S’ouvrant sur des images de femmes ton­dues à la Libéra­tion, Le Temps d’aimer laisse d’abord l’impression de suiv­re un par­cours d’émancipation fémi­nine – celui de Madeleine (Anaïs Demousti­er) – dans un cli­mat de misog­y­nie affichée. Le mélo­drame se révèle pour­tant plus com­plexe : il racon­te plutôt l’histoire d’un cou­ple (Madeleine et François, incar­né par Vin­cent Lacoste) dont l’union est scel­lée par l’aveu de leurs secrets respec­tifs, soumis aux juge­ments d’une époque dont Katell Quil­lévéré et son coscé­nar­iste Gilles Tau­rand enten­dent point­er l’intolérance. Tan­dis que Madeleine doit vivre avec la cul­pa­bil­ité d’un enfant né d’une liai­son avec un jeune offici­er alle­mand, François traîne le fardeau d’une homo­sex­u­al­ité mal assumée.

Atten­tif à ses deux acteurs prin­ci­paux (la direc­tion des comé­di­ens était déjà l’atout du Monde de demain, le biopic de NTM écrit et réal­isé par Quil­lévéré), le film joue beau­coup de leurs qual­ités respec­tives, tout en les opposant. L’aisance et la tech­nic­ité dis­crète de Demousti­er font de Madeleine un assez joli per­son­nage de mélo­drame, bien qu’un peu lim­ité dans sa dimen­sion uni­latérale­ment trag­ique (elle affronte en deux heures presque tous les mal­heurs de la vie). Le cas de Vin­cent Lacoste est plus intéres­sant. Son jeu, plus iné­gal et prob­lé­ma­tique par moments, soulève une ques­tion qu’on évite bien sou­vent de pos­er à pro­pos des jeunes acteurs dès lors qu’ils ne sont plus vrai­ment jeunes : com­ment et à quel prix pass­er le cap des trente ans ?

La jeunesse de Vin­cent Lacoste, des Beaux goss­es à son rôle récent de prof rem­plaçant dans Un méti­er sérieux, s’est traduite d’abord à l’écran par un rire sonore et écla­tant, mais aus­si une atti­tude faite d’un mélange de non­cha­lance et d’ironie, qui trou­vait son accom­plisse­ment avec le per­son­nage de Lousteau dans Illu­sions per­dues. Par sa façon de clore (pro­vi­soire­ment ?) cette pre­mière péri­ode de la fil­mo­gra­phie de l’acteur, Le Temps d’aimer des­sine un tour­nant : Lacoste y joue suc­ces­sive­ment un étu­di­ant un peu dilet­tante, un homme mar­ié gérant un club de GI’s près d’une base mil­i­taire, un prof de fac (à la Sor­bonne) et un père de famille vivant en secret une liai­son avec l’un de ses étu­di­ants. Si le mélo­drame lui offre par son ampleur une lat­i­tude de jeu assez excep­tion­nelle (le réc­it s’étend sur plus de vingt ans, de l’après-guerre à la fin des années 1960), l’acteur y demeure longtemps un jeune homme ne vivant que pour son désir – de poésie et d’hommes, essen­tielle­ment. Sur le ter­rain du com­ing out impos­si­ble, il sur­prend par sa dés­in­vol­ture et sa can­deur, abor­dant chaque men­songe et chaque scène de sexe à la manière d’un ado­les­cent, comme s’il com­met­tait une bêtise. Lorsque François est ain­si con­fron­té à un GI très vir­il (Mor­gan Bai­ley), dans une scène d’amour à trois (avec Madeleine), la com­po­si­tion de Lacoste déjoue le côté plate­ment trans­gres­sif de la sit­u­a­tion en retrou­vant la gaucherie des Beaux goss­es.

Le film n’a pour­tant pas été écrit dans cet esprit de légèreté, mais plutôt dans celui, grave et lourd, du drame sur l’homophobie, un peu dans le style des Roseaux sauvages de Téch­iné (que Gilles Tau­rand avait déjà scé­nar­isé). Lorsque ce film-là rat­trape le per­son­nage de François et l’entraîne dans un procès pour mau­vais­es mœurs, Lacoste incar­ne alors le mari coupable avec une grav­ité assez com­passée, dans une com­po­si­tion tire-larmes qui efface la sin­gu­lar­ité de son jeu. Le voilà enfin devenu un homme tel que le ciné­ma français moyen (celui de Nicole Gar­cia, par exem­ple) adore les dépein­dre : tirail­lé, frag­ile, tail­lé pour faire l’objet d’une étude psy­chologique. Reste qu’à tra­vers le cas Lacoste, Le Temps d’aimer a don­né à voir la méta­mor­phose d’un jeune homme de trente ans en acteur tout-ter­rain du ciné­ma français (un futur Romain Duris ?). En un peu plus de deux heures, on aura vu, au moins, une (ou sa) jeunesse foutre le camp.