En une seule décen­nie, M. Night Shya­malan est passé du statut de génie pré­coce adulé par Hol­ly­wood à celui d’au­teur mau­dit, enchaî­nant les échecs au box-office. D’un bout à l’autre de cette péri­ode, le réal­isa­teur a pour­tant imposé une pat­te unique, sou­vent cri­tiquée, où la vir­tu­osité du geste côtoie par­fois une fâcheuse ten­dance à la rou­blardise. Son plus grand suc­cès, Six­ième sens, sor­ti en 1999, reste prob­a­ble­ment l’une des plus belles illus­tra­tions de ce qui pour­rait paraître a pri­ori con­tra­dic­toire : la cohab­i­ta­tion du gim­mick et du sen­si­ble.

Filmer en miroir

Ce qui agace générale­ment les détracteurs de M. Night Shya­malan, c’est son goût pronon­cé pour un trompe‑l’œil perçu comme trop démon­stratif. Ses plus gros suc­cès au box-office voient leur scé­nario servir presque sys­té­ma­tique­ment un sens de l’artifice jugé grossier qui, à la dif­férence d’un Alfred Hitch­cock prêchant autre­fois délibéré­ment le faux pour s’approcher du vrai, donne le vague sen­ti­ment que le présent cinéaste cherche surtout à jouer au plus malin avec le spec­ta­teur. C’est cette sus­pi­cion de rou­blardise qui a nour­ri les malen­ten­dus entre les cri­tiques et Shya­malan (ce que le réal­isa­teur moquera dans l’un de ses plus cuisants échecs com­mer­ci­aux La Jeune Fille de l’eau). Six­ième sens, avec son his­toire de fan­tômes qui a fasciné les foules, n’échappe pas à cette règle dans la mesure où cha­cun des plans souligne – ou plutôt surligne – l’autre film qui se joue à l’insu du pub­lic, faisant de cette propo­si­tion un gad­get renou­velé de ciné­ma qui, depuis, a pos­i­tive­ment inspiré d’autres met­teurs en scène (Les Autres d’Alejandro Amenábar).

Pour­tant, le procédé n’est pas nou­veau et con­tin­ue de se per­pétr­er : d’Hitchcock (osant même un flash-back men­songer qui fit polémique dans Le Grand Ali­bi) à Nolan (Le Pres­tige) en pas­sant par Lynch (Mul­hol­land Dri­ve), Clouzot (Les Dia­boliques) ou même Mul­li­gan (L’Autre qui fai­sait déjà référence à un pos­si­ble six­ième sens), les cinéastes n’ont jamais cessé de jouer aux pres­tidig­i­ta­teurs pour flouer le pub­lic, au plaisir sans cesse renou­velé de ce dernier qui cou­vre générale­ment les plus habiles d’entre eux de suc­cès. Per­pé­trant une cer­taine tra­di­tion, Shya­malan ne se retranche pas pour autant der­rière une galerie d’effets spé­ci­aux que les nou­velles tech­nolo­gies pour­raient lui apporter. Dans Six­ième sens, comme dans les films qui suiv­ront, d’Incass­able à Phénomènes, c’est ici la puis­sance de l’histoire qui domine, relayé par une mise en scène qui sert habile­ment le pro­pos en déter­mi­nant le champ (et donc le hors-champ ou le con­trechamp) comme un lieu d’exposition, voire d’exhibition, du réc­it.

Le twist et après ?

Dans Six­ième sens, dont le twist final est pro­gres­sive­ment devenu un secret de polichinelle même pour ceux qui n’avaient pas vu le film, s’exhibe con­stam­ment le film qu’on pré­tendrait nous cacher. Où qu’il aille, le per­son­nage cen­tral du film – un enfant qui ori­ente le regard du pub­lic vers ce que les autres ne sont pas cen­sés voir – croise des revenants avec lesquels il n’a aucun lien. Appa­rais­sant d’abord sous les traits de sim­ples intrus, ces morts en mou­ve­ment révè­lent dans le même plan (le plus sou­vent en changeant de pro­fil) le cal­vaire qui les a con­duits jusqu’au décès. Ce sys­té­ma­tisme, plutôt que de trahir un manque d’inspiration dans le renou­velle­ment du procédé, traduit surtout l’inéluctabilité de la des­tinée du jeune héros, con­damné à vivre avec ces êtres du passé tant qu’il n’acceptera pas de com­mu­ni­quer avec eux, voire de trans­met­tre aux vivants des mes­sages répara­teurs. Plus que de crois­er de sim­ples fan­tômes, l’enfant prend con­nais­sance d’une vérité que l’entourage des dis­parus ignore prob­a­ble­ment (la femme sui­cidée parce qu’elle ne sup­por­t­ait plus les coups de son mari, la petite fille intox­iquée par une mère manip­u­la­trice, etc.). Cette fig­ure clichée de l’innocence devient le trait d’union que cha­cun a pu fan­tas­mer – ou crain­dre – entre les morts qui savent et les vivants qui ignorent. Sauf que, dans le cas présent, l’enfant est sans cesse accom­pa­g­né d’un igno­rant, un psy­chi­a­tre qui n’a pas encore fait la jonc­tion entre sa vie et sa dis­pari­tion, en somme, un mort incon­scient de sa con­di­tion.

Plus cri­tiqué dans Le Vil­lage que dans Six­ième sens, le sys­tème Shya­malan repose sur un twist final qui révèle in fine la supercherie, prou­vant au spec­ta­teur que le film s’est joué de lui en mis­ant sur sa cré­dulité. Dans un geste qui vient expli­quer ce qui demeu­rait incom­pris, le réal­isa­teur prend le risque de met­tre à nu un procédé qui peut, dans le pire des cas (Phénomènes), révéler une cer­taine vacuité du pro­pos, pau­vre pré­texte à mag­ni­fi­er le mor­bide (des scènes de sui­cide par­mi lesquelles on en retien­dra une, celle des ouvri­ers sur un chantier). Dans ce con­texte, les films de Shya­malan peu­vent-ils sur­vivre à la pre­mière vision ? A‑t-on un intérêt à les revoir dès lors qu’on con­naît l’objectif de la supercherie, le sens véri­ta­ble de ce qu’on s’applique à nous mon­tr­er qu’avec une parci­monie cal­culée ? Lorsqu’on se sou­vient des recom­man­da­tions passées d’Hitchcock pour Psy­chose ou de Clouzot pour Les Dia­boliques qui demandaient au pub­lic de tenir secrète la révéla­tion finale pour ne pas gâch­er le plaisir de ceux qui ne s’étaient pas encore ren­dus dans une salle obscure, on com­prend bien que le twist est en quelque sorte l’équilibre du film, sa rai­son d’être. Y a‑t-il donc un plaisir à revoir une œuvre dont on con­naît finale­ment les secrets mal gardés ? Six­ième sens dis­sémine les indices qui ne tromper­ont pas les plus atten­tifs avant la révéla­tion finale. Pour les autres, le réal­isa­teur fait preuve d’un didac­tisme que d’aucuns jugeront un peu lourd en reprenant les scènes-clés du film au cours desquelles le soupçon d’anomalie était per­cep­ti­ble.

Le hors-champ du sensible

Pour­tant, il serait dom­mage de réduire l’impact de la démarche ciné­matographique à sa seule réso­lu­tion car Six­ième sens dit bien plus que ce qu’il ne laisse croire. Comme l’analysait un dossier précédem­ment pub­lié dans nos colonnes, Shya­malan laisse de nom­breuses ques­tions en sus­pens, comme par exem­ple l’errance du psy­chi­a­tre dans les limbes de la mort qui, lorsqu’il n’accompagne pas le gamin dont il croit avoir la charge, devrait cer­taine­ment pren­dre con­science de son isole­ment du monde des vivants. Loin d’être nou­velle, la fas­ci­na­tion pour un sup­posé au-delà n’a cessé d’inspirer les cinéastes qui, dans des gen­res extrême­ment dif­férents, se sont intéressés aux résul­tats provo­qués par l’argument scé­nar­is­tique d’une com­mu­ni­ca­tion entre les morts et les vivants sans for­cé­ment se pli­er aux règles de vraisem­blance. Mais là où la démarche de Shya­malan se révèle encore plus sin­gulière (et très pré­cieuse), c’est que les morts de tous ses films ne se con­tentent pas de provo­quer un fris­son facile mais leur inter­ven­tion met plutôt en lumière la dif­fi­culté d’être de ceux qui restent, les vivants. D’Incass­able à Phénomènes, pour les per­son­nages prin­ci­paux, il n’est ques­tion que de cette cul­pa­bil­ité de vivre, de con­tin­uer un chemin tout en ressen­tant l’inéluctable poids de ceux qui nous ont précédés et qui ne sont plus.

Si les deux films préc­ités priv­ilégient un chem­ine­ment de leurs héros vers une vérité qui vient a pri­ori met­tre un terme à la ques­tion du poids de la sur­vivance, Six­ième sens fait par con­tre le choix de l’ouverture der­rière son appar­ente réso­lu­tion et cela, au cours de la prob­a­ble scène-clé du film, celle où l’enfant con­fie à sa mère qu’il est en mesure de lui trans­met­tre un mes­sage d’une grand-mère autre­fois adorée, aujourd’hui décédée. Pour la pre­mière et seule fois, la revenante men­tion­née n’apparaît jamais et reste rivée à un hors-champ du tout-pos­si­ble où le sen­si­ble ne ren­con­tre plus la moin­dre bar­rière. Ce qui va intéress­er Shya­malan (et c’est bien ce qui fait toute la beauté inat­ten­due de son film), c’est l’effet de cette révéla­tion sur une jeune femme qui avait trou­vé le moyen de taire ses regrets, vivant tant bien que mal avec un goût d’inachevé, un cru­el sen­ti­ment de frus­tra­tion. Parce que le cinéaste pose à ce moment pré­cis la ques­tion d’un lien fil­ial entre les vivants et les morts, il était logique que la mise en scène en revi­enne pour ce court instant à une forme de cérébral­ité en ne don­nant corps à la défunte qu’à tra­vers les larmes d’émotion de celle en qui elle con­tin­ue de vivre. De l’exhibition du réc­it et d’un dis­posi­tif, le pro­pos a, à cet instant, sub­tile­ment glis­sé vers le pou­voir d’une évo­ca­tion cathar­tique et c’est bien ce qui fait toute la beauté fugi­tive de Six­ième sens.