Depuis vingt ans, l’Association du Ciné­ma Indépen­dant pour sa Dif­fu­sion épaule les films d’auteur dans leur accès à la salle. Exploitant après exploitant, ville après ville, elle s’appuie sur une touchante sol­i­dar­ité entre les cinéastes, tous bénév­oles, qui s’engagent en son sein. Nous avons ren­con­tré Pas­cal Deux, réal­isa­teur soutenu il y a dix ans pour son film Noble art, et ancien co-prési­dent de l’association. Il retrace avec nous les évo­lu­tions con­nues par l’ACID depuis vingt ans, son vécu, et nous détaille le tra­vail de four­mi accom­pli par bénév­oles et per­ma­nents, con­tre les vents et marées de la dis­tri­b­u­tion hexag­o­nale, tout au long de l’année.
NDLR : Nous enrichi­rons dès que pos­si­ble cette inter­view avec l’apport de Fabi­enne Han­clot, déléguée générale de l’association.

Pou­vez-vous nous par­ler de la dis­tri­b­u­tion de votre film, Noble art ?

Noble art s’in­scrit dans le cadre des films sélec­tion­nés à Cannes, qui ont trou­vé un dis­trib­u­teur parce qu’ils ont été amenés à la salle par l’ACID. En effet, une fois par an depuis 1993, l’ACID présente neuf films à Cannes. La plu­part n’ont pas encore de dis­trib­u­teurs, et il y en a générale­ment un ou deux qui en ont déjà un mais dont la sor­tie arrive rapi­de­ment, et pour lesquels Cannes va servir de caisse de réso­nance. Dans mon cas per­son­nel, j’avais un film que j’avais tourné avec une petite caméra numérique, ce qui était assez nou­veau à l’époque. Et pour faire le film, les répons­es des pro­duc­teurs et des dif­fuseurs venant trop lente­ment, j’ai décidé de le pro­duire moi même et donc de créer une société de pro­duc­tion Bud­dy Movies, avec laque­lle j’ai depuis égale­ment pro­duit des films d’autres réal­isa­teurs. Je me suis retrou­vé avec un film que je ne savais pas com­ment présen­ter aux dis­trib­u­teurs . Avant Noble art, j’avais eu un par­cours d’as­sis­tant réal­isa­teur (Truf­faut, Riv­ette, entre autres) et de court-métrag­iste, ce qui fait que je con­nais­sais pas mal de choses sur la “fab­ri­ca­tion” des films, mais en revanche j’étais totale­ment igno­rant de tout ce qui touchait à la dif­fu­sion ou la vente. C’é­tait très dif­fi­cile de mon­tr­er mon film d’autant que je voulais le présen­ter en 35mm ; j’or­gan­i­sais des pro­jec­tions, je louais la salle, quelques dis­trib­u­teurs m’assuraient de leur venue puis annu­laient au dernier moment… Bref, la galère. Tout a changé lorsque à l’une de ses pro­jec­tions un réal­isa­teur de l’ACID, Djamel Oua­hab, qui était présent dans la salle et que je ne con­nais­sais pas, a beau­coup aimé Noble art. Il a désiré le mon­tr­er à l’association, qui ensuite a choisi de le soutenir et de l’emmener à Cannes.

Com­ment s’est passé le pas­sage au fes­ti­val ?

Même si je me bat­tais et ne lâchais rien, c’était un film que je com­mençais à dés­espér­er de voir sor­tir en salles. Imag­inez que l’unique copie était chez moi, sous mon lit, comme dans un caveau ! Alors être à Cannes, avec l’ACID… d’un seul coup, j’ai eu le sen­ti­ment d’une main ten­due, une main ten­due par d’autres cinéastes. Puis il y a eu quelques beaux papiers, je n’i­rais pas jusqu’à dire un buzz… mais au retour de Cannes on a pu réor­gan­is­er une pro­jec­tion avec des dis­trib­u­teurs que l’ACID a réus­si à con­va­in­cre de venir voir le film. Xavier Irigoyen, qui tra­vail­lait pour Tadrart a aimé et con­va­in­cu Jean Bréhat et Muriel Mer­lin de pren­dre le film. C’est un cas somme toute assez sig­ni­fi­catif de la façon dont ça se passe pour les films sélec­tion­nés à Cannes.

Et une fois que le dis­trib­u­teur vous a con­tac­té ?

Entre ce qu’é­tait l’ACID à cette époque et main­tenant, il y a quand même un monde. Mais à cette époque-là j’ai déjà eu beau­coup de chance : il y a des cinéastes qui ont écrit sur mon film, les per­ma­nents de l’as­so­ci­a­tion m’ont don­né des con­seils sur les rap­ports entre un cinéaste et un dis­trib­u­teur, rap­ports qui ne vont pas for­cé­ment de soi, car la dis­tri­b­u­tion est une phase où les cinéastes – du moins c’était mon cas – ont vrai­ment l’impression que le film leur échappe… et puis l’ACID sur le ter­rain a fourni une aide à la pro­gram­ma­tion non nég­lige­able. Cela étant, pour avoir été prési­dent de l’ACID pen­dant trois ans, je dois dire qu’on a main­tenant une action beau­coup plus opérante sur les films. C’est aus­si parce qu’on a analysé les dif­fi­cultés qu’ils ren­con­traient.

Pou­vez-vous nous détailler les évo­lu­tions qu’a con­nues l’ACID depuis sa fon­da­tion ?

Grosso modo quand les “pères fon­da­teurs” ont créé l’ACID, ils se sont ren­dus compte que des films qui ren­con­traient leur pub­lic en salle étaient éjec­tés au prof­it de films au sché­ma de sor­tie plus con­séquent, en dépit de leurs bons résul­tats. Même quand ils mar­chaient bien, ça ne les empêchait pas d’être éjec­tés au prof­it d’autres films qui apparte­naient à des réseaux plus puis­sants ou qui étaient sup­posés a pri­ori mieux marcher. L’autre prob­lème était qu’à cette époque les exploitants avaient aus­si des dif­fi­cultés pour accéder aux copies. C’est pourquoi au départ, une des actions inau­gu­rales de l’ACID a été d’or­gan­is­er des pré-vision­nages en région avec des cinéastes qui n’é­taient pas les auteurs, mais ceux qui soute­naient les films, en présence de vingt, trente, quar­ante exploitants. À par­tir du moment où il y avait un cer­tain nom­bre d’exploitants con­va­in­cus, l’ACID pou­vait organ­is­er des cir­cu­la­tions de films et même faire tir­er des copies sup­plé­men­taires grâce à l’ADRC. C’é­tait assez idéal, en ajoutant à cela l’ac­tion d’an­i­ma­tion avec les débats avec les auteurs, etc. L’as­so­ci­a­tion a, au fil des années, mod­i­fié et beau­coup étof­fé son action en fonc­tion des dif­fi­cultés ren­con­trées, cer­taines étant tou­jours un peu les mêmes et d’autres nou­velles prob­lé­ma­tiques sur­gis­sant : par exem­ple ces dernières années ce sont les dis­trib­u­teurs qui peinent à trou­ver des salles pour mon­tr­er les films. Et encore d’autres prob­lé­ma­tiques comme avec l’arrivée de la dif­fu­sion numérique par exem­ple. Bref, l’ACID essaie et se doit de se remet­tre en ques­tion et s’adapter en per­ma­nence… par exem­ple en adjoignant à son action d’an­i­ma­tion en salles d’autres types d’actions ou d’évènements : une action péd­a­gogique avec les séances sco­laires, des ciné-con­certs, des lec­tures, et un tra­vail en réseau avec toutes sortes d’as­so­ci­a­tions qui parta­gent notre engage­ment…

Quel est le proces­sus de sélec­tion des films soutenus à l’ACID ?

Il y a Cannes et le sou­tien clas­sique le reste de l’année. À Cannes, il y a un groupe assez éten­du de cinéastes qui fait une présélec­tion extrême­ment large. On reçoit de plus en plus de films, ce qui devient un réel prob­lème pour une struc­ture comme la nôtre somme toute assez petite : c’est la rançon du suc­cès. Au total, il y a entre vingt et trente cinéastes qui présélec­tion­nent cinquante à soix­ante films. C’est une sélec­tion ouverte, généreuse, le principe n’est pas de se dire “est-ce que j’aime ce film, per­son­nelle­ment” mais plutôt “est-ce que j’y vois un intérêt, est-ce que quelqu’un aura envie de défendre”, de la même façon qu’on peut recon­naître le tal­ent d’un pein­tre sans être touché per­son­nelle­ment par son œuvre. À titre per­son­nel je me méfie de la notion de rad­i­cal­ité, parce que je trou­ve que cha­cun a sa vision de la rad­i­cal­ité, et qu’il peut y avoir aus­si un con­formisme dans la rad­i­cal­ité ! Mais je vais vous don­ner un exem­ple. Lorsque l’ACID a décidé de soutenir Twen­ty­nine Palms de Bruno Dumont, il y avait des cinéastes qui ado­raient, d’autres moins. Mais il y avait quand même une évi­dence, c’est que nous avions un sacré cinéaste, et que dans la mesure de nos moyens nous devions aider à mon­tr­er son tra­vail. Ce qui est intéres­sant c’est que l’ACID, de cette façon, racon­te autre chose que la ligne édi­to­ri­ale d’un seul cinéaste qui pré­side un comité de sélec­tion. C’est l’idée de mon­tr­er qu’il y a des films pas­sion­nants qui se retrou­vent face à un mur : soit en ne trou­vant pas du tout de dis­trib­u­teur, soit en sor­tant dans des con­di­tions épou­vanta­bles.

Et pour le reste de la sélec­tion ?

Dans l’an­née, l’ACID organ­ise des pro­jec­tions, une fois par moins env­i­ron, le same­di, avec entre trois et cinq films par séance. Ce sont des films qui ont déjà un dis­trib­u­teur. Une chose impor­tante, c’est qu’il n’y a pas de fil­trage de la part des per­ma­nents, les cinéastes voient vrai­ment tout ce qui est pro­posé. On essaie de voir les films deux à trois mois avant leur sor­tie pour avoir au moins une douzaine de semaines qui nous per­me­t­tent de faire un réel tra­vail autour du film. Ce tra­vail que nous sommes main­tenant en mesure de fournir prend un temps qui exige de pren­dre les films suff­isam­ment en aval. Une con­di­tion sine qua non, c’est l’en­gage­ment des cinéastes. Nous ne sommes pas un guichet au même titre qu’une aide du CNC ou une SOFICA. Nous avons besoin de cinéastes engagés pour voir les films et les soutenir. Il y a une philoso­phie de l’ac­tion de l’ACID. Nous priv­ilé­gions ce que nous appelons une minorité agis­sante, plus prosaïque­ment un groupe de cinéastes act­ifs, prêt à don­ner plus que leur voix, leur impli­ca­tion, une action con­crète. Prêts à s’engager vrai­ment !

L’ACID se pose d’ailleurs régulière­ment la ques­tion suiv­ante : doit-on soutenir un cinéaste s’il ne vient pas ensuite pass­er le relais ? C’est un vieux débat très vif au sein de l’as­so­ci­a­tion. Pour moi, mais tout le monde, loin de là, ne partage pas mon opin­ion, c’est une ques­tion de morale per­son­nelle : certes on est libre de venir ou non, mais un cinéaste qui ne vient pas du tout, je trou­ve que c’est un peu petit, et puis c’est à cette con­di­tion là qu’on injecte du sang neuf au sein de l’as­so­ci­a­tion. Je dois dire que je suis assez con­tent de voir un vrai renou­velle­ment des mem­bres de l’ACID. Il passe déjà par ce qu’il se passe à Cannes, puisque c’est le moment où les cinéastes pren­nent le mieux con­science du sou­tien qui leur est apporté. Il y a quelque chose, con­crète­ment, de très frater­nel qui s’y joue. Ces dernières années de plus en plus de gens, de plus en plus jeunes, vien­nent. Il y a un raje­u­nisse­ment, qui raje­u­nit aus­si la façon de faire, etc. J’ai été prési­dent pen­dant trois ans et demi. J’au­rais pu me représen­ter mais je me suis dit que c’est absurde parce que je crois qu’il est impor­tant de pass­er ce relais. C’est com­pliqué parce que les plus anciens ont tou­jours l’im­pres­sion qu’il y a un héritage à repren­dre, mais en même temps il faut accepter que l’ACID appar­tient à ceux qui le font.

Con­nais­sez-vous le sché­ma de sor­tie des films au moment de leur can­di­da­ture ?

Pour ceux qui n’ont pas de dis­trib­u­teur, évidem­ment non. Sinon, en général on sait peu de choses, on con­nait la date de sor­tie à deux ou trois semaines près mais pour la com­bi­nai­son de sor­tie, on n’a qu’un ordre d’idées. Après il faut deux étapes : d’abord qu’un cinéaste s’en­gage à le défendre, puis nous organ­isons une ren­con­tre avec le réal­isa­teur et le dis­trib­u­teur pour dis­cuter ensem­ble de com­ment les choses pour­raient se faire. Le sou­tien n’est véri­ta­ble­ment acté qu’après cette ren­con­tre. C’est un moment où le cinéaste peut échang­er avec ceux qui le défend­ent et aus­si un moment où il remet les choses à plat avec son dis­trib­u­teur, étant par­fois extrême­ment novice dans ce rela­tion­nel même s’il n’y a pas de con­flit.. On joue une sorte de rôle de médi­a­teur à ce moment-là.

Est-ce qu’il y a des cas où les films ne fonc­tion­nent pas et les exploitants se désen­ga­gent ? L’ACID a‑t-elle, vis a vis des salles mem­bres, une sorte d’engagement de résul­tats ?

Ça fait quand même longtemps qu’on sait que les films soutenus impliquent une façon de faire assez dif­férente, qu’on doit retra­vailler sur cha­cun d’en­tre eux, et que sou­vent il n’est par exem­ple pas la peine de les pro­gram­mer à plus d’une séance par jour dans un ciné­ma. On tra­vaille aus­si sur des films pris par les exploitants deux, trois, voire cinq mois après la sor­tie, même au moment du DVD, et qui par­fois marchent très bien sur ce plan­ning là. C’est assez par­ti­c­uli­er et on a des salles qui ont com­pris qu’avec nous, il ne fal­lait pas avoir peur de tra­vailler de cette façon, aus­si grâce à notre action sur le ter­rain. D’autres évidem­ment sont plus frileuses, il faut donc réus­sir à les con­va­in­cre.

Que ressen­tez-vous vis a vis du cat­a­logue de films soutenus durant ces vingt ans ?

Beau­coup de fierté… Je trou­ve que la liste des films soutenus au fil des années pro­pose une belle diver­sité inouïe : Nao­mi Kawase, Avi Mogra­bi, Jacques Nolot, Sok­ourov, les frères Lar­rieu… on aime ou on n’aime pas, mais ce sont des tra­jec­toires d’artistes pas­sion­nantes. Cela me fait penser à une inter­view de l’éditeur Paul Otcharsky Lau­rens que j’ai lue récem­ment. Il dis­ait que le rôle d’un édi­teur c’était de pub­li­er des livres que les lecteurs n’attendaient pas. J’ai trou­vé ça for­mi­da­ble comme démarche. C’est sûre­ment quelque chose que nous ten­tons de faire à notre manière : met­tre en avant des films que les spec­ta­teurs n’attendent pas for­cé­ment au départ, mais qui ensuite vont leur réserv­er de belles sur­pris­es. Au fil des années l’ac­tion de l’ACID s’est com­pliquée et a pu don­ner l’im­pres­sion de se rad­i­calis­er sur les petits films mais c’est aus­si parce qu’on s’est ren­du compte que les films qui sor­taient au delà de 40 copies, notre aide était peu opérante. C’est à dire qu’on leur appor­tait une aide sym­bol­ique alors que sur des plus petits films, l’ACID pou­vait non seule­ment faire tir­er cinq copies sup­plé­men­taires mais aus­si apporter une aide vrai­ment sig­ni­fica­tive avec nos dif­férentes actions d’accompagnement. Je pense par exem­ple à Quand la mer monte de Gilles Porte et Yolande More­au…

C’est-à-dire qu’à l’intérieur de cette diver­sité, nous avons tout de même l’impression que la sélec­tion entre­tient une forme d’engagement, qu’il soit directe­ment poli­tique, ou formel : il y a assez peu de comédies ou de films de genre par exem­ple.

C’est une remar­que indé­ni­able. D’ailleurs je trou­ve qu’his­torique­ment quand on regarde la liste on con­state un glisse­ment dans cette direc­tion là. J’ai une idée per­son­nelle là dessus, je ne veux pas néces­saire­ment représen­ter l’ACID avec. Mais à mon avis, c’est sûr qu’on veut en pri­or­ité défendre un ciné­ma qui explore, qui prend des risques, bref qui est libre. À tous points de vues, c’est une posi­tion qui nous tra­verse quelles que soient nos dif­férences de sen­si­bil­ités. Après, sur la ques­tion des comédies et des films de genre, il n’y a pas du tout de posi­tion con­tre ça, mais c’est une absence qui a sans doute ses raisons plus en amont, au niveau des films pro­duits. Vu que nous avons décidé de ne défendre que les films qui sor­tent sur moins de quar­ante copies, les films de genre, qui générale­ment sor­tent sur des com­bi­naisons de copies plus impor­tantes, sont moins con­cernés. C’est une réal­ité de la pro­duc­tion avant d’être une réal­ité de la sélec­tion de l’ACID. Ce n’est pas un choix. Mais d’une cer­taine manière c’est une sit­u­a­tion que je regrette. Parce que je me pose par­fois la ques­tion : est-ce que tel film, que l’ACID défendait il y a dix ans, pour­rait encore être défendu aujour­d’hui ?

Par exem­ple ?

Par exem­ple, Mar­ius et Jean­nette. Ce sont des films qui ne nous arrivent plus, parce qu’ils ne sor­tent pas sur les com­bi­naisons de copies sur lesquelles on tra­vaille main­tenant. Et c’est tant mieux pour eux du reste! Il n’a plus ou pas besoin de nous. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle l’ACID sou­tient beau­coup de pre­miers films et n’est pas néces­saire­ment dis­posée à soutenir un cinéaste dans la durée : j’ai par exem­ple soutenu un film très beau de Nuri Bilge Cey­lan en 2002, Uzak. Il a dû faire, peut-être, quelques mil­liers d’en­trées. Depuis, Nuri Bilge jouit d’une immense répu­ta­tion dans les fes­ti­vals, a des prix à Cannes… Fort de ceci, il ne pro­pose bien sûr plus ses films à l’ACID.

On remar­que quand même que cer­tains noms revi­en­nent sou­vent, comme celui de Robert Guédigu­ian par exem­ple.

Oui mais Guédigu­ian, ça fait très longtemps qu’il ne nous a pas pro­posé un film !

Oui, on par­le plutôt sur les vingt ans.

Mais voilà ! Je suis arrivé à l’ACID en 2003, et je crois que c’est à ce moment là que l’ACID a con­nu ce tour­nant. La rétro­spec­tive à la Ciné­math­èque mon­tre bien ces grands auteurs qui ont fait une très belle car­rière depuis leur sou­tien à tel point qu’ils n’ont plus besoin de pro­pos­er leurs films : Abdel­latif Kechiche, Claire Simon, Robert Guédigu­ian…

Quels sont les com­bats poli­tiques de l’ACID ?

L’ACID s’est battue à moment don­né pour créer ce qu’on a appelé un coef­fi­cient indus­triel, qui répondait à tous ces déchire­ments con­sid­érables au sujet de l’art et essai. Com­ment peut-on dire que Woody Allen ce n’est pas de l’art et essai ? Évidem­ment on ne dit pas que Woody Allen, ou Mar­tin Scors­ese, ne sont pas des auteurs, mais on dit sim­ple­ment que ce n’est pas la même chose de sor­tir un Woody Allen qu’Avant que j’oublie, le sub­lime film de Jacques Nolot. La salle a plus de dif­fi­cultés sur des films qui ne béné­ficieront pas d’un bud­get de sor­tie impor­tant, avec le bud­get de pro­mo­tion qui va avec. On a donc pro­posé d’aider les salles qui tra­vail­lent sur les films qui cor­re­spon­dent à cer­tains critères, tels qu’un pla­fond de bud­get de sor­tie, de copies… Est-ce qu’on peut encore dire que Scors­ese fait un “essai” main­tenant, sans pour autant nier bien sûr qu’il soit un grand artiste ? La même année, il y avait aus­si en classe­ment art et essai Shrek, Un long dimanche de fiançailles, Mil­lion Dol­lar Baby… Pour les exploitants, tra­vailler sur ces films ou sur un film d’Alain Raoust, c’est le jour et la nuit. Il nous sem­ble que ce critère n’est pas le plus adap­té à la sit­u­a­tion et qu’un coef­fi­cient indus­triel per­me­t­trait de mieux aider les salles qui tra­vail­lent avec le plus d’exigence.

L’ACID pour­rait-elle amélior­er son action avec de plus grandes ressources finan­cières, et par exem­ple en rétribuant les cinéastes ?

Nous sommes attachés à la gra­tu­ité et au bénévolat dans le cadres de ce que nous faisons dans l’enceinte de l’ACID, lors des vision­nements, de nos réu­nions de réflex­ion et de notre engage­ment mil­i­tant. Mais pas partout ! Nous nous bat­tons pour que les débats ani­més par des cinéastes soient rémunérés. Sou­vent, ils doivent com­bin­er un engage­ment bénév­ole avec une vie d’intermittent, ce qui est d’autant plus dif­fi­cile avec les réformes con­duites ces dernières années. Ce sont des gens qui tra­vail­lent, qui font des kilo­mètres et sac­ri­fient beau­coup de leur temps pour aller défendre plus qu’un film une cer­taine idée du ciné­ma, et nous voudri­ons que ce soit pris en charge, par un cachet. C’est le cas en région Île-de-France grâce à un parte­nar­i­at établi à l’époque où Fran­cis Parny était le vice-prési­dent à la cul­ture. On voudrait exporter ce mod­èle là dans toutes nos inter­ven­tions d’an­i­ma­tion. On envis­age beau­coup de choses, se mutu­alis­er avec les dis­trib­u­teurs, les régions… mais c’est com­pliqué. Nous avons écrit sur cette ques­tion un texte qui est lis­i­ble sur le site de l’ACID. Et en dehors de ça, je souhaite que mon engage­ment de cinéaste au sein de l’as­so­ci­a­tion reste bénév­ole. Mon méti­er c’est cinéaste, pas mem­bre de l’ACID ! C’est à cette con­di­tion aus­si qu’on a un engage­ment fort des cinéastes, et non pas une tablée de gens irré­so­lus ou vel­léi­taires sur les films. Je pense que cela compte beau­coup pour nos amis exploitants. Après, c’est vrai qu’on serait aus­si con­tents d’avoir plus de place dans nos bureaux, plus de salaire pour les per­ma­nents, et surtout une salle, un lieu à nous où mon­tr­er les films, notre grand pro­jet !

Pou­vez-vous nous par­ler du réseau ACID spec­ta­teurs ?

La créa­tion de ce réseau vient d’une idée de l’actuelle co-prési­dente de l’ACID, Mar­i­ana Otero, comme le coef­fi­cient indus­triel d’ailleurs, et de la con­stata­tion éprou­vée par de nom­breux cinéastes mem­bres de l’ACID qui, venus par exem­ple défendre un film de très petite enver­gure dans une salle assez excen­trée, ont plusieurs fois remar­qué la présence de spec­ta­teurs très act­ifs dans la dis­cus­sions, qui venaient même à leur ren­con­tre après le débat pour deman­der : “Pourquoi ce film ne passe qu’i­ci, il était très bien !” “Pourquoi je n’en ai jamais enten­du par­ler ?” On s’est donc dit qu’on pour­rait s’ap­puy­er des spec­ta­teurs-sen­tinelles, qui relaient, font marcher le bouche à oreille, et qui avec nous s’op­posent à ce vieux pon­cif d’un ciné­ma intel­lo qui ne plairait pas au pub­lic, auquel nous n’avons jamais cru. On se retrou­ve ain­si avec cinquante, soix­ante per­son­nes dans une salle où aupar­a­vant, on en aurait eu dix. Au début on a cru qu’on aurait deux, trois spec­ta­teurs par région, et on se retrou­ve main­tenant avec deux ou trois cents mem­bres dans le réseau. Il y a des retraités, des pro­fesseurs, quelques jeunes, et surtout prin­ci­pale­ment des femmes. Et encore une fois, comme pour les cinéastes, leur engage­ment est act­if, fort. Par exem­ple, on a eu un débat en interne sur la coti­sa­tion annuelle, dont cer­tains esti­ment qu’elle devrait être gra­tu­ite. Pour moi, non : don­ner deux euros, c’est sym­bol­ique, mais je suis dans la croy­ance que ça sig­ni­fie quelque chose de fort, un engage­ment per­son­nel.

Ce sont des ren­con­tres fortes, ces débats en salle ?

Il s’y joue une espèce de citoyen­neté artis­tique extrême­ment féconde. Même sur un film comme Noble art, qui n’est pas mil­i­tant, c’é­tait touchant de voir les gens s’exprimer. Ce sont donc des moments où l’on voit des per­son­nes se jeter à l’eau, et cela donne des instants très émou­vants. Dans la société dans laque­lle on vit il n’y a plus pour les gens telle­ment d’op­por­tu­nités de pren­dre la parole en pub­lic et de la faire cir­culer… Évidem­ment il y a des gens qui mili­tent, qui vont dans des meet­ings poli­tiques, et caetera, mais le faire de s’exprimer et d’échanger ensem­ble autour d’un geste artis­tique, c’est assez fort, parce que ça débor­de tou­jours. Ça débor­de sur l’in­time, sur la pas­sion.

Pour finir : quel est votre meilleur sou­venir à l’ACID ?

Sans aucun doute, ma décou­verte d’His­toire d’un secret de Mar­i­ana Otero. Je me suis assis dans la salle de pro­jec­tion sans rien savoir du film que j’allais voir, et dès les pre­mières images j’ai été ébahi par la beauté étince­lante, tan­tôt sèche, tan­tôt qua­si lyrique de ce film superbe qui allait chang­er ma vie…