment est cette fois-ci intéri­or­isé – il finit par croire qu’il abrite en lui un arbre qui pousse.

Chapelet de plans

Si le film est d’une lim­pid­ité de sens un peu dom­mage­able, il fait toute­fois preuve d’une cer­taine maîtrise dans sa façon d’inscrire dans le cadre le fran­chisse­ment d’une fron­tière morale, par un tra­vail minu­tieux sur la lumière qui donne au film une robe fan­tas­tique. En cela, Baigazin fait déjà mieux que Leçons d’harmonie, dont l’habilité con­sis­tait avant tout à empris­on­ner ses per­son­nages dans des com­po­si­tions cri­ant par­fois trop ouverte­ment leur pic­tural­ité, là où les sur­cadrages alié­nants de L’Ange blessé nour­ris­sent une sécher­esse du style, pré­cis et dépouil­lé, plus directe­ment mis au ser­vice du mou­ve­ment du film. Le véri­ta­ble prob­lème de ce deux­ième film se trou­ve ailleurs : si Baigazin sait indu­bitable­ment tenir un plan, son ciné­ma affiche ses lim­ites à l’échelle d’une séquence ou même d’une scène, tant son mon­tage isole, à quelques excep­tions près, chaque frag­ment les uns des autres. Le film ressem­ble dès lors à une suite de petites trou­vailles dont la fragilité du liant appa­raît d’autant plus vis­i­ble au regard du poten­tiel ryth­mique – qua­tre actes, qua­tre vitesses pos­si­bles – lais­sé en friche. Il y a aus­si une forme d’étrangeté à cette stratégie nar­ra­tive qui redou­ble le sens plus qu’elle ne le démul­ti­plie : ni les spé­ci­ficités des per­son­nages, ni les par­tic­u­lar­ités des intrigues (retour d’un père, voix qui mue, emprise de l’argent et avorte­ment) ne sem­blent vrai­ment infléchir la tra­jec­toire com­mune des épisodes, répétée pour mieux martel­er la fatal­ité qui s’abat sur les jeunes hommes. Restent des qual­ités évi­dentes, mais qui à l’instar de Leçons d’harmonie nous lais­sent assez sur notre faim.

Notes

Notes
↑1 Où vivent trois petits démons qui se dépla­cent comme les trois per­son­nages de L’Ange blessé d’Hugo Sim­berg.