Critikat
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Affiche de L’Été de Giacomo

L’Été de Giacomo

de Alessandro Comodin

Métamorphoses

par Raphaëlle Pireyre

Gia­co­mo est un ado­les­cent vivant dans la cam­pagne ital­i­enne. Malen­ten­dant, il a décidé d’être opéré pour enten­dre de nou­veau. Alessan­dro Comodin entre­prend avant ce change­ment dans la per­cep­tion du monde du jeune homme, de filmer, comme une transe, les sen­sa­tions de son dernier été comme sourd.

« C’est le bruit du vent, ou de l’eau, celui-là, je ne me rap­pelle plus ? » demande Gia­co­mo à sa petite amie. Le jeune homme vient d’être opéré pour enten­dre à nou­veau après dix années de sur­dité. De cette inter­ven­tion et de l’épopée médi­cale, de l’apprentissage de la parole, L’Été de Gia­co­mo ne nous racon­te rien. Seul l’appareil audi­tif présent der­rière l’oreille du garçon qui joue de la bat­terie dans le pre­mier plan nous met sur la voie de son hand­i­cap, dont il ne sera jamais ques­tion. Alessan­dro Comodin fait le choix de ne pas com­menter le par­cours vers l’audition, mais plutôt d’emboîter le pas du jeune homme dans son « dernier été en tant que sourd »[1]. Au lieu de scruter les moti­va­tions de la démarche qui con­siste à devenir « comme tout le monde », il s’attache à filmer les derniers instants de sa sin­gu­lar­ité. Suiv­ant le jeune homme dans ses péré­gri­na­tions, comme il fil­mait de dos en longs plans-séquences les deux chas­seurs de son court-métrage Jagdfieber (2009), Comodin dévoile immé­di­ate­ment la place de filmeur qui va être à la sienne : légère­ment à dis­tance de son sujet, mais à l’affût des moin­dres petits événe­ments, cher­chant à épouser la per­cep­tion qu’a Gia­co­mo de l’univers qui l’entoure.

« Comme Gia­co­mo était très enfer­mé en lui même, très casanier, pro­tégé par ses par­ents, je voulais l’amener dans un espace nou­veau pour lui. » Le pro­jet d’Alessandro Comodin n’est donc pas de se faire l’observateur du quo­ti­di­en de Gia­co­mo tel qu’il existe habituelle­ment, mais de créer des sit­u­a­tions spé­ci­fique­ment pour le film, qui, toutes, pla­cent le garçon dans l’inconnu, dans une pos­ture de décou­verte et d’éveil des sens. Pour que Gia­co­mo le tim­o­ré se laisse hap­per par le monde, le dis­posi­tif du film lui offre un guide en la per­son­ne de Ste­fa­nia, sœur et com­plice, sorte d’ « ambas­sadeur à l’écran »[2] du réal­isa­teur. Mais para­doxale­ment, la réal­ité dans laque­lle il est pro­jeté est celle d’un univers prim­i­tif, presque déserté de présence humaine, et dont les traces de civil­i­sa­tion sont peu présentes. Le bois qu’ils tra­versent, quoique situé dans le Frioul, a des airs de forêt trop­i­cale; le plan d’eau par­a­disi­aque, évoque un état éloigné de la civil­i­sa­tion, une sorte d’éden. Le cinéaste cherche à ren­voy­er ses per­son­nages à un état de nature mythologique qui ne con­stitue pas néces­saire­ment la référence pre­mière de Gia­co­mo, auquel le lac isolé évoque davan­tage Koh Lan­ta qu’Ovide !

Plongés dans le monde, mais hors de la civil­i­sa­tion, Gia­co­mo et Ste­fa­nia se cherchent, se décou­vrent, et guident la caméra à tra­vers les activ­ités de l’été. La fraîcheur de l’eau après la longue balade en pleine chaleur, la nuit pro­fonde de la fête de vil­lage au cours de laque­lle a lieu un feu d’artifice, la danse, la fumette : les sit­u­a­tions sont sélec­tion­nées pour les émo­tions physiques qu’elles pro­curent. Ce par­cours sen­soriel se dou­ble bien sûr d’un par­cours sonore: les cris d’effroi de Gia­co­mo qui marche dans la boue, ses rires lorsqu’il fume son pre­mier joint, ses incan­ta­tion au cours d’un set de bat­terie impro­visé, mais aus­si la musique du bal, le feu d’artifice, les bruisse­ments de la nature, la musique qu’il écoute. L’été, l’ado­les­cence, le pas­sage de la sur­dité à l’au­di­tion : tous les élé­ments sont réu­nis par le cinéaste pour touch­er des yeux le bruisse­ment des sen­sa­tions à l’é­tat pur.

Tour­nant en 35mm et en équipe réduite, Comodin rap­pelle son affec­tion pour le ren­du de la pel­licule vouée à dis­paraître, mais souligne aus­si l’atmosphère toute par­ti­c­ulière que con­fère ce sup­port coû­teux au tour­nage : « Le film me met dans une ten­sion, que je trans­mets à l’équipe, et aux per­son­nages. Je suis dans une sorte de transe quand je filme ; je suis sen­si­ble à tout et je me laisse porter par les intu­itions. » Ain­si, aux sen­sa­tions des deux ado­les­cents dans leur quête du lagon bleu, répon­dent celles du cinéaste atten­tif à tout événe­ment ciné­matographique.

Mais elle n’a qu’un temps, l’innocence des après-midis solaires, vite bal­ayée par la com­plex­ité des rela­tions, par la mélan­col­ie du temps qui passe. Car c’est aus­si la fugac­ité des émo­tions qu’Alessandro Comodin cherche à capter : « On n’identifiait pas la chose pré­cise qu’on cher­chait, mais on savait qu’on voulait quelque chose de ce genre, quelque chose de l’adolescence, de cet âge-là qui est très éphémère, surtout des petites choses, des petites impres­sions. » À peine Gia­co­mo est-il saisi par l’éveil bouil­lon­nant de la vie que la fin de ce com­mence­ment se fait déjà sen­tir. Par ses rup­tures de rythme ou de style, par le bas­cule­ment d’une atmo­sphère à une autre, le film parvient à créer une image de la van­ité des émo­tions qui plon­gent même par­fois le spec­ta­teur dans l’incertitude de ce qu’il a vu. En insis­tant sur les sen­sa­tions, le film parvient égale­ment à mon­tr­er ce qu’il y a de volatile et d’in­cer­tain en elles. Ain­si, le plan du tra­jet à vélo donne au film une lumi­nosité nou­velle et le plonge dans une mélan­col­ie inat­ten­due, mais sou­vent indis­so­cia­ble des grands moments de bon­heur.

Notes

Notes
↑1 Les cita­tions d’Alessandro Comodin sont tirées de « Per­son­nages », table ronde Critikat à l’occasion du 34ème fes­ti­val Ciné­ma du réel, qui a eu lieu le 31 mars 2012.
↑2 L’expression est de Jean-Louis Leu­trat dans Kaléi­do­scope, à pro­pos d’un film de Robert Bres­son.
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Ressources

À l'occasion de la sortie du film, retrouvez la table ronde Critikat à Cinéma du Réel (31 mars 2012) : « Personnage(s) », retranscription des débats en présence d'Alessandro Comodin, Sophie Letourneur, Claire Simon et Matthieu Chatellier.