Sur le papi­er, l’al­liance du réal­isa­teur de Tru­man Capote et du scé­nar­iste de la série The West Wing aurait pu don­ner à l’écran une plongée insi­dieuse dans le monde base-ball, bien que l’at­tente ne demeu­rait pas insouten­able. Point du tout : coincé entre une star dont la caméra sem­ble inca­pable de se décoller et un immo­bil­isme qui finit par pren­dre des allures d’a­ban­don, le film ne con­va­inc pas vrai­ment, et ne parvient jamais même à coller au clas­si­cisme de mod­èles dont il n’est pas à la hau­teur.

Ironie du sort, le pro­jet devait, au départ être scé­nar­isé par Stan Chervin, et réal­isé par Steven Soder­bergh. La pre­mière ébauche, dix­it le dossier de presse, a été jugée trop «orig­i­nale» par Sony. Éton­nant, non ? C’est dire l’am­bi­tion, tout de même, des pro­duc­teurs qui don­nent le ton… et préfèrent pass­er la main à un réal­isa­teur-pub­lic­i­taire (Miller est le créa­teur des réclames pour une célèbre mar­que de café représen­tée par un ancien urgen­tiste grison­nant). La remar­que est sans doute sévère. Il n’empêche que le cinéaste, assez proche en cela du David Finch­er de The Social Net­work, ne sem­ble vouloir faire pass­er qu’une seule chose sur le grand écran : sa pas­sion du chiffre. Si l’on retrou­ve cer­taines tares du film de Finch­er qui finis­sait par tourn­er en vase financier totale­ment clos, Le Stratège joue, en out­re, du sym­bol­isme esthé­tique un peu mol­las­son, fil­mant notam­ment les duels en sim­ple champ­s/­con­tre-champs assez répéti­tifs et plaçant son obses­sion en dehors des per­son­nages ou des intrigues. Il finit en cela par réduire son sujet et sa mise en scène à l’ex­po­si­tion des bons chiffres, des bonnes sta­tis­tiques, des gros sous que l’af­faire fini­ra par rap­porter.

L’ar­gu­ment reprend la clas­sique admi­ra­tion d’une par­tie du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en et de de la société améri­caine pour ceux qui font et gag­nent l’ar­gent, mais égale­ment pour les inven­tions ou les méth­odes qui coû­tent et rap­por­tent. Dès l’ou­ver­ture du film, on com­prend que ni les ressorts émo­tion­nels, per­son­nels ou col­lec­tifs, ni les enjeux esthé­tiques (du base­ball comme du film) ne seront cen­traux. Brad Pitt campe l’ad­min­is­tra­teur du club d’Oak­land qui perd peu à peu ses meilleurs joueurs et ses meilleurs spon­sors. Ayant du mal à boucler son bud­get, il embauche un écon­o­miste ama­teur de prob­a­bil­ités pour créer une sys­tème de recrute­ment moins onéreux et plus effec­tif. On aura évidem­ment le droit à quelques moments de joie col­lec­tive de la nou­velle équipe de «losers» et à quelques engueu­lades avec des financiers angois­sés… mais ce dont il s’ag­it, ce qui compte réelle­ment, c’est juste­ment cette «stratégie», cen­sée alli­er la pro­duc­tiv­ité à l’hu­man­ité. Mais cette dernière est rapi­de­ment bazardée.

On pou­vait tout de même s’at­ten­dre, de la part du pape du «walk and talk», à une écri­t­ure plus inspirée de la lutte, et une util­i­sa­tion plus fine des dia­logues qui finis­sent sou­vent par pren­dre des airs de log­or­rhée plus ou moins intéres­sante. Peu importe le chemin, le film n’est qu’une pré­pa­ra­tion (longue) au suc­cès final présen­té d’ailleurs de manière tout à fait téléphonée. Au-delà de la répéti­tion des mêmes cadrages assez ennuyeux, le film ne parvient pas à mas­quer ses grandes faib­less­es et ses con­tra­dic­tions : d’une part, le culte du résul­tat, du «quand on veut on peut» tran­spire par tous les pores d’un film qui ne sem­ble pour­tant pas chercher à dévelop­per beau­coup d’am­bi­tion visuelle et reste dans une nar­ra­tion linéaire et atten­due. D’autre part, quand Miller tente d’in­suf­fler un brin de réal­isme à sa suc­cess sto­ry, il le fait de façon bien mal­adroite, en util­isant notam­ment des images d’archives au pre­mier degré qui ne parais­sent présentes que pour souligne le label «based on a true sto­ry». Mais c’est surtout, donc, d’hu­man­ité dont Le Stratège manque cru­elle­ment : si Brad Pitt est au cen­tre de toutes les séquences et reste le seul à qui l’on accorde de rares moments de soli­tude prop­ices à quelques trou­vailles, il n’ex­iste qu’en tant qu’a­gent du suc­cès, et son équipe en tant que décor du suc­cès futur. N’est pas Paku­la qui veut, et Miller ne parvient que très rarement à filmer les arcanes, les dif­férentes couch­es du jeu (interne ou sportif). Il reste dans l’ac­cu­mu­la­tion, dans l’a­vancée coûte que coûte, sans pren­dre jamais le temps de penser son objet, sans laiss­er leur chance à la galerie de sec­onds rôles, et sans par­venir, enfin, à faire de ce film autre chose que la descrip­tion somme toute peu orig­i­nale (qui a vis­i­ble­ment plu à Sony, donc) d’une con­quête qui n’ex­iste, comme le prou­ve une dernière fois la con­clu­sion écrite, qu’en tant que résul­tat.