Films pro­fondé­ment mar­qués du sceau de l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en que ces réc­its à enchâsse­ments, nav­iguant d’un temps à l’autre au fil des racon­teurs d’histoires, cou­verts de voix off. Fedo­ra éveille à la lumière un genre quelque peu déchu, comme on tir­erait bru­tale­ment les rideaux sur la cham­bre d’un aïeul alité dans la pénom­bre. William Hold­en, vieil­li et débous­solé, pro­longe le rôle d’outsider de l’industrie cat­a­pulté dans la citadelle d’une star déchue qu’il occu­pait près de trente ans plus tôt dans Boule­vard du cré­pus­cule. Pour autant, le cré­pus­cule a lais­sé place à l’aube, puis au zénith, sous les rayons duquel la couleur cri­arde de la moder­nité accuse les traits de ce ciné­ma mori­bond qui évoque sou­vent Mankiewicz – par­ti­c­ulière­ment La Comtesse aux pieds nus. L’avant-dernier film de Bil­ly Wilder – qui ne réalis­era ensuite que Vic­tor la gaffe avant de pren­dre sa retraite en 1981 – tire à la fois son charme, son sel et sa rel­a­tive mal­adresse dans cette façon de n’appartenir à aucune époque.

Crépuscule du Boulevard

L’insistance avec laque­lle Fedo­ra par­le du Hol­ly­wood pèse lourd sur ses frêles épaules. Quand le pro­duc­teur Bar­ry Detweil­er part courir après une déesse du ciné­ma retirée en Grèce, c’est une idée dis­parue du sep­tième art, un clas­si­cisme glam­our qu’il pour­suit. La fig­ure est à ce point chargée de métaphore qu’elle s’humanise dif­fi­cile­ment : Bil­ly Wilder joue volon­tiers sur cette idée, frag­men­tant la divinité d’un corps à l’autre, cam­ou­flée sous des voiles, grimée, fis­surée par le botox. D’une lisse incar­na­tion de la beauté, Fedo­ra fait un corps déchiré, qui n’existe qu’à tra­vers son nom, mais n’est plus que débris. Les dieux d’antan se sont tapis dans leurs mau­solées méditer­ranéens (le groom bur­lesque pré­tend avoir joué dans Zor­ba le Grec), dernière demeure d’un idéal en mille morceaux, qui accuse dans son hors-champ un Nou­v­el Hol­ly­wood – les « jeunes bar­bus » dans le texte, Bil­ly Wilder n’ayant rien per­du de son goût pour la pique – avec lequel il sem­ble par­fois régler ses comptes.

La Nor­ma Desmond – star déchue de Boule­vard du Cré­pus­cule – de Fedo­ra, c’est peut-être Bil­ly Wilder lui-même, qui qual­i­fia la mise en marche du pro­jet de « pal­pi­tant come­back » – illu­soire déc­la­ra­tion puisqu’il fut à peine dis­tribué. En résulte un film assez gri­maçant, dont même la struc­ture en réc­its encas­trés les uns aux autres sem­ble s’éclipser peu à peu, accouchant d’une deux­ième par­tie qua­si linéaire et très explica­tive. Cet avant-dernier film porte en lui une ténébreuse tristesse, qui le rend sin­gulière­ment beau, infusée sans doute un peu à l’insu du cinéaste. Tan­dis qu’il voudrait faire de son film un chant du cygne, Bil­ly Wilder capte plutôt un authen­tique naufrage, et garde un déli­cieux mys­tère sur sa posi­tion – incor­ri­gi­ble ama­teur de dou­bles fonds.