Capric­ci ressort en salle, dans une ver­sion inédite remaniée par l’au­teur, le très beau Flammes (1978). Film plus « clas­sique » et plus scé­nar­isé dans la fil­mo­gra­phie d’Arrietta (les pre­miers gar­daient une forte com­posante d’improvisation), il n’en garde pas moins une lib­erté de ton et de style absol­u­ment sin­gulière. Avec son art de sus­pendre les sit­u­a­tions, de déli­er la nar­ra­tion de tout effet de cause et de con­séquence, le prag­ma­tisme onirique du cinéaste déporte tout psy­chol­o­gisme au prof­it des sor­tilèges désir­ants.

Flammes est avant tout un film qui cherche son rythme (et par là, une forme de grâce). Il se déploie sans emphase : ralen­ti des per­cep­tions et des humeurs dans la mise en scène d’Arrietta, qui au lieu de priv­ilégi­er des mou­ve­ments lents ou des phrasés alan­guis, fait émerg­er des plages de silence. Dans ce cli­mat d’attente, il s’agit de faire émerg­er de manière latente, tout en langueur, des anges « qui passent », entre les phras­es, entre les plans.

« Un morceau de ton rêve s’est col­lé à la vit­re », cette réplique poé­tique (et presque seule réplique dont l’écriture se fait sen­tir) des pre­mières scènes de Flammes[1] recense l’étrange pou­voir qu’on prête à Arri­et­ta, cinéaste du rêve éveil­lé à l’instar d’un Cocteau qu’il adore (et auquel il emprun­ta Jean Marais dans Le Jou­et crim­inel, son deux­ième film). Mais faire d’Arrietta l’artisan d’une trans­fig­u­ra­tion du réel est quelque peu dénier l’aspect résol­u­ment matéri­al­iste de sa mise en scène, où la magie et les anges s’intègrent naturelle­ment à tout ce qui est filmé, comme s’il s’agissait moins de bous­culer le réel que d’inviter les spec­tres à sa table.

Le rêve chez Arri­et­ta est plutôt une affaire de vision ou de voy­ance, et comme tel est ancré au présent dans le même espace que ses per­son­nages. Le fan­tasme de Bar­bara (Car­o­line Loeb), qui lui appa­raît enfant lors d’un rêve, tient plutôt de la vision effrayante : c’est la nuit, un pom­pi­er ren­tre par la fenêtre. Lorsqu’elle est jeune fille et bien résolue à rejouer ce qui s’apparente à une scène prim­i­tive, Bar­bara choisit puis con­voque un pom­pi­er (Xavier Grandes, com­pagnon et acteur des films d’Arrietta) qui n’en peut mais, mais qui vient tout de même la rejoin­dre régulière­ment dans sa cham­bre close. Alors que le traite­ment ciné­matographique du fétichisme appellerait la fureur des sens (ver­sant sex­uel ou psy) ou le tra­gi-comique de la panoplie (ver­sant bur­lesque, fureur décente), Arri­et­ta en mon­tre le sim­ple exer­ci­ce d’une recherche soucieuse. Le jeu égal de Car­o­line Loeb, qua­si bres­sonien, est tout à fait sin­guli­er. On y voit déjà l’incarnation du per­son­nage de sa célèbre chan­son C’est la ouate : « las­cive elle est pen­sive ». Douceur et réso­lu­tion sans faille, per­pétuel demi-sourire d’enfant Ernesto qui se refuse[2], Bar­bara est à la hau­teur de sa lubie : très sérieuse, très réfléchie, mais pleine d’humour. Elle si elle veut un mod­èle (tou­jours au sens bres­sonien) ce n’est pas n’importe qui : ain­si, un pom­pi­er trop beau ne lui plaît pas, et ne rem­place pas celui qui lui a fait faux bond. Elle veut un pom­pi­er mais tous ne sont pas équiv­a­lents. Arri­et­ta ne vise jamais à nous expli­quer cette incli­na­tion, de même qu’il ne cherche aucune­ment à nous en faire partager le trou­ble : on ne colle pas au désir de Bar­bara et il nous reste extérieur. Nous en apercevons sim­ple­ment des attrib­uts : l’éclat d’un ruti­lant casque miroir, la masse du corps qui se hisse dif­fi­cile­ment à la fenêtre, le regard détaché en même temps qu’incertain du pom­pi­er, et celui ravi de Bar­bara qui maîtrise seule les clés de sa mise en scène.

Arri­et­ta ne filme jamais les aspi­ra­tions de Bar­bara comme des dérè­gle­ments ou des sales petits secrets, mais comme des exi­gences de ravisse­ment. Il s’agit, tant pour les per­son­nages que pour les spec­ta­teurs, de se voir être ravis par l’image qui nous est présen­tée. Il y a bien un jeu chez Arri­et­ta, et on pour­rait penser à Riv­ette tant la mai­son, dans le presque-huis clos de Flammes, fait penser à celle atopique de Céline et Julie vont en bateau (sor­ti qua­tre ans aupar­a­vant). Mais le rêve autant que le jeu dif­fèrent chez les deux cinéastes. Chez Riv­ette, le rêve se mêle au jeu dans l’observation (à tous les sens du terme) d’un rit­uel situé dans un espace autre (ici, la mai­son dans laque­lle Céline et Julie obser­vent et par­ticipent aux frasques mélo­dra­ma­tiques des occu­pants) et les films s’apparentent à des aven­tures qua­si eth­nologiques : on est tou­jours pris dans les jeux des autres, embour­bés ou entraînés dans des rêves étrangers aux nôtres, for­cés de com­pos­er avec des struc­tures exo­tiques. La mai­son de Céline et Julie, c’est aus­si l’espace du lit­téraire (plus pré­cisé­ment celui d’Henry James) qui impose ses règles pro­pres à deux héroïnes du monde extérieur. Et le thème du com­plot, omniprésent chez Riv­ette, est moins pro­duc­teur de soupçons que de pos­si­bil­ités nar­ra­tives et per­for­ma­tives. Chez Arri­et­ta, le rêve, le rit­uel, le fan­tasme n’existent que parce qu’ils sont réels. Ils ne représen­tent pas un dépasse­ment du réel ou du vis­i­ble, ils n’ont rien de sur­na­turel. Arri­et­ta ne mon­tre pas le fond des choses, ne dévoile pas les mon­des enfouis des désirs et des pul­sions, ces derniers ont tou­jours été là, par­mi nous, mais nous avions sim­ple­ment oublié leur présence (par œil­lères morales, civiques). Arri­et­ta, con­traire­ment à ce qu’on pour­rait penser, ne fait pas preuve (comme Riv­ette) d’imagination, il ne rêve pas (même éveil­lé), il élar­git sim­ple­ment le cadre du réel. On ne joue avec les rêves.

Ain­si, Arri­et­ta réalise au détour de quelques plans des effets qua­si mag­iques, mais qui ne tien­nent qu’à ce qu’on en avait pas vu assez. Ain­si, il peut filmer un à un les pro­tag­o­nistes d’un déje­uner qui dis­cu­tent ensem­ble, et ne révéler qu’au bout d’un long moment le fils (Pas­cal Greg­gory) au détour d’un plan large sur la table du repas, alors que rien ne lais­sait sup­pos­er qu’il était là. Un peu plus tard, tan­dis que le père et l’ancienne pré­cep­trice de Bar­bara (Claire, Isabel Gar­cia Lor­ca) dis­cu­tent, le pom­pi­er passe sub­rep­tice­ment à la fenêtre, dans leurs dos. La magie qui émane du ciné­ma d’Arrietta est pré­cisé­ment celle des appari­tions (comme le magi­cien fait appa­raître des pièces ou des lap­ins), c’est l’apparition dans le champ du vis­i­ble qui est l’objet du ravisse­ment de notre regard. En est témoin cette scène incroy­able à la presque fin du film. C’est la nuit, on est sous la fenêtre de Bar­bara, et un pom­pi­er com­mence à grimper. Il est sur­pris par Claire, enlève son casque et se révèle être le père : « J’ai trou­vé ce déguise­ment… ». Sidérant retourne­ment œdip­i­en, qui met à mal toute pos­si­bil­ité de théoris­er le désir de Bar­bara : l’objet prim­i­tif n’est pas le désir du père dans la tête de la fille, mais le désir du père lui-même… Le fan­tasme passe, lui aus­si, se recon­naît dans les per­son­nages… Cette sorte de révéla­tion qui fait bas­culer le secret de la fille du côté du secret du père, qui allait la retrou­ver. Le trou­ble plane un court instant, puis, presque immé­di­ate­ment, Claire et le père se révè­lent à cha­cun leur amour (et comme dans Peau d’Âne, le père trou­ve une rem­plaçante, la fée pro­tec­trice de sa fille).

L’économie de moyens sem­ble donc être la mar­que du ciné­ma d’Arrietta. D’où une grande sim­plic­ité de mise en scène où les désirs des uns et des autres ne posent, à la let­tre, aucun prob­lème (ni nar­ratif, ni visuel), de même qu’ils ne nous regar­dent pas vrai­ment. D’où vient cette sim­plic­ité de la mise en scène des désirs, sinon du cli­mat bien­veil­lant des années 1970 ? Aucune séduc­tion n’est à l’œuvre, les per­son­nages restent pro­fondé­ment indépen­dants, ils sont mus par ce qui les intéresse plutôt qu’ils ne jouent, et ne font qu’attendre un sur­gisse­ment. On ne prévoit pas le sur­gisse­ment des feux, les caus­es de la pul­sion man­quent de sens : Bar­bara appelle les pom­piers sous le pré­texte d’un incendie, son demi-frère va folâtr­er avec « l’ami améri­cain » qui jouait aupar­a­vant au pom­pi­er avec Bar­bara et Claire lors de son exil. « On joue ? » oui mais lorsque le jeu se con­fond avec le mou­ve­ment même (physique autant qu’amoureux), il s’agit bien d’un seri­ous game. Cha­cun peut occu­per toutes les places de désir, mais ce n’est pas un rôle ou une panoplie, le désir est beau­coup trop sérieux pour men­tir. Le spec­ta­teur n’est donc qu’un témoin plongé dans le brouil­lard, qui guette les illu­mi­na­tions de per­son­nages mys­térieux non par aphasie, mais par ténac­ité. Le temps reste en sus­pens en attente des signes, et la cap­ture du spec­ta­teur con­siste moins à le plonger dans un tor­rent d’image, à le faire plonger dans l’image, mais au con­traire à douce­ment l’élever du sol à la hau­teur des phares. Voir Flammes, c’est observ­er le sur­gisse­ment de feux (« con­tre tous les feux, mon feu, le feu », Mon­teiro ou Cor­tazar) dans le clair-obscur d’une mai­son chargée d’intensité (la très belle lumière de l’alors débu­tant Thier­ry Arbo­gast, l’architecture de la mai­son toute en rideaux, tableaux anciens, meubles sans âge, chem­inée, la musique sourde de Rav­el).

Le désir chez Arri­et­ta est donc le con­traire d’une tran­scen­dance autant qu’un dépasse­ment du réel : il est le réel même, la seule lumière capa­ble d’impressionner la pel­licule. Dans le dernier plan du film, Bar­bara et le pom­pi­er s’envolent dans un avion de car­ton-pâte, tra­ver­sant des nuages qui filent dans le mau­vais sens. Dans l’entretien avec Azoury, Arri­et­ta racon­te qu’au tour­nage, ils n’ont pas réus­si à don­ner à la fumée le sens réal­iste qu’elle aurait dû avoir, elle allait tou­jours dans le mau­vais sens, ils l’ont gardé tel. Respecter jusqu’aux désirs de la fumée, en garder l’orientation con­tra­dic­toire, c’est bien l’art matéri­al­iste d’un cinéaste chez qui la puis­sance d’évocation se con­fond avec la puis­sance d’agir.

Notes

Notes
↑1 Qui est aus­si le titre du long et excel­lent entre­tien du cinéaste avec Philippe Azoury pub­lié l’hiver dernier par Capric­ci.
↑2 L’enfant Ernesto, petit garçon têtu, qui « ne veut appren­dre que ce qu’il sait déjà », est un per­son­nage de Mar­guerite Duras (dans son livre Ah ! Ernesto) que Danièle Huil­let et Jean-Marie Straub ont porté à l’écran dans En rachâchant (1982).