Anto­nioni réalise Le Cri en 1957. S’il mérite d’être regardé pour lui-même, Le Cri se trou­ve inévitable­ment dans l’om­bre pro­jetée rétro­spec­tive­ment par les chefs d’œu­vre de la péri­ode « méta­physique » d’An­to­nioni : L’Avven­tu­ra, La Nuit, L’É­clipse, Le Désert rouge. De fait, il appa­raît comme le lieu de for­ma­tion de la gram­maire pro­pre à la péri­ode la plus féconde du réal­isa­teur.

Quelques mois après la réal­i­sa­tion du Cri, Anto­nioni affirme : « quand tout a été dit, quand la scène majeure sem­ble ter­minée, il y a ce qui vient après »[1]. Cette phrase est sou­vent citée, à rai­son, comme emblé­ma­tique de sa recherche et sa méth­ode. Elle sug­gère que l’essen­tiel, ou du moins l’essen­tiel de ce que le ciné­ma a à mon­tr­er, n’est pas de l’ac­tion, de la péripétie, ou l’év­i­dence d’un événe­ment, mais un après qui, par con­traste, est néces­saire­ment un cer­tain vide. La phrase est d’au­tant plus sig­nifi­ante ici qu’elle aide aus­si bien à com­pren­dre la tem­po­ral­ité du plan anto­nion­ien, sa typ­ique per­sis­tance lorsqu’il n’y a « plus rien » à voir, que l’é­conomie générale de cer­tains de ses films, et en par­ti­c­uli­er du Cri puis de L’Avven­tu­ra, qui se déploient dans l’après d’un événe­ment inau­gur­al (une rup­ture amoureuse dans le pre­mier, la dis­pari­tion d’An­na dans le sec­ond), fonc­tion­nant plus comme une sorte de révéla­tion ou de rad­i­cale per­tur­ba­tion du rap­port au monde que comme moteur dra­ma­tique.

Le Cri a sa « scène majeure » : Irma quitte bru­tale­ment Aldo qui l’aime et vit avec elle depuis plusieurs années ; mais le film n’obéit pas ensuite à une pro­gres­sion dra­ma­tique. Les actions y sont essen­tielle­ment répéti­tions et les phas­es de détente des sortes de vide. Pour autant, il y a un objet : l’er­rance, le faux mou­ve­ment d’un homme ayant per­du toute assise, quê­tant un peu de sub­stance au hasard des ren­con­tres (notam­ment féminines). L’ensem­ble opère comme mise en évi­dence pro­gres­sive du vide intérieur, par un genre de dévi­tal­i­sa­tion et de raré­fac­tion de la matière du plan : une sta­tion ser­vice isolée, un espace vide avec une ville au loin ou des rouleaux de câbles ren­ver­sés en guise de tours en ruines, une usine à l’ar­rêt. Le Cri réalise une sorte de « mélan­col­i­sa­tion » du monde qui con­naî­tra son acmé dans L’É­clipse : l’e­sprit se fige dans les struc­tures géométriques qu’il a lui-même pro­duites. On con­naît, au moins depuis Dür­er et sa Melen­co­l­ia, la puis­sance esthé­tique et philosophique du procédé. Anto­nioni en décou­vre la forme ciné­matographique.

Il est pos­si­ble de voir dans Le Cri, en même temps que le lab­o­ra­toire d’un gram­maire ciné­matographique nou­velle, une rup­ture avec le néoréal­isme, du moins du point de vue poli­tique. Si en effet le film s’ou­vre presque et s’achève dans une usine, si celle-ci est vivante au début et déserte à la fin, ce n’est pas une mécanique socio-économique mais psy­chologique et exis­ten­tielle qui relie les deux bouts. Il est vrai qu’An­to­nioni met en scène dans les dernières min­utes du film un mou­ve­ment paysan et ouvri­er, il est néan­moins clair que ce qui l’in­téresse est ce qui se passe au même moment, dans l’u­sine vide, entre Aldo et Irma. Le traite­ment de l’ag­i­ta­tion pop­u­laire, qui intro­duit une dimen­sion nou­velle dans les dernières min­utes du film, paraît même un peu bâclé.

Aldo souf­fre, comme l’on dit, de dépres­sion. Son prob­lème n’est pas qu’il n’a plus de tra­vail, mais qu’il n’a plus la force de tra­vailler. Il n’est pas licen­cié, il démis­sionne. Toute­fois, il est évi­dent que son errance et sa souf­france ne prendraient pas les mêmes formes s’il n’é­tait pas un mod­este ouvri­er. S’il dort dans des cabanons, fuit la ville et souf­fre du froid, c’est parce qu’il est sans le sou. Le Cri fait droit aus­si à la ques­tion sociale, mais un peu « par la bande ». Anto­nioni s’en éloign­era indé­ni­able­ment dans les films suiv­ants, avant de revenir avec Zabriskie Point à des préoc­cu­pa­tions poli­tiques, mais sur un autre con­ti­nent et dans un con­texte intel­lectuel très dif­férent.

Notes

Notes
↑1 « Qui est Michelan­ge­lo Anto­nioni ? », in Ciné­ma 58, n°30, sep­tem­bre-octo­bre 1958, p. 70.