Après les log­or­rhées geek de Mark Zucker­berg, c’est à l’univers de l’écrivain Stieg Lars­son que David Finch­er s’attaque, en adap­tant le pre­mier tome de la trilo­gie Mil­le­ni­um.[1] S’étirant sur plus de deux heures et demie, Finch­er livre un thriller assom­mant et laborieux, un comble pour, comme le cla­ment fière­ment les affich­es du film, « une trilo­gie au suc­cès inter­na­tion­al ».

Précédé d’une répu­ta­tion sul­fureuse amor­cée par un judi­cieux plan mar­ket­ing, présen­té comme la ren­con­tre entre le « nou­veau » David Finch­er (enten­dez par là « cinéaste arrivé à matu­rité ») et un univers s’apparentant à la fougue glauque de ses pre­miers films, Mil­le­ni­um avait tout du suc­cès com­mer­cial inter­na­tion­al annon­cé. Seule­ment, le « feel bad movie » de ce début d’année, char­ri­ant meurtres, pul­sions de mort et obses­sions sex­uelles en tout genre véhicule un sage con­den­sé d’un savoir-faire pudique­ment hol­ly­woo­d­i­en. Et pour­tant, les ten­dances ou com­porte­ments sado-masochistes, de Sev­en à Fight Club ou encore The Game, sont une com­posante régulière du ciné­ma de Finch­er. Il en fait d’ailleurs l’élément essen­tiel dans la com­préhen­sion du per­son­nage de Lis­beth (Rooney Mara) et de son rap­port aux autres, ce qui lais­sait atten­dre de sa part un développe­ment plus con­séquent. Mais voilà, il n’en est rien (et ce n’est pas l’affreux générique de début, mélange improb­a­ble entre une ver­sion sophis­tiquée d’un générique de James Bond et une séance de « bondage » qui y chang­era quelque chose), tant les scènes dites « sul­fureuses » sont traitées avec une métic­u­losité pudi­bonde et un sérieux bar­bant. Finch­er n’a pas le courage d’injecter la dose de folie adéquate, d’assumer l’aspect grand-guig­no­lesque des vicis­si­tudes dévelop­pées par le réc­it, qui tombent alors comme des cheveux dans la soupe. Der­rière l’aspect sub­ver­sif érigé en con­cept mar­ket­ing ne se cache finale­ment qu’un voile glacé et com­plaisant dans la représen­ta­tion de la vio­lence.

Et tout le film d’emboîter le pas de cette som­no­lence ron­ron­nante, à force de recherche d’une effi­cac­ité qui ferait couler le réc­it comme une let­tre à la poste. Finch­er y perd le sem­blant d’âme qui con­sti­tu­ait l’intérêt d’un Zodi­ac ou encore de The Social Net­work. La vitesse d’exécution de The Social Net­work pro­dui­sait un élan grisant, ici elle s’assimile plus à une pré­cip­i­ta­tion qui délite le film de l’intérieur pour le réduire en lam­beaux de séquences, empêchant toute instal­la­tion d’une quel­conque atmo­sphère. La ten­sion créée par l’absence d’un coupable con­va­in­cant quar­ante ans après les faits est neu­tral­isée par un jeu de piste cousu de fil blanc qui con­stitue l’enquête, mélange de références bibliques téléphonées et de recherch­es fas­ti­dieuses sur Pho­to­shop. Finch­er dis­perse les enjeux de son intrigue au gré d’incessants plans de déplace­ments motorisés, de séquences face à l’ordinateur ou encore de scènes d’interrogatoire rapi­de­ment zap­pées. Cette dis­per­sion est mise en exer­gue par un mon­tage incon­trôlable, qui scan­de de manière presque épilep­tique de per­pétuels change­ments d’échelle de plans.

On pour­ra tou­jours arguer que Finch­er s’intéresse plus à la ren­con­tre de deux per­son­nages prin­ci­paux liés par le des­tin, il fau­dra tout de même subir une heure et quart d’un mon­tage alterné laborieux avant qu’ils ne se croisent, le temps de met­tre en place une rib­am­belle de sec­onds couteaux dont on com­prend très vite – tra­vers hol­ly­woo­d­i­en ô com­bi­en récur­rent – lesquels seront impor­tants suiv­ant qu’ils sont incar­nés par une tête famil­ière ou non (par exem­ple, Christo­pher Plum­mer, habitué aux rôles de « passeur de plats », ou bien Stel­lan Skars­gård qui, cou­tu­mi­er des rôles de salaud, est devenu une sorte de spé­cial­iste du genre). Et pour­tant l’on sent poindre autour du per­son­nage de Lis­beth un sem­blant de thé­ma­tique, que les afi­ciona­dos de la poli­tique des auteurs ne man­queront pas de point­er dans une ultime ten­ta­tive de chercher autre chose qu’une sim­ple capac­ité à « faire le boulot » chez Finch­er (qui, lorsqu’elle est bien employée, est une qual­ité tout à fait appré­cia­ble). Lis­beth est, au même titre que le « para­doxe Zucker­berg » (un indi­vidu aso­cial créant le plus grand réseau de con­nex­ion entre les êtres), que le per­son­nage d’Edward Nor­ton dans Fight Club ou celui de Jake Gyl­len­haal dans Zodi­ac, une mar­ginale vivant en dehors des codes de bien­séance de la société. Mais elle incar­ne ici une con­tra­dic­tion molle et rebattue : la volon­té, mal­gré une mar­gin­al­ité revendiquée, de trou­ver un moyen de créer du lien social avec d’autres, exu­toire qu’elle trou­vera dans une rela­tion sex­uée avec Mikael Blomkvist (Daniel Craig). La faib­lesse naïve, ain­si que la mise en œuvre plate de cette propo­si­tion finit d’achever tout espoir de voir advenir un brin de dis­cerne­ment dans cette bouil­lasse informe qu’est Mil­le­ni­um.

Notes

Notes
↑1 L’auteur de cet arti­cle tient à pré­cis­er qu’il n’a lu aucun des livres de la saga, ni même vu la précé­dente adap­ta­tion ciné­matographique par Niels Arden Oplev, et qu’il s’est donc passé de tous juge­ments de valeur pou­vant établir des liens avec ces dif­férentes œuvres.