On a beau pinailler sur ses choix (rarement risqués), son jeu (pétil­lant mais sans ambiguïté) ou son salaire (à faire pâlir un Bernard Mad­off), il faut bien l’ad­met­tre : Julia Roberts a un truc. Au ray­on des stars féminines de ces vingt dernières années, elle incar­ne à elle-seule un spéci­men rare et ô com­bi­en déli­cieux : l’ac­trice qui dévore l’écran et retient toute la lumière avec un naturel si désar­mant qu’il en deviendrait presque sus­pect. Ni bombe sex­uelle à la Angeli­na Jolie, ni beauté clas­sique type Char­l­ize Theron, ni extra-ter­restre comme Nicole Kid­man, Julia Roberts tra­verse les films et les décen­nies avec l’air de ne pas y touch­er, bonne copine du gratin (de George Clooney à Brad Pitt en pas­sant par Steven Soder­bergh), Démoc­rate engagée et épouse et mère de famille exem­plaire menant sa vie loin des tabloïds. Un oscar en poche (pour Erin Brock­ovich), la Roberts assume dis­crète­ment sa fil­mo­gra­phie gen­ti­ment pépère, pas éblouis­sante mais pas totale­ment hon­teuse non plus, et revient au ciné­ma de la même façon qu’elle avait pris son con­gé sab­ba­tique : douce­ment, sans faire de bruit.

C’est pré­cisé­ment son charme (déjà) old school qui fait tout le sel de Duplic­i­ty, sec­ond film du sures­timé Tony Gilroy (Michael Clay­ton). Face à un Clive Owen impec­ca­ble, l’ac­trice est exacte­ment là où on l’at­tend, et on ne s’en plain­dra pas. Ravi­vant la flamme des Cary Grant et Katharine Hep­burn le temps de deux ou trois répliques bien sen­ties, le cou­ple fonc­tionne si mer­veilleuse­ment bien que l’on pour­rait le regarder se séduire, se fâch­er et se rabi­bocher sur toute la durée du film sans ciller. Hélas, le fâcheux Gilroy est égale­ment scé­nar­iste, de la veine de ceux qui pren­nent un malin plaisir à con­stru­ire une intrigue pleine de tours et détours, de tiroirs et de chausse-trappes, de vrais enne­mis et de faux amis. L’al­i­bi ? Duplic­i­ty est une comédie d’es­pi­onnage. Indus­triel. Sur des pro­duits capil­laires.

Pil­lant sans ver­gogne la fausse non­cha­lance des comédies de Steven Soder­bergh (Hors d’at­teinte, la série des Ocean’s) jusqu’à la bande orig­i­nale groovy et cool, Tony Gilroy enquille les scènes rébar­ba­tives pour mieux noy­er le pois­son (alors : A essaie d’ar­na­quer B qui veut pour­rir la vie de C qui veut embauch­er D qui en réal­ité col­la­bore avec A qui lui-même est payé par C pour piquer les idées de B) quand tout ce que demande le spec­ta­teur, c’est voir Julia et Clive s’emballer dans un hôtel qua­tre étoiles à Rome. Hélas : pour plus de mor­dant, le scé­nario place nos deux héros dans les som­bres couloirs high-tech des entre­pris­es new-yorkaises, où se jouent des intrigues pleines d’a­gents dou­bles où l’on ne sait jamais qui dupe qui. Pour mieux éclair­er notre lanterne (et nous faire un peu rêver, ouf), Gilroy ponctue son sus­pense ron­flant de flash-backs nous racon­tant la ren­con­tre, puis l’his­toire amoureuse pas­sion­nelle mais com­pliquée, des per­son­nages de Julia Roberts et Clive Owen − qui, mais on ne le saura qu’à la fin, pour­raient aus­si bien être enne­mis jurés qu’a­mants com­plices d’une gigan­tesque escro­querie.

Duplic­i­ty se laisse voir sans déplaisir, pourvu que l’on veuille bien céder aux caprices d’un réal­isa­teur qui n’as­sume vis­i­ble­ment pas le plaisir coupable que l’on peut éprou­ver devant une sim­ple comédie roman­tique bien troussée. La morale (car il y en a une) : les rich­es indus­triels sont soit des gros bouf­fons qui rêvent de con­quérir le monde, soit de grands gamins qui s’en­nuient telle­ment qu’ils échafau­dent des pièges très com­plex­es pour mieux ridi­culis­er les autres. Au milieu de tout ça, l’amour peut naître et dur­er entre deux sado-masochistes prêts à ris­quer gros pour s’as­sur­er de leurs sen­ti­ments. Le dernier plan est, de loin, le plus réus­si : din­dons de la farce, les deux héros s’af­fa­lent sur leurs fau­teuils en trin­quant à leur défaite, qui est aus­si leur vic­toire. Pas éton­nant que le film rame sec au box-office améri­cain : Julia Roberts, petite fiancée de l’Amérique, en reine déchue dans les couloirs d’une banque, plumée par les gros puis­sants aux para­chutes dorés, voilà qui est bien loin de l’Amer­i­can dream de la pute au grand cœur de Pret­ty Woman.