On se demande si Hoku­sai, en achevant de graver Le Rêve de la femme du pêcheur, était con­scient de la portée du fan­tasme auquel il don­nait vie. L’im­age d’une femme s’ac­cou­plant avec des pieu­vres a con­quis un statut iconique, jusqu’à don­ner vie à une branche entière de la pornogra­phie japon­aise.
Entre Love­craft et hen­tai, le film d’A­mat Escalante a le mérite d’ex­plor­er l’ar­rière-fond fan­tas­tique et ini­ti­a­tique d’un fan­tasme sou­vent réduit à sa dimen­sion grotesque, le tout dans l’éd­i­fi­ca­tion d’une fresque du Max­ique con­tem­po­rain.

La Región Sal­va­je suit l’it­inéraire humain et sex­uel d’un noy­au famil­ial, com­posé d’Ale­jan­dra, vivant avec son mari et ses deux enfants, et de Fabi­an, son frère. Le tan­dem va faire la ren­con­tre de Veron­i­ca, jeune fille sans attache, qui se rend ponctuelle­ment dans une mai­son au milieu des bois, où vivent deux chercheurs et la créa­ture qu’ils étu­di­ent. Cette créa­ture, sorte de pieu­vre tombée d’un astéroïde, appa­raît d’emblée comme une allé­gorie du plaisir sex­uel dans sa part d’é­trangeté. C’est sous le signe de la jouis­sance au sens que lui don­nait Barthes, plaisir si total­isant qu’il men­ace l’in­tégrité de celui qui l’éprou­ve, que se déroulent les ren­con­tres avec elle (« il », aux dires de Vera, l’an­i­mal échap­pant à toute con­no­ta­tion gen­rée). D’emblée, le dan­ger est man­i­feste, alors que la pre­mière scène nous mon­tre Vera quit­tant la cabane avec une pro­fonde entaille au ven­tre, tan­dis que les chercheurs lui con­seil­lent de ne plus revenir pour son pro­pre bien.

Nouveau Théorème

Le por­trait d’Escalante a une visée total­isante, artic­u­lant l’ex­plo­ration de la con­di­tion sex­uelle des pro­tag­o­nistes à un por­trait du Mex­ique con­tem­po­rain et de ses con­tra­dic­tions. Celles-ci sont mal­heureuse­ment con­den­sées par la fig­ure du mari d’Ale­jan­dra, dont le refoule­ment de sa sex­u­al­ité se traduit tant dans son homo­pho­bie extrême que par la vio­lence avec laque­lle il obje­tise sex­uelle­ment aus­si bien son épouse que le frère de celle-ci, Fabián, avec qui il entre­tient une rela­tion clan­des­tine.

Dans ce con­texte, la venue de Veron­i­ca a des airs d’épiphanie qui ne sont pas sans rap­pel­er le Théorème pasolin­ien. C’est elle qui ini­tie gradu­elle­ment les per­son­nages à la décou­verte de la créa­ture et à l’é­man­ci­pa­tion sociale, mais aus­si per­son­nelle que celle-ci entraîne. Pro­gres­sive­ment, Fabián puis Ale­jan­dra s’af­fran­chissent du mari pos­ses­sif et vio­lent, sous les yeux de Veron­i­ca, prostrée de l’im­pos­si­bil­ité de nou­veaux con­tacts avec l’an­i­mal. Escalante cherche ain­si à trans­met­tre, aus­si bien psy­chologique­ment que visuelle­ment, cette trans­fig­u­ra­tion qui suit le con­tact avec la créa­ture: la suc­ces­sion de plans frontaux et rap­prochés témoigne, par l’at­ten­tion prêtée à leur vis­age, d’une grâce inat­ten­due à laque­lle ceux-ci accè­dent. L’au­teur a le plus de réus­site en ten­tant de com­mu­ni­quer le car­ac­tère mys­tique de ces éveils sex­uels, notam­ment dans les plans du ciel vu à tra­vers les yeux des pro­tag­o­nistes, ou dans les con­ver­sa­tions ten­tant sans y par­venir d’évo­quer l’ex­péri­ence avec la bête.

Un film tentaculaire

Mais ce rap­port à la facette à la fois intime et totale­ment autre de la sex­u­al­ité finit davan­tage par pencher du côté du fan­tas­tique, voire du film d’hor­reur, non sans rap­pel­er par la pul­sion autode­struc­trice qui ani­mait le Trou­ble Every Day de Claire Denis. Mais con­traire­ment à la cinéaste, Escalante se perd dans un imag­i­naire atten­du : mai­son noyée dans le brouil­lard, études sci­en­tifiques d’un phénomène incom­préhen­si­ble, détresse intime des per­son­nages les con­duisant de manière inévitable à ce plaisir autode­struc­teur. On regrette ain­si la sim­plic­ité de cer­tains plans (vues des per­son­nages au cœur de la forêt, ou zooms sur les vis­ages) qui traduisent des tics de cinéaste davan­tage que la preuve d’un style, tout autant que cer­taines astuces éculées comme celle con­sis­tant à sug­gér­er la venue du sur­na­turel par un bruit de fond de plus en plus fort.

C’est que l’am­bi­tion de dépein­dre le Mex­ique con­tem­po­rain pousse Escalante à brass­er trop large, et à s’en­gouf­fr­er dans des évi­dences. On se demande ain­si pourquoi les seules scènes de sexe avec la créa­ture sont celles qui con­cer­nent les per­son­nages féminins (n’eût-il pas été un peu moins atten­du de mon­tr­er l’in­ter­ac­tion des ten­tac­ules avec un corps d’homme?), repro­duisant le cliché dont le réal­isa­teur sem­blait vouloir s’é­carter au départ. De même, les dif­férentes références au film polici­er avec l’ap­pari­tion des cadavres ne sont que pistes lancées en l’air, sim­ples « touch­es » visant à ren­dre plus dense l’an­goisse qui entoure le film. La part « poli­tique » du film, enfin, se can­tonne au por­trait du mari, qui sem­ble se prêter docile­ment aux dif­férentes ambi­tions de l’in­trigue : d’abord ouvri­er bru­tal, celui-ci devient ensuite fils d’une puis­sante famille frap­pé par un scan­dale homo­sex­uel, sans qu’au­cun aspect de sa psy­cholo­gie ne per­me­tte de con­cili­er ces deux facettes.

Si le por­trait d’Ale­jan­dra offre la vision auda­cieuse d’une mère de famille qui finit enfin par trou­ver un épanouisse­ment véri­ta­ble dans cette nou­velle rela­tion, elle se fait au détri­ment des autres pro­tag­o­nistes, que le film évac­ue sans grande élé­gance (à coups de ten­tac­ules en somme). D’où un film qui avance en s’épu­rant et en se desséchant, sans trou­ver de quoi se renou­vel­er : Ale­jan­dra reste seule avec la créa­ture, mais au vu du pou­voir meur­tri­er de l’an­i­mal, l’équili­bre auquel elle parvient sem­ble bien pré­caire…