Il faut bien avouer que William Wyler n’a pas tout à fait la même fil­mo­gra­phie que George Cukor, et que, mal­gré quelques œuvres nota­bles comme Ben-Hur ou L’In­soumise, il compte peu de films pio­nniers. Dans le reg­istre de la comédie sen­ti­men­tale, Vacances romaines reste pour­tant la matrice du genre dans sa con­struc­tion et son cen­tre féminin. Le film con­serve ain­si, grâce à sa pré­ci­sion comique et à ses deux acteurs prin­ci­paux, quelque quar­ante ans après sa sor­tie, un pou­voir de séduc­tion cer­tain.

Vacances romaines, sor­ti en 1953, pos­sède au départ un cer­tain nom­bre des car­ac­téris­tiques de la screw­ball com­e­dy, notam­ment l’his­toire d’amour impos­si­ble entre deux êtres de dif­férentes strates sociales qui n’é­taient pas cen­sés se ren­con­tr­er, mais aus­si le rythme bondis­sant des comédies de sit­u­a­tion et de pré­ci­sion. Pour­tant, ce pro­jet des­tiné au départ à Frank Capra, Cary Grant – dont l’empreinte reste mar­quante ici – et Eliz­a­beth Tay­lor, échoue à un réal­isa­teur et des acteurs qui n’é­taient pas spé­cial­istes du genre. William Wyler accep­ta le défi, ent­hou­si­aste à l’idée de chang­er du reg­istre dra­ma­tique en adap­tant l’af­faire Mar­garet-Rose (la sœur d’Eliz­a­beth II qui s’é­tait aco­quinée avec un roturi­er), et de tourn­er inté­grale­ment en Ital­ie, loin des sus­pi­cions du HUAC (House Un-Amer­i­can Activ­i­ties Comi­tee). En vedette se glis­sait aus­si une jeune actrice, à peine sor­tie d’un suc­cès à Broad­way (Gigi), nom­mée Audrey Hep­burn. Choisie après un cast­ing resté célèbre, elle devient le cen­tre du film et de l’at­ten­tion de Wyler, et réus­sit, grâce à ce rôle et à l’Oscar qu’il lui rap­por­ta, à tenir le rang de son auguste homonyme.

L’ar­gu­ment est sim­ple et clas­sique : la princesse Ann (Audrey Hep­burn), voguant de récep­tions offi­cielles en bals diplo­ma­tiques, rêve de lib­erté et de norme. Après avoir pris con­nais­sance de l’emploi du temps sur­chargé du lende­main, elle décide de fuir sa cage dorée romaine et ren­con­tre lors d’une escapade noc­turne Joe (Gre­go­ry Peck), un jour­nal­iste en mal de pre­mières pages. Ayant recon­nu la princesse au petit matin, Joe décide de la suiv­re dans ses péré­gri­na­tions et d’en tir­er l’ar­ti­cle qui le ren­dra riche avant, évidem­ment, que l’amour ne s’en mêle. La ligne nar­ra­tive prin­ci­pale, avec ses airs de romance de midinette, n’est cepen­dant pas aus­si linéaire qu’on pour­rait le penser : tout d’abord, Wyler a la mal­ice de ne prêter à l’ef­fluve sen­ti­men­tale qu’une par­tie mineure de son atten­tion. Le cen­tre du film, c’est elle, Audrey Hep­burn, tou­jours char­mante, vivante, se mou­vant sans cesse hors du cadre qu’on lui a assigné. L’in­tro­duc­tion du film, assez longue, est en cela remar­quable : alors que les céré­monies offi­cielles se suc­cè­dent, la séduc­tion espiè­gle perce tout effet pom­peux. Der­rière l’é­ti­quette, il y a la jeune fille igno­rante des plaisirs de l’ex­is­tence, et sous la robe, des pieds endo­loris par les courbettes qui tente déjà de s’échap­per.

Mal­gré la chaleur ital­i­enne qui plom­ba le tour­nage et le physique chétif d’Hep­burn décrié par ses cos­tu­mières, c’est bien le rôle d’Ann qui fait d’abord la réus­site du film. Sautil­lant de la rigueur au bur­lesque sans encom­bre, elle est l’in­car­na­tion de la libéra­tion, du mou­ve­ment puis de la résig­na­tion. Le noir et blanc de Vacances romaines, préféré (par la Para­mount pour des raisons de bud­get ou par Wyler pour des raisons esthé­tiques, l’énigme reste entière) au Tech­ni­col­or maître des années 1950, ajoute en légèreté et en flu­id­ité ; et si l’on recon­naît bien les décors top­iques de la cap­i­tale européenne, ils n’en­fer­ment jamais les per­son­nages dans leur majesté. La ville de mon­u­ments (on voit notam­ment pass­er la colonne Tra­jane et le Col­isée) passe rapi­de­ment au sec­ond plan devant la néces­sité de plac­er Joe et Ann dans un cadre plus pop­u­laire : la mod­este cham­bre de Joe, les marchés, les danc­ings pren­nent le pas sur les bais­ers devant une fontaine de Tre­vi cré­pus­cu­laire, tan­dis que les scènes plus étirées, moins des­tinées à devenir des clichés roman­tiques, mon­trent l’élé­gance et la vivac­ité de Wyler.

Si Vacances romaines con­serve de bout en bout une cer­taine pré­ci­sion comique et son charme enfan­tin, il recèle d’autres émo­tions, peut-être plus pro­fondes qu’il n’y paraît : Joe et Ann sont et res­teront deux êtres per­dus, enfer­més dans leurs désirs et l’il­lu­sion qu’ils pour­raient assou­vir en une petite journée. L’épi­logue, sur­prenant, dit claire­ment ce que la légèreté a pu mas­quer un temps : cha­cun con­serve sa place dans une société qui classe les êtres, et les pris­ons, ouvertes ou dorées, sont tou­jours des pris­ons. La touche de Wyler, réal­isa­teur de L’Insoumise, n’est pas étrangère au dénoue­ment abrupt du film. En dehors du pro­to­cole, Ann/Hepburn est le vis­age de la décou­verte et de la joie ; ren­trée au bercail, elle est la fig­ure presque trag­ique de la femme qui n’a pu échap­per à son statut. Le charme friv­o­le comme l’amer­tume font la force du film, une nuance intéres­sante, presque exis­ten­tielle, à laque­lle les nom­breuses repris­es du thème ne se sont que rarement adap­tées.