Il s’agit au départ d’une équa­tion pour pro­duc­teurs : com­ment pour­suiv­re l’exploitation du filon Jason Bourne, devenu la référence indé­pass­able du ciné­ma d’action mod­erne, sans Jason Bourne ? Comme le rap­pelle son titre, le film vit plus volon­tiers sur “l’héritage” qu’il n’impose de nou­veaux stan­dards. Pour­tant Jason Bourne : l’héritage est une suite/un spin-off qui rem­plit excellem­ment son office, et se per­met même d’avoir une iden­tité pro­pre. Sans pou­voir toute­fois s’émanciper de son statut, ni s’empêcher, par instants, de tout vouloir refaire – l’horizon, sou­vent dis­cern­able dans une suite, du remake voire du palimpses­te.

C’est peu dire que l’héritage de Jason Bourne avait été pil­lé par les wannabe avant que “l’héritier offi­ciel” ne soit con­vo­qué pour en pren­dre pos­ses­sion – même 007 s’est servi. Out­re la néces­sité de se repo­si­tion­ner en leader face à la con­cur­rence, l’enjeu pre­mier du film de Tony Gilroy, scé­nar­iste des trois pre­miers opus, se résume sou­vent pour ses spec­ta­teurs à la sem­piter­nelle ques­tion : la suite (le “sid­e­quel”[1], plus pré­cisé­ment) est-elle digne des épisodes précé­dents ? Exer­ci­ce par déf­i­ni­tion con­traint, ce qua­trième volet rem­plit indé­ni­able­ment le con­trat, et en dénon­cer l’opportunisme com­mer­cial revient certes à oubli­er que ce dernier n’était pas absent des épisodes 2 et 3 – Paul Green­grass ayant su hauss­er le niveau tant et si bien que per­son­ne n’y trou­va finale­ment à redire. Le film, dont l’action se déroule simul­tané­ment à celle de la trilo­gie, se situe plutôt habile­ment dans son écho, soit la panique et la frénésie qui s’emparent des ser­vices améri­cains lorsque leurs pro­grammes de super-assas­sins “Tread­stone” et “Black­bri­ar” se trou­vent exposés au grand jour par l’entremise de Jason Bourne, ce dernier devenant l’élément déclencheur d’une vaste opéra­tion d’enfouissement des expéri­ences con­nex­es, et son suc­cesseur (son dou­ble) Aaron Cross, nou­velle créa­ture échap­pant à son créa­teur, la vic­time col­latérale de ce remue-ménage. Ques­tion suiv­ante : Jason Bourne : l’héritage apporte-t-il quelque chose de neuf ? À pre­mière vue, c’est encore un peu la même his­toire, filmée et mon­tée un peu pareil. Esthé­tique­ment par­lant, il s’inscrit dans la ligne, ni plus ni moins, même si dans la veine maniériste post-rad­i­cal­ité green­grassi­enne, et sans attein­dre com­plète­ment son mod­èle, Tony Gilroy vaut mieux qu’un sim­ple épigone – pré­cisons qu’il faut apparem­ment tir­er un coup de cha­peau à Dan Bradley, son réal­isa­teur de sec­onde équipe, spé­cial­iste des scènes d’action et fam­i­li­er de la saga.

On relève bien une cer­taine ten­dance à la surenchère, déjà présente dans La Vengeance dans la peau, lorsque le film se con­fronte explicite­ment à ses prédécesseurs, pour une pour­suite à pied puis à moto ou des com­bats opérés par un Jere­my Ren­ner presque plus expédi­tif encore que Matt Damon, ou avec la mul­ti­pli­ca­tion qua­si comique de pro­grammes tous plus létaux les uns que les autres, d’agences tou­jours plus secrètes, d’hommes de l’ombre tou­jours plus puis­sants, d’agents tou­jours plus implaca­bles : “Il n’y avait pas qu’un seul agent”, assène la tagline sur l’affiche, c’est une litote… Mais L’Héritage offre quelques séquences assez for­mi­da­bles dès son pre­mier tiers, avec notam­ment l’escalade d’une façade façon démo de jeu vidéo Assassin’s Creed, cou­sine du fameux saut par la fenêtre de La Vengeance dans la peau – saine ému­la­tion ou red­ite. Surtout, s’il fer­raille avec Green­grass dans ses scènes d’action, ce qua­trième épisode cir­con­scrit éton­nam­ment ces dernières et ne s’essaie pas, hormis sur la fin, à épouser le tem­po démen­tiel du troisième volet, d’une inten­sité parox­ys­tique. Ryth­mée comme il faut, la chas­se à l’homme laisse les scènes s’installer et les dia­logues se pro­longer, sans impa­tience, jouant de leur ten­sion dra­ma­tique pro­pre autant que de l’emballement général­isé.

Il n’est pas inutile de s’en sou­venir : la pro­duc­tion n’a pas seule­ment con­fié les clés de la saga à son scé­nar­iste (ain­si qu’à ses deux frères, Dan et John, respec­tive­ment coscé­nar­iste et mon­teur), elle les a ce faisant remis­es au réal­isa­teur du trop peu prisé Michael Clay­ton[2]. Per­pé­tu­ant sous une autre forme l’œuvre “anthro­pologique” de ce dernier, Jason Bourne : l’héritage trou­ve ain­si sa sin­gu­lar­ité dans la capac­ité de son met­teur en scène à com­mu­ni­quer sa vision d’un univers pour­tant archi-vu et revu. Là où les trois pre­miers Bourne, nar­rés avec une maes­tria plutôt rare dans le genre[3], repo­saient sur le dévoile­ment pro­gres­sif de la vérité, Tony Gilroy se con­cen­tre d’abord sur l’observation du monde glacé de l’espionnage soudain porté à ébul­li­tion, ses manip­u­la­tions médi­a­tiques, son inhu­man­ité fon­da­men­tale, sous la lumière crue (et très con­forme à la charte) de Robert Elswit, chef opéra­teur de Paul Thomas Ander­son déjà à l’œuvre sur Clay­ton. S’en dégage une force inat­ten­due : quand bien même le thème est rebat­tu, rarement dans un “tent­pole” [4] (et de façon plus frap­pante que dans les précé­dents volets) a‑t-on ressen­ti à ce point la cru­elle soli­tude de ses habi­tants (cf. Oscar Isaac), la sécher­esse absolue des rap­ports humains qui car­ac­térise cette sphère de pou­voir (et d’autres, comme celle de Clay­ton), qu’il s’agisse de se débar­rass­er d’a­gents devenus gênants, d’exécuter sa tâche sans vouloir songer aux con­séquences (ain­si le per­son­nage de Rachel Weisz, ou ces opéra­teurs pilotant des drones à dis­tance), mécanique dont on sait la sin­istre uni­ver­sal­ité, ou d’exécuter sa cible après l’avoir bal­adée le temps néces­saire (l’interrogatoire glaçant de cette même Rachel Weisz, scène remar­quable). La robo­t­i­sa­tion de l’exécutant au ser­vice d’une organ­i­sa­tion, déjà illus­trée lors d’une séquence dans un labo façon Un crime dans la tête, atteint son point cul­mi­nant avec l’apparition d’un agent ultime, sorte de T‑1000 insen­si­ble à la douleur et dénué d’expression.

On dis­tingue un exé­cu­tant (puisque le cinéaste en est un, lui aus­si…) moyen d’un bril­lant par sa capac­ité à per­ver­tir la com­mande pour y pour­suiv­re son œuvre. Si Tony Gilroy y parvient par instants, ce n’est toute­fois pas sans con­trepar­tie : en retour, cette froideur sem­ble presque con­gel­er la psy­cholo­gie des per­son­nages, et là où Paul Green­grass et Doug Liman (sans par­ler de Matt Damon) attachaient le spec­ta­teur à leur héros, Gilroy ne parvient pas tout à fait à sus­citer la même pas­sion pour le sien. Cela tient-il pour par­tie au sen­ti­ment per­ma­nent qu’il des­sine d’après calque (Manille se super­posant à Tanger), pen­dant implicite de cette manière, explicite elle, de citer sans cesse les événe­ments fon­da­teurs de la trilo­gie – plan d’ouverture, scène finale et musique, cap­sule sous la peau ? Jason Bourne, tueur amnésique, avait pour par­tic­u­lar­ité de se décou­vrir en même temps que les spec­ta­teurs le décou­vraient, de leur faire ain­si éprou­ver le drame (clas­sique mais effi­cace) d’un homme en pleine résur­rec­tion, avant d’en­tr­er en mode vendet­ta. Aaron Cross, paraît-il for­mé pour les “mis­sions à haut risque” plus que pour le meurtre, sait qui il est, et son iden­tité, aus­si fausse que celle de son devanci­er, n’est cepen­dant pas prob­lé­ma­tique. Il a beau être incar­né par un remar­quable acteur et s’humaniser avec la décou­verte de ses faib­less­es, sa quête se résume, out­re la fuite, à assur­er sa survie en allant jusqu’au bout du proces­sus de trans­for­ma­tion biologique qu’il a engagé, et n’implique pas de totale remise en ques­tion – con­traire­ment à Bourne ou Clay­ton, voire au per­son­nage de Rachel Weisz. La saga ne per­me­t­tant pas qu’on aille jusqu’à faire de “l’héri­ti­er” un pur anti­héros (dom­mage ?), son ambiguïté est sa richesse, répli­queront cer­tains, quand bien même le film ne la recherche pas et tente de con­vo­quer via un flash­back une (unique) ren­con­tre au som­met entre le chas­seur Nor­ton (Byer, “le type qui fait pas de sen­ti­ments”) et le chas­sé Ren­ner (“le type qui sort des sen­tiers bat­tus”) pour affirmer sa nature de rebelle han­té par des scrupules – pas trop inval­i­dants, fort heureuse­ment. Aaron Cross n’est pas une machine, et proteste même à plusieurs repris­es con­tre la froideur de son univers. Mais il n’est pas plus un héros moral se dres­sant con­tre la con­ju­ra­tion des pour­ris, et ren­con­trant au cours de sa rédemp­tion des relais ; sim­ple­ment un sol­dat per­du, accro aux médocs, qu’on veut élim­in­er et qui tente de sur­vivre, sans trop remet­tre en cause son adhé­sion ini­tiale au pro­gramme, ou s’in­ter­roger véri­ta­ble­ment sur son être : enjeux moins forts, impli­ca­tion moins grande. Au fond, sans bien enten­du s’y soumet­tre, Cross ne ques­tionne pas la logique de son élim­i­na­tion, laque­lle appa­raît presque jus­ti­fi­able, vu le con­texte – Byer, lugubre­ment prag­ma­tique, assas­sine ses assas­sins et jugule la con­ta­gion.

À force de tri­cot­er autour de Jason Bourne[5], il faut donc avouer que ce dernier vient à man­quer. Faib­lesse con­sub­stantielle… ou habileté suprême, puisqu’il s’agit de pré­par­er leur éventuelle réu­nion dans un cinquième volet[6]. On passera sur quelques invraisem­blances aux­quelles la saga ne nous avait pas for­cé­ment habitués (théorie sci­en­tifique bran­lante, récupéra­tion en mode express du héros…), quelques facil­ités ou petits ratés dra­ma­tiques, ce cou­ple un peu arti­fi­ciel, une Rachel Weisz un peu trop jolie, un Edward Nor­ton un peu raide. La qual­ité du pro­duit est fla­grante. Peut-être est-on juste repu, après une décen­nie de sys­té­ma­tisme bour­nesque : imitée à out­rance, la fran­chise-référence a grande­ment con­tribué à amélior­er l’or­di­naire du film d’ac­tion, par son ray­on­nement, mais elle risque aujour­d’hui d’évoluer en sclérose du genre. Sans sur­prise puisque con­forme aux attentes, venant après trois aînés adulés et une pel­letée d’ersatz, Jason Bourne : l’héritage est inévitable­ment le moins mar­quant et le moins ver­tig­ineux des films de la saga, alors même qu’il n’est en défini­tive pas loin d’être le plus pro­fond. La fin est plus ou moins expédiée, mais à quoi bon se don­ner la peine d’être con­clusif puisqu’on peut se con­tenter d’un clin d’œil appuyé à La Mémoire dans la peau (son début comme sa fin), pour sig­ni­fi­er qu’on ne clôt pas une tétralo­gie mais qu’on rou­vre sur des suites, lesquelles nous rediront sans doute la même chose, en ter­mes de gram­maire visuelle au moins (sauf rup­ture skolimowski­enne, cf. Essen­tial Killing), et sans tou­jours offrir une telle vision.

La CIA pro­duit le pro­gramme à super-sol­dat, Hol­ly­wood pro­duit le super-film à super-héros – au sens large. Cor­re­spon­dance facile, le film finit par rap­pel­er un peu son objet, l’histoire de ce super-espi­on fab­riqué et manip­ulé par une armée tra­vail­lant main dans la main avec les Men­gele de l’industrie/la recherche médi­cales, cobaye froide­ment for­mé et sac­ri­fié par des gens qui assu­ment (Nor­ton) ou s’arrangent à leur façon avec la morale (Weisz). L’entreprise, menée au nom de l’intérêt supérieur de l’État, est naturelle­ment d’un cynisme absolu mais aus­si dia­ble­ment cinégénique ; son paci­fique reflet hol­ly­woo­d­i­en, mené par une pro­duc­tion qui invoque sans rire l’intérêt supérieur de l’expansion d’un monde nar­ratif, tout en employ­ant à son tour la gestuelle géniale de l’assassin, se paye le luxe de “dénon­cer” cynique­ment le cynisme qu’il exploite visuelle­ment. Mais si le per­son­nage d’Edward Nor­ton a au fond rai­son de faire ce qu’il fait, il faut bien admet­tre que les stu­dios aus­si. Tony Gilroy y a‑t-il songé ? Le froid s’insinue partout.

Notes

Notes
↑1 Soit une suite/un spin-off dont l’action se déroule dans le même cadre tem­porel que le film qui la/le précède. Et his­toire d’utiliser tout la gamme lex­i­cale anglo­phone, notons que le film est à plus d’un titre une sorte de reboot.
↑2 … et de Duplic­i­ty, moins bonne pioche.
↑3 Cf. les deux pre­miers tiers de La Vengeance dans la peau, dont on décou­vre qu’ils s’inscrivent dans l’ellipse finale du deux­ième épisode ; strat­a­gème nar­ratif qui trou­ve (encore) un loin­tain équiv­a­lent ici, avec le choix de situer l’action dans le mou­ve­ment impul­sé par la trilo­gie, cause de tout ce qui survient au suc­cesseur ciné­matographique de Jason Bourne. Un héros en fait lit­térale­ment naître un autre, et la trilo­gie accouche par aut­ofé­con­da­tion assistée d’un enfant/héritier légitime. Pas si con.
↑4 Lit­térale­ment, “piquet de tente”. Terme qui a plus ou moins suc­cédé (lui aus­si) à block­buster : ces hyper-pro­duc­tions (sou­vent esti­vales, comme ici, d’où sum­mer tent­poles) sur lesquelles les stu­dios font repos­er leur stratégie finan­cière et mis­ent mas­sive­ment, jouant ain­si leur année sur quelques coups.
↑5 Avec retours des Joan Allen, David Strathairn, Albert Finney, Scott Glenn… et même Matt Damon, via une pho­to de Jason Bourne surgie d’un écran TV sous les yeux d’Aaron Cross, spec­ta­teur intra-diégé­tique.
↑6 Même s’il fau­dra un gros chèque pour con­va­in­cre un Matt Damon pas vrai­ment en demande…