Sor­tant dans les salles français­es à une semaine d’intervalle, Feng­ming, chronique d’une femme chi­noise (2007) et Le Fos­sé (2010) ont été réal­isés à trois années d’intervalle, mais pos­sè­dent une genèse et un thème com­muns, l’internement par Mao Zedong des « déviants de droite » en camp de tra­vail à la fin des années 1950. Les deux films, qui se répon­dent et s’opposent, se présen­tent comme l’envers et l’endroit d’un même sujet et for­ment un ensem­ble aus­si com­plexe que pas­sion­nant.

À l’origine de Feng­ming, chronique d’une femme chi­noise et du Fos­sé, le pro­jet d’une fic­tion. En 2004, Wang Bing décide d’adapter Adieu Jiabi­an­gou, recueil de dix-neuf nou­velles de Yang Xianghui, con­sacré aux réc­its des pris­on­niers de camps de réé­d­u­ca­tion de la fin des années 1950. Wang Bing com­mence à con­stru­ire son scé­nario en France, à par­tir de trois des nou­velles du recueil. Puis, il part chercher davan­tage de matière en Chine, à la ren­con­tre des sur­vivants et de leur famille. C’est au cours de ces trois années de recherche qu’il ren­con­tre Feng­ming, qui, con­traire­ment à beau­coup de vic­times avares de leurs mots, a choisi de relater son his­toire dans un livre paru en 1957, Ma vie. Le cinéaste décide alors de con­sacr­er un film entier au témoignage de cette femme, en marge du pro­jet de fic­tion qui devien­dra plus tard Le Fos­sé.

Feng­ming est tout ce que Le Fos­sé n’est pas. Doc­u­men­taire, le film met au cen­tre la parole d’une femme sur­vivante de cette époque, tan­dis que Le Fos­sé explore à tra­vers la fic­tion les gestes quo­ti­di­ens des hommes pris dans les camps d’internements et dont la plu­part sont morts sur place. Feng­ming par­le d’un passé loin­tain, achevé, avec toute la dis­tance qui per­met l’analyse de faits révo­lus. Le Fos­sé est tout ce que Feng­ming n’est pas. Fic­tion pau­vre en mots, le film se con­sacre aux hommes qui dis­parais­sent des camps, y meurent de faim et de froid, tan­dis que Feng­ming s’intéresse, à tra­vers le des­tin sin­guli­er d’une femme, aux sur­vivants.

Fengming et la puissance de la parole

Dans cet entre­tien de trois heures, Feng­ming racon­te en détails quelle fut sa vie à par­tir de son renon­ce­ment aux études supérieures pour s’engager avec ent­hou­si­asme au sou­tien du régime de Mao Zedong. Son dis­cours se déploie, opère des cir­con­vo­lu­tions, pré­cise sa pen­sée, se perd dans des détails, et ce, à la fois dans une totale maîtrise et une grande lib­erté. Cette puis­sance que le film donne à la parole sonne comme une revanche face à l’oppression et à la tor­sion dont elle fai­sait l’objet sous Mao. Lors des « séances de lutte », les sup­posés « droitiers » étaient con­traints de garder le silence durant de ces moments de vir­u­lentes cri­tiques col­lec­tives. Feng­ming dit bien, égale­ment, à quel point les régimes total­i­taires lais­sent peu cir­culer la parole privée, lorsqu’elle racon­te la cen­sure dont étaient frap­pées les let­tres que lui envoy­ait son mari, de même qu’ils guet­tent tout écart de lan­gage qui pour­rait être perçu comme une forme de cri­tique. Ain­si, était-il inter­dit en pleine famine, de men­tion­ner que l’on avait faim, pour que cela ne sonne pas comme une con­damna­tion à l’égard de la poli­tique céréal­ière de l’État. C’est à cause des mots, encore, que le mari de Feng­ming fut accusé de dis­si­dence et envoyé dans le camp où il trou­va la mort : trois de ses arti­cles furent jugés néfastes à l’ordre établi et suf­firent à le con­damn­er.

Simplicité de la mise en scène

Quelques natures mortes mis­es à part, plans de canapés vides qui rap­pel­lent les « pil­low-shots » chers à Ozu, le film con­siste en plans frontaux de Feng­ming, filmée dans son salon, calée au fond d’un grand fau­teuil. Le cadre, de temps en temps, se rap­proche du vis­age de la femme, et dévoile ses yeux fer­més tan­dis qu’elle pour­suit son réc­it.

La mise en scène s’adapte égale­ment à son pro­pos, qui décrit le dénue­ment absolu des pris­on­niers des camps. Les plans élé­men­taires qui com­posent le film nous ren­voient à la farine que Feng­ming et ses codétenues se voy­aient con­traintes de vol­er en péri­ode de famine, mais qu’elles ne par­ve­naient à trans­former en den­rée comestible que grâce à leur grande ingéniosité. Le film, lui aus­si, se com­pose d’une matière brute, de grand blocs de parole, et c’est l’attention portée au temps du témoignage qui fait de Feng­ming un grand film.

Mais la mise en scène s’efface, surtout der­rière le rythme de la parole, au point que, lorsque Feng­ming quitte abrupte­ment le champ, la caméra con­tin­ue de filmer imper­turbable­ment le champ lais­sé vide jusqu’à son retour quelques min­utes plus tard. De même, à l’issue d’une longue prise, alors que le cadre s’est con­sid­érable­ment assom­bri, Wang Bing, depuis la caméra, demande à la vieille femme si elle veut bien allumer la lumière. Ce que relate Feng­ming, c’est d’une part le témoignage factuel pré­cis d’événements longtemps tus par ceux qui les avaient vécus, mais c’est aus­si le geste de recueil de cette parole, sa lenteur, ses temps d’attente.

Les plans fix­es et frontaux de Feng­ming sont toute­fois encadrés par deux plans sin­guliers : le pre­mier est un long trav­el­ling qui emboîte le pas de Feng­ming ren­trant chez elle à la nuit tombante, entrée en matière dans le film. Le dernier est un plan fixe qui filme depuis un couloir Feng­ming répon­dant au télé­phone dans sa cham­bre. Sa con­ver­sa­tion avec un sur­vivant qui prend con­tact avec elle ouvre le témoignage par­ti­c­uli­er auquel nous venons d’être atten­tifs à la mul­ti­tude d’anciens pris­on­niers et familles de pris­on­niers qui ont subi le même sort, plus de quar­ante ans plus tôt.

L’Homme élémentaire

Le décor du Fos­sé n’est pas le petit salon sim­ple et douil­let de la vieille femme, mais alterne entre le désert de Gobi à perte de vue, et creusés en sous-sol dans la roche, les dor­toirs où logent les détenus. La parole y est rare. De fait, tout est rare, dans ce désert en péri­ode de famine. Même le tra­vail cesse peu à peu, tant il est impos­si­ble de nour­rir les pris­on­niers. Wang Bing recon­stitue, d’après les dizaines de témoignages qu’il a recueil­lis, ain­si que les doc­u­ments qu’il a con­sultés, les gestes élé­men­taires des détenus durant leurs derniers mois au camp de Ming­shui : com­ment se pro­téger du froid, par ‑20 degrés ? Com­ment manger lorsqu’il n’y a pas de nour­ri­t­ure ?

Avec sa pre­mière fic­tion, Wang Bing a tenu à inclure un matéri­au exclu­sive­ment doc­u­men­taire, sans ajouter ni inven­ter d’éléments. Il a util­isé les témoignages des sur­vivants ou de leurs familles, observé les rares images des camps. Tourné dans la clan­des­tinité par des con­di­tions cli­ma­tiques proches de celles évo­quées dans le film, le film fait fig­ur­er d’anciens détenus. De même, est inté­grée la let­tre qu’un fils de pris­on­nier tenait de son père. Le car­ac­tère très intem­porel de cette mis­sive qui avait frap­pé le cinéaste à sa lec­ture, a fini par imprégn­er totale­ment ce film his­torique qu’il serait impos­si­ble de dater sans indi­ca­tion.

La sit­u­a­tion poli­tique par­ti­c­ulière n’est certes pas men­tion­née, et le lieu pour­rait s’apparenter à n’importe quel camp de tra­vail. Même les hommes sem­blent inter­change­ables, filmés le plus sou­vent à con­tre­jour, dans leurs cel­lules souter­raines où fil­trent des rais de lumière. Wang Bing joue sou­vent, dans le mon­tage, sur l’alternance entre l’intérieur som­bre et étriqué, par oppo­si­tion à l’extérieur bat­tu par les vents, s’étendant à perte de vue. Recro­quevil­lés dans leur tanière ou recou­verts de sable en plein air, les hommes sont tous plongés dans un anony­mat absolu. Les échanges nous font com­pren­dre les dif­férentes accu­sa­tions qui ont amené là des hommes aux his­toires très dis­sem­blables, mais tous sont réduits à lut­ter pour leur survie de la même façon. Leurs corps ne sont dif­féren­ciés que par les cou­ver­tures qu’ils trainent dans leurs paque­tages, dans lesquelles ils essaient de se tenir chaud la nuit, puis qui les recou­vre lorsqu’ils sont morts de faim ou de froid. La cou­ver­ture que cha­cun traîne avec soi est comme une sec­onde peau pour ceux dont le tra­vail con­siste à creuser un inutile fos­sé en plein désert, qui ressem­ble à leur pro­pre tombe.

Ces gestes vains se raré­fient avec la baisse des tem­péra­tures et la dis­pari­tion de la nour­ri­t­ure. Et sont soudain con­fron­tés, au milieu du film, à l’arrivée d’une femme au camp. Gu vient ren­dre vis­ite à son mari pour lequel elle est très inquiète, et apprend alors qu’il est décédé depuis plusieurs jours. Cette femme qui hurle sa douleur face aux hommes mutiques, qui exige de con­naître l’emplacement de la tombe de son mari, là où les hommes ont renon­cé aux sépul­tures décentes, nous mon­tre à quel point les pris­on­niers, jusque là, étaient filmés comme des bêtes. La douleur de cette femme arrivée de nulle part con­fère une immense vio­lence à la sit­u­a­tion et au com­porte­ment des hommes internés. Des hommes ram­pants qui se glis­sent en silence hors de leur lit pour venir manger les gâteaux apportés par la jeune épouse pour son mari. Des hommes qui vivent dans des cav­ernes, font du feu à même le sol, qui tuent des rats à mains nues pour les manger. Ce n’est qu’à la toute fin, qu’un corps nu déchargé dans le désert, nous rap­pelle avec force la douloureuse appar­te­nance de ces hommes, tel que l’entendait Robert Antelme, à l’Espèce humaine.