Après s’être entiché d’une actrice européenne comme tête d’af­fiche avec Isabelle Hup­pert dans In Anoth­er Coun­try, le cinéaste coréen Hong Sang­soo revient à sa petite troupe de comé­di­ens (avec, tout de même, une appari­tion éclair et croustil­lante de Jane Birkin), et pour­suit tou­jours le même tra­vail d’oc­cur­rences et de vari­a­tions sur la nature humaine et les petites bassess­es qui en découlent, mais cette fois-ci sur un mode plus mineur. Ce dernier film est rédigé sous la forme d’un jour­nal intime, où Hae­won (Jung Eun­chae) est une jeune fille qui se sent un peu seule depuis que sa mère est par­tie vivre au Cana­da. C’est à l’oc­ca­sion d’une de ses vis­ites que Hae­won tente de lui con­fi­er son désar­roi, son sen­ti­ment d’avoir été aban­don­née par ce qui reste de sa famille, et sa mère de lui prodiguer quelques bons con­seils avant de repar­tir prompte­ment vers d’autres cieux. Livrée à elle-même, Hae­won craque et renoue avec son ancien amant, un pro­fesseur et cinéaste (tiens, tiens) mar­ié et père d’un enfant.

Si l’on reste con­va­in­cu de l’acuité du regard que porte Hong Sang­soo sur ses per­son­nages, sachant tou­jours avec autant de brio trahir leurs inten­tions cachées au détour d’une réac­tion ou d’une com­plainte, l’exé­cu­tion s’avère être ici un brin laborieuse, entre le recours un peu rou­blard au rêve comme moteur de réc­its, ain­si que quelques per­son­nages sec­ondaires qui ont plus valeur d’om­bres que d’é­chos ou mis­es en per­spec­tive des tour­ments des pro­tag­o­nistes. Le sys­tème de vari­a­tion du cinéaste coréen sem­ble ici assez inopérant, et les récur­rences du réc­it ne vien­nent pas apporter les éclair­cisse­ments espérés, notam­ment dans l’u­til­i­sa­tion des lieux qui, s’ils sont sage­ment « habités » dif­férem­ment à chaque pas­sage du réc­it, ne sem­blent pas réus­sir à for­mer un tableau d’ensem­ble plus ambitieux, lais­sant une vague impres­sion de sys­té­ma­tisme.

Il faut dire que la nar­ra­tion se con­cen­tre très large­ment sur les deux per­son­nages que sont Hae­won et son amant Seongjun (le tou­jours excel­lent Lee Sunkyun de Oki’s Movie), et sur cette rela­tion ingrate et impos­si­ble qu’ils se for­cent à vivre. On retrou­ve cepen­dant la verve mor­dante du cinéaste lors d’une scène de groupe avec ses élèves, qui joue de la volon­té de ce pro­fesseur épris de sa pro­pre étu­di­ante de ne pas dévoil­er cette idylle au grand jour, quand tous savent plus ou moins déjà ce qui s’est passé. L’in­fan­til­isme et l’é­goïsme des hommes écla­tent d’ailleurs dans la plu­part des scènes de cou­ple, mais sans son­ner autrement qu’un con­stat d’im­puis­sance, celui par exem­ple de ces deux jeunes femmes ne réus­sis­sant pas à se défaire d’un homme mar­ié qui ne souhaite finale­ment pas leur bien, mais le sien.

Et c’est pour­tant cette veine pes­simiste qui vient rat­trap­er le film à la volée, et lui con­fér­er un sen­ti­ment d’in­quié­tude rarement exploité par Hong Sang­soo, habitué à une descrip­tion empathique mais tout à fait espiè­gle de ses per­son­nages. Libéré de ses récents exer­ci­ces de style, où le réc­it mul­ti­pli­ait les his­toires et les retours à la case départ, le cinéaste coréen peut enfin, sur une durée linéaire, charg­er son film du poids qui leste pro­gres­sive­ment ses pro­tag­o­nistes. Deux élé­ments récur­rents vien­nent notam­ment appuy­er cette con­cep­tion des choses plus ouverte­ment som­bre qu’à l’ac­cou­tumée. Le pre­mier se con­cré­tise dans le regard des autres par rap­port à la nature de la rela­tion qu’en­tre­ti­en­nent Hae­won et Seongjun, qui agit comme un révéla­teur de l’inep­tie de celle-ci, mais n’est jamais claire­ment énon­cé aux per­son­nes con­cernées. Le sec­ond élé­ment est d’au­tant plus trou­blant qu’il est devenu, en quelque sorte, une des mar­ques de fab­rique du cinéaste : l’usage de l’al­cool et de la cig­a­rette sont con­crète­ment recon­nus comme des addic­tions. Tous les per­son­nages mas­culins fument dans le film, et lorsque Seongjun se plaint d’une ten­ta­tion de clop­er qu’il ne peut pas sat­is­faire car il se trou­ve dans un lieu sacré, cette envie prend l’air d’une impos­si­bil­ité à ne pas recon­duire indéfin­i­ment la même erreur, au même titre que Hae­won ne peut s’empêcher de revenir vers lui. La con­clu­sion du film sonne, à cet égard, comme un glas sur­prenant et qui fait forte impres­sion.

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