Heli, troisième long-métrage d’A­mat Escalante, jeune cinéaste mex­i­cain, est un film vio­lent sur la vio­lence. Non pas une vio­lence dont les raisons seraient pour­suiv­ies et inter­rogées, mais une vio­lence sans cause, con­sub­stantielle au Mex­ique, petit monde aban­don­né par les dieux, «sans prov­i­dence, sans équili­bre» et qui sem­ble ne repos­er ici, comme le dis­ait Koltès, que sur «le caprice de trois mon­stres idiots». Le film s’ou­vre bru­tale­ment sur la pendai­son d’un jeune homme, jeté au petit matin du haut d’un pont par des tor­tion­naires sans vis­age. Le réc­it qui s’en suit revient non seule­ment aux orig­ines de cet acte, épou­sant avec dis­tance la petite vie sans his­toires de ceux qui vont en être les vic­times (le foy­er de l’ouvrier Heli : son père, sa femme, son bébé et sa petite sœur), mais le joue une sec­onde fois, y rep­longe en con­nais­sance de cause, pour le dépass­er et s’attarder ensuite sur son onde de choc. Qu’y a‑t-il avant et après la vio­lence ? La réponse, sim­ple et hau­taine, est don­née par le film : encore et tou­jours de la vio­lence. Celle-ci était là, déjà man­i­feste, par bribes, dans les petits faits et gestes de la vie quo­ti­di­enne, les camps para­mil­i­taires ou se for­ment a la dure de jeunes ado­les­cents, dans le désir furieux qu’ils ont de s’évader ou la peine opaque qui flotte sur leurs vis­ages. Elle sur­vivra sous la forme atone et larvée du trau­ma, n’attendant plus que son heure pour ressur­gir.

Pour un dérisoire vol de cocaïne per­pétré bête­ment par l’amoureux de sa sœur – celui-là même qui fini­ra pen­du – un gang a donc débar­qué dans la vie rangée d’Heli et fait vivre aux siens, pen­dant quelques heures de séques­tra­tion, « un enfer, pen­de­jo ». Amat Escalante filme la tor­ture de deux hommes de la façon la plus bête qui soit : frontale­ment et sans aucun recul, la gueule dans les faits, plan­qué der­rière la très prob­a­ble vérac­ité des sévices qu’il décrit. C’est de la lit­téral­ité crasse, comme si la mise en scène de la vio­lence pro­dui­sait automa­tique­ment sa pro­pre dénon­ci­a­tion. Mais la véri­ta­ble abjec­tion du film tient plutôt à son mon­tage qui fond dans un même régime – le regard frontal et la coupe franche, pour aller vite – scènes du quo­ti­di­en et scènes de meurtre : plutôt que d’atteindre à une véri­ta­ble méta­physique de la vio­lence, le film l’égalise, l’intègre dans un flux indo­lent, celui des heures, des moments et des micro-événe­ments d’un Mex­ique où le Mal, omniprésent, omni­scient, passe comme une car­a­vane, puis revient tran­quille­ment, tan­dis que les cinéastes aboient.