Cet après-midi, à Venise, nous avons vu un wu xia pian. C’est l’un des grands régals du fes­ti­va­lier à la Mostra, que d’accéder aux nou­veautés de genre asi­a­tiques, dont beau­coup ne sor­tiront prob­a­ble­ment jamais en salles. L’année dernière, le Détec­tive Dee de Tsui Hark nous avait ravis. The Sword Iden­ti­ty est le pre­mier film d’un romanci­er spé­cial­iste des arts mar­ti­aux, Xu Haofeng – qui a, soit dit en pas­sant, signé les choré­gra­phies de The Grand­mas­ter, le dernier film de Wong Kar-Wai. Le genre, pour men­er ses per­son­nages au com­bat, promet des intrigues romanesques ember­li­fi­cotées à souhait, des sacs de nœuds où de mul­ti­ples intérêts (générale­ment des clans) se gênent et s’affrontent. Or, le film de Xu Haofeng, passé un pre­mier plan ent­hou­si­as­mant (deux com­bat­tants, en quelques coups d’épée bien placés, se défont d’un groupe d’assaillants) et une amorce promet­teuse, se révèle bien en-deçà de ses ambi­tions. Cuistre, pré­ten­tieuse­ment dis­tan­cié, soucieux de se plac­er en styl­iste, par­fois pas si loin de la par­o­die, le cinéaste ne prend pas garde de soign­er sa nar­ra­tion qui, au cours du film, se délite en un con­fus salmigondis, lais­sant soin au spec­ta­teur de faire son ménage lui-même.

Certes, le genre n’est pas réputé pour sa lim­pid­ité et c’est sou­vent pour le plaisir de s’y per­dre qu’on aime à s’y plonger. Mais, enfin, il fal­lait avoir la tête bien en dehors de son réc­it pour brouiller un jeu aus­si sim­ple. Deux guer­ri­ers débar­quent à Guancheng, au sud de la Chine, avec la ferme inten­tion d’y fonder leur pro­pre école d’arts mar­ti­aux. Pour cela, ils devront arriv­er au terme d’un tournoi qui prévoit l’affrontement des qua­tre écoles locales déjà établies. Ils amè­nent avec eux des épées inédites et nova­tri­ces, inter­dites par les maîtres con­ser­va­teurs des écoles, et qui leur vaut la répu­ta­tion calom­ni­atrice d’être des pirates japon­ais. Ajoutez à cela une his­toire de tromperie entre la femme du vieux patri­arche des qua­tre écoles et un jeune dis­ci­ple et vous n’obtiendrez pas encore le scé­nario le plus com­plexe de l’année. Mais Xu Haofeng est trop occupé à rouler des mécaniques, à nous ren­seign­er dans chaque plan sur son orig­i­nal­ité, pour ne serait-ce que l’illustrer cor­recte­ment. D’autant plus qu’au bout d’un moment, le film n’affiche claire­ment plus les moyens de ses ambi­tions : dès qu’un com­bat com­mence, soit on filme autre chose (du décor, des acces­soires, des réac­tions), soit on passe à autre chose (ellipse). On croirait se retrou­ver devant un télé­film de moyenne gamme, qui veut flam­ber tout en comp­tant ses deniers.

Sur­vivent quand même, ponctuelle­ment, quelques beautés typ­iques du wu xia pian. Notam­ment cette façon dont l’action se laisse débor­der par l’onde exten­sive du mou­ve­ment, sa rapid­ité, sa furtiv­ité ne se sig­nalant que par les effets qu’elle cause sur l’environnement. Sitôt ces effets entre­vus, l’action a déjà eu lieu, tout est fini, on est passés à autre chose. D’où cette suc­ces­sion de crispa­tions et d’explosions, de véloc­ité et de stase, qui fait toute la richesse ryth­mique du genre. Ici, c’est le roule­ment d’une cym­balette sur un tam­bourin, qui con­tin­ue de tourn­er longtemps après le coup d’épée. Ce sont des guer­ri­ers qui lut­tent à tra­vers un rideau de tis­sus, et qui sem­blent vain­cus plus par les sur­sauts de l’étoffe que par l’ennemi qui se trou­ve der­rière. C’est un vête­ment qui se déchire, dans l’immobilité de l’attente, quelques sec­on­des après qu’un maître ait porté son coup. C’est bien fugace et bien chiche.