Zoé Chantre est mal fichue. Entre de sévères migraines chroniques et une colonne vertébrale tor­due, sa vie est ponc­tuée de soucis de san­té qui s’aggravent ou s’améliorent cyclique­ment, de séjours à l’hôpital, de régimes dra­coniens : bref, une lutte. Mais aus­si, depuis son jeune âge, Zoé des­sine, bricole, invente. Par son énergie créa­tive, elle expulse tout, tan­tôt dans un flot incon­trôlé d’images et de matières, tan­tôt avec une appli­ca­tion patiente, toute sco­laire, et presque tou­jours avec humour et détache­ment. Cette forme artis­tique de recul décor­tique fréné­tique­ment les mul­ti­ples expres­sions de son corps en pagaille. Toutes les idées sont bonnes à pren­dre : un dessin, un découpage, un mon­tage de phras­es, de mots, de plans, offrira tou­jours un angle de pen­sée, une recette ponctuelle de réflex­ion sur sa défail­lance. Au pire, ce petit jeu pro­posera tou­jours une éva­sion ; elle est par­fois salu­taire. Au mieux, et très sou­vent, il con­solide la défense de fer que déploie l’esprit con­tre le corps qui se dérè­gle.

Remer­cié au générique, incon­tourn­able de la prépro­duc­tion du film, Alain Cav­a­lier est bel et bien présent dans cette expéri­ence auto-doc­u­men­taire où la caméra vient à la rescousse du cinéaste – on pense à ses œuvres les plus intro­spec­tives, comme Irène. Mais Tiens-moi droite échappe aus­si à la dis­ci­pline qui obstrue par­fois les œuvres de celui que Zoé Chantre cite volon­tiers comme un repère. Il se per­met d’être ludique ; il est sou­vent drôle, notam­ment quand le fos­sé entre la cure de san­té de Zoé et ses échap­pées créa­tives s’étend jusqu’à l’insolence. Les dessins et les ani­ma­tions nar­guent le dos tor­du : « Tu ne m’auras pas ! »

Il vient même un moment où l’état de san­té de Zoé Chantre s’aggrave jusqu’au cerveau. Sa vision s’obscurcit, sa con­cen­tra­tion dimin­ue, la mémoire lui fait défaut. Cepen­dant, même quand la dis­so­lu­tion se con­tagie à l’esprit, elle s’accroche à ce qui reste et résiste. La résis­tance : c’est bien à ça que ressem­ble le com­bat qu’une par­celle de son cerveau con­tin­ue de men­er, employ­ant tout ce qui tient encore debout pour échap­per au naufrage. Elle attend, méthodique­ment, le bout du tun­nel. Il finit par arriv­er. Tiens-moi droite est le jour­nal de bord, poé­tique et farceur, d’un corps en fail­lite. Avec une énergie tan­tôt comique, tan­tôt boulever­sante, Zoé Chantre com­pose un pré­cieux néces­saire de survie.