Le nou­veau courant grec incar­né entre autres par les films d’Athiná Rachél Tsangári ou Yor­gos Lan­thi­mos con­tin­ue de faire des émules : cette his­toire de présen­ta­teur vedette (Chris­tos Ster­gioglou, le père de famille de Canine) qui simule son pro­pre enlève­ment pour se retir­er dans un lux­ueux hôtel aban­don­né, et pré­par­er un chimérique retour en grande pompe, con­voque à nou­veau une mise en scène hiéra­tique, à l’orée de l’absurde ; à nou­veau égale­ment, les per­son­nages se figent dans un mutisme insond­able, offrant pour seules pistes leurs com­porte­ments mani­aques – ici, tromper l’ennui en réin­vestis­sant sans pas­sion l’offre de loisirs du palace, ou s’adonner à la cui­sine molécu­laire. I Aio­nia Epistrofi tou Antoni Paraske­va con­firme, non sans une cer­taine soumis­sion aux précé­dents repères de ce style nation­al émer­gent, l’audace d’un nou­veau ciné­ma hel­lénique tein­té de sur­réal­isme.

Dans son palace, Anto­nis Paraskevas s’entoure de télévi­sions dif­fu­sant les jour­naux qui suiv­ent sa dis­pari­tion, entre­coupées d’images d’un autre temps, où l’on décou­vre l’homme pub­lic, glabre, souri­ant, un peu vachard, par­lant sans dis­con­tin­uer. Les images du présent se mêlent à celles du passé et ont toutes un goût de révolu, dans ce palais déchu des loisirs : I Aio­nia Epistrofi est baigné par l’idée d’une fin de monde, d’une sit­u­a­tion post-apoc­a­lyp­tique. La déser­tion des cham­bres d’hôtel, des cuisines, des péda­los, se con­t­a­mine à tra­vers les télévi­sions ; on ne peut pas s’empêcher d’y lire l’acte de décès d’un âge d’or, du siè­cle des plaisirs : les ves­tiges des années d’insouciance n’ont plus de goût, les vieux jou­ets ne fonc­tion­nent plus. C’est égale­ment une belle allé­gorie du retrait, sous la forme d’un retour à la terre – Paraskevas s’éclipse dans la forêt, redé­cou­vre le monde – qui devient peu à peu un exode dés­espéré, voué à l’échec : Shin­ing n’est pas bien loin, notam­ment lors d’une vision hal­lu­ci­na­toire et mor­tifère où les anciens col­lègues de l’animateur fes­toient gaiement dans le hall de l’hôtel.

Le film s’égare peut-être un peu à par­tir du moment où il sort de l’hôtel : Paraskevas rede­vient, à son insu, un homme sauvage, une sorte de Mon­sieur Merde nais­sant. I Aio­nia Epistrofi retrou­ve mal­adroite­ment les traces du monde réel et y perd son abstrac­tion boi­teuse, son humour intriguant – séquence inou­bli­able de reprise de Julio Igle­sias sur fond de fuite du temps et de vie gâchée. Il reste un sai­sis­sant pre­mier film, qui intro­n­ise Eli­na Psyk­ou dans l’écurie d’un ciné­ma grec dont la vital­ité frise désor­mais l’insolence.