C’est avec des mots pour le moins élo­gieux que Charles Tes­son, délégué général de la Semaine de la Cri­tique, annonce son film d’ouverture : Suzanne ne mérite cer­taine­ment pas un ton aus­si lau­da­teur, loin de là. Plus nor­mé que la norme, le film de Katell Quil­lévéré tra­vaille le cliché, au pro­pre comme au fig­uré : au pro­pre, parce qu’il cueille les moments comme des pho­togra­phies, entre­coupées de longues ellipses, au sein d’une ving­taine d’années dans la vie d’un tri­an­gle famil­ial (le père, la fille forte, la fille frag­ile) ; au fig­uré, parce qu’aucun pon­cif de représen­ta­tion n’échappe à l’écriture ultra-paresseuse de Katell Quil­lévéré : on boit du rouge quand on est pro­lé­taire, on court toute seule dans la rue quand on est en colère, on se laisse pouss­er la mous­tache quand on est vieux. Suzanne (Sara Foresti­er) et Maria (Adèle Haenel) sont les deux filles insé­para­bles de Nico­las (François Damiens), veuf et routi­er. Les années passent et Suzanne révèle des fêlures. Elle col­lec­tionne bien­tôt tous les atours de l’instabilité : grossesse pré­maturée, ennuis avec la jus­tice, fugues, etc.

On en a un peu marre de cette représen­ta­tion sociale cousue de fil blanc et com­plète­ment réac­tion­naire faite de love sto­ries mât­inées de ban­ditisme, de liens famil­i­aux inde­struc­tibles mal­gré les plaies ruis­se­lantes, d’enfants purs, de dia­logues de télé­film et de gros pen­chants hétéronor­més (les jolies filles en pâmoi­son devant les bad guys à la gueule cassée) pour couron­ner le tout. Tout ce que fait Katell Quil­lévéré, c’est aiman­ter sa nar­ra­tion à des moments qu’elle enchaîne comme des shots d’intensité dra­ma­tique. Ils sont plus prévis­i­bles les uns que les autres, et aucune écri­t­ure ne vient les pro­longer sur le long terme : elle veut que ça crie, que ça détone, que ça bas­cule, mais elle ne prend pas le temps de racon­ter autre chose que de grossiers automa­tismes. Suzanne a par­fois l’air d’une his­toire vraie défor­mée par la per­son­ne un peu bas du front qui nous la rap­porte, et qui ne peut pas s’empêcher d’ajouter à la réal­ité quelques exagéra­tions car­i­cat­u­rales : la réplique qui fait trop mal, l’engueulade au bon moment, la voiture rem­plie de bar­rettes de shit (scène com­plète­ment inutile)… Pas d’autre final­ité que de faire le tour du pro­prié­taire : l’absolue fix­ité des per­son­nages et des rap­ports qu’ils entre­ti­en­nent est con­nue à l’avance et validée tout au long du film. La Semaine de la Cri­tique offre un adoube­ment à ce qui se fait de plus rétro­grade ; ça se prend peut-être pour Loulou, mais c’est plus à rap­procher de Julie Lescaut. Quand dernière­ment cer­tains appelaient à l’audace, voilà une curieuse réponse.