Dans l’his­toire de la lit­téra­ture con­tem­po­raine, il y a un avant et un après De sang-froid. Ce roman de l’Améri­cain Tru­man Capote, écrivain star des let­tres des années 1950 et 60 grâce à sa per­son­nal­ité flam­boy­ante et son best-sell­er Petit Déje­uner chez Tiffany, fut le pre­mier à utilis­er les tech­niques de la fic­tion pour racon­ter une his­toire vraie. Celle d’un fait divers abom­inable, l’his­toire de deux truands qui assas­s­inèrent toute une famille de fer­miers d’un petit vil­lage du Kansas pour quelques dol­lars. En croisant l’u­nivers jour­nal­is­tique avec celui de la lit­téra­ture, en osant mélanger les gen­res pour créer un style totale­ment nou­veau, Tru­man Capote inven­tait une forme d’écri­t­ure dont l’in­flu­ence est encore pal­pa­ble aujour­d’hui (au hasard, Emmanuel Car­rère et son Adver­saire lui doivent tout). De sang-froid fut un immense suc­cès inter­na­tion­al et eut les hon­neurs d’une adap­ta­tion ciné­matographique (Richard Brooks, 1967). Tru­man Capote, lui, ne pub­lia plus un seul roman; détru­it par l’al­cool et la drogue, il mou­rut d’une over­dose en 1984.

Réal­isé par Ben­nett Miller (dont c’est le sec­ond long métrage), cette adap­ta­tion d’une biogra­phie de l’écrivain se penche sur les six années que Capote con­sacra à l’écri­t­ure du roman. Pré­cisons-le d’emblée: si Philip Sey­mour Hoff­man n’a pas volé son oscar du meilleur acteur pour le rôle (la méta­mor­phose du comé­di­en est réelle­ment impres­sion­nante), le film n’est pas un Ray pour intel­lectuels et la plus grande réus­site d’Hoff­man est d’of­frir une inter­pré­ta­tion riche en nuances: jamais l’ac­teur ne cherche à ren­dre sym­pa­thique un écrivain qui, bien avant Warhol, sut mieux que quiconque com­ment met­tre à prof­it sa notoriété et son atti­tude réelle­ment out­ran­cière pour l’époque. Hoff­man et le réal­isa­teur Ben­nett Miller ne cachent rien de l’ho­mo­sex­u­al­ité de Capote, de sa soif de célébrité et, surtout, de ses rap­ports ambi­gus avec Per­ry Smith, l’un des deux assas­sins qu’il fréquen­ta assidû­ment tout au long de l’écri­t­ure du roman. Surtout, Tru­man Capote parvient à ren­dre compte de l’essence même du proces­sus de créa­tion d’une œuvre lit­téraire; de mémoire, seul Spike Jonze, avec son far­felu et foi­son­nant Adap­ta­tion (2002), avait su en faire autant.

Caméra flu­ide et lumière tamisée: la mise en scène de Miller joue l’élé­gance à défaut d’être vrai­ment orig­i­nale. Son tal­ent réside plus par­ti­c­ulière­ment dans l’indi­ci­ble et le non-dit. Le cinéaste nous invite à un voy­age sur­prenant dans l’art du romanci­er pour la manip­u­la­tion, sa capac­ité à lire dans les silences de ceux qu’il inter­roge au cours de l’en­quête (Per­ry Smith bien sûr, mais égale­ment Alvin Dewey, l’a­gent du Bureau d’in­ves­ti­ga­tion chargé de l’af­faire, ou encore une amie des vic­times) et sa tran­quille mais crois­sante obses­sion pour ce qu’il sait d’emblée être une œuvre majeure. Le cœur du film, c’est le con­flit entre l’homme Tru­man et l’écrivain Capote: son ami­tié pour Per­ry Smith est sans cesse per­tur­bée par son désir d’en finir avec le roman, et vice ver­sa. Ses men­songes répétés au sujet du titre du livre (qu’il aura trou­vé avant même d’avoir écrit une seule ligne, ce qu’il niera jusqu’au bout face aux meur­tri­ers) trahissent cette dual­ité qui con­duira sans doute à sa chute: quelque part, entre sa com­pas­sion (voire son iden­ti­fi­ca­tion) pour les accusés et sa déter­mi­na­tion à venir à bout de son chef-d’œu­vre, Capote s’en­gouf­fre dans un dilemme autode­struc­teur. On peut se deman­der si les larmes qu’il verse lors de sa dernière entre­vue avec les con­damnés sont pour eux ou pour lui-même.

La présence, dis­crète mais bien­veil­lante, de son amie d’en­fance Harp­er Lee, elle aus­si écrivain en passe de pub­li­er son unique roman (le désor­mais clas­sique Ne tirez pas sur le mer­le moqueur), vient accentuer le par­fum de soli­tude qui entoure Tru­man Capote: la voir l’ac­com­pa­g­n­er, le railler et le récon­forter éclaire sub­tile­ment les zones d’om­bre de l’écrivain, en manque d’une mère qui le fasci­nait, trahissant sa nos­tal­gie pour son enfance per­due dans une dic­tion étrange­ment juvénile (et assez per­tur­bante) et un physique hors d’âge. C’est là aus­si une des grandes réus­sites de Ben­nett Miller, Philip Sey­mour Hoff­man et le scé­nar­iste Dan Fut­ter­man: pro­pos­er une représen­ta­tion fidèle à l’im­age que Tru­man Capote pro­je­tait dans les médias ou en pub­lic tout en dessi­nant un por­trait de l’artiste au tra­vail, créer un per­son­nage éminem­ment ciné­matographique sans chercher à en résoudre toutes les énigmes. C’est pré­cisé­ment dans les inter­ro­ga­tions que dégage ce Tru­man Capote de ciné­ma que le met­teur en scène, le scé­nar­iste et le comé­di­en parvi­en­nent à leur but: s’ap­procher au plus près de l’art en ges­ta­tion. Ce qu’ils nous don­nent à voir con­tin­ue de hanter longtemps après la pro­jec­tion.