Le fes­ti­val de Locarno 2011 s’est clô­turé le 13 août en sacrant de jeunes cinéastes : la réal­isatrice suis­so-argen­tine Mila­gros Mumen­thaler a reçu le Léopard d’or pour Abrir Puer­tas y Ven­tanas (son pre­mier long métrage), Nadav Lapid le Prix spé­cial du jury pour Police­man (Israël) et le Roumain Adri­an Sitaru le Prix de la mise en scène pour Best Inten­tions. Nous ne sommes pas en mesure de com­menter ce pal­marès (n’ayant vu aucun de ces trois films), mais les choix du jury de Paulo Bran­co sem­blent con­firmer que les nou­velles les plus réjouis­santes de Locarno 2011 sont venues de la nou­velle généra­tion, la sec­tion Cinéastes du présent (con­sacrée aux pre­miers et deux­ièmes films) ayant été le théâtre de très belles décou­vertes : Nana de Valérie Mas­sa­di­an, El Estu­di­ante de San­ti­a­go Mitre ou L’Estate di Gia­co­mo d’Alessandro Comodin (tous trois égale­ment primés).

Dans le reste de la pro­gram­ma­tion, on se sou­vien­dra d’une com­péti­tion inter­na­tionale fidèle à son image et partagée entre des films de bonne tenue (Ter­ri d’Azazel Jacobs, Saudade de Kat­suya Tomi­ta ou Les Chants de Man­drin de Rabah Ameur-Zaïmèche) et une masse de titres n’ayant pas le niveau (Onder Ons de Mar­co van Gef­fen, Man­grove de Frédéric Chof­fat et Julie Gilbert), sans oubli­er – un an après Homme au bain de Christophe Hon­oré – deux films qui ont focal­isé beau­coup d’at­ten­tion et sus­cité des com­men­taires con­trastés : Dernière séance de Lau­rent Achard et Low Life de Nico­las Klotz et Élis­a­beth Perce­val.

Les quelques pro­grammes vus dans les com­péti­tions de courts métrages nous ont fait subir beau­coup de déjà-vu et une absence de recherche, d’o­rig­i­nal­ité ou de lan­gage per­son­nel assez inquié­tante – à l’exception notable d’At the For­mal de l’Australien Andrew Kavanagh, vision ful­gu­rante d’un bal de fin de lycée filmé au ralen­ti au son des bruisse­ments de la jun­gle et s’achevant sur un sac­ri­fice humain, cauchemar éveil­lé sur les rites soci­aux con­sti­tu­ant une véri­ta­ble propo­si­tion, certes pas très fine mais mar­quante. Récom­pen­sé d’un petit Léopard d’argent, Les Enfants de la nuit de Car­o­line Deruas, film très lyrique porté par la for­mi­da­ble Adèle Haenel, sait par­fois se mon­tr­er vif mais est mal­heureuse­ment phago­cyté par son sujet (les amours coupables entre une femme française et un sol­dat nazi) et sans cesse guet­té par un académisme rance. L’apparent manque d’in­spi­ra­tion des appren­tis cinéastes est-il dû à un for­matage des étu­di­ants par les écoles de ciné­ma, à une absence de prise de risques des pro­duc­teurs ou à une sélec­tion peu avisée ? Décep­tion égale­ment chez les cinéastes plus con­fir­més du pro­gramme Courts d’Au­teurs, dont on attendait beau­coup. La Règle de trois, court métrage de et avec Louis Gar­rel, ne vaut que pour son extra­or­di­naire acolyte Vin­cent Macaigne ; Alvo­ra­da Ver­mel­ha («Aube rouge») de João Pedro Rodrigues et João Rui Guer­ra da Mata, très impres­sion­nant visuelle­ment, laisse un goût d’i­nachevé ; seul le film de Sophie Letourneur, Le Marin masqué, don­nait l’im­pres­sion d’être un tra­vail vrai­ment abouti, quoiqu’on ait vite fait le tour de son sens comique et de sa fraîcheur de ton, et que rien, pas même sa fin mélan­col­ique, ne vient offrir la dis­tance salu­taire vis-à-vis des atti­tudes crispantes de ses per­son­nages (des fil­lass­es parisi­ennes en goguette provin­ciale).

Bien que la poli­tique d’Olivier Père, directeur artis­tique du fes­ti­val depuis l’année dernière, ait con­sisté à réduire le nom­bre de films en com­péti­tion, le fes­ti­val de Locarno con­tin­ue de sub­merg­er le spec­ta­teur par la masse de films pro­gram­més. His­toire de sat­is­faire tout le monde ? Un état d’esprit qui a ses ver­tus et ses lim­ites. Ses ver­tus : à la dif­férence de Cannes, où un vrai fos­sé entre fes­ti­va­liers et locaux se fait sen­tir, il règne à Locarno une agréable atmo­sphère de fête du ciné­ma réu­nis­sant toutes sortes de publics (badauds locaux, cinéphiles helvètes, cri­tiques inter­na­tionaux…). Signe tan­gi­ble de cet éclec­tisme : le mul­ti­lin­guisme de la man­i­fes­ta­tion, à l’image du pays où elle se déroule ; les films sont en effet présen­tés et sous-titrés en divers idiomes (ital­ien, français, alle­mand et/ou anglais – cer­taines copies de films de Min­nel­li étaient même sous-titrées en espag­nol), con­tribuant à créer une tour de Babel du ciné­ma assez stim­u­lante, bien que défa­vorisant par­fois le spec­ta­teur pas doué en langues étrangères… Ses lim­ites : cette pro­fu­sion engen­dre fatale­ment de la frus­tra­tion (il faut tou­jours choisir entre plusieurs propo­si­tions atti­sant la curiosité), des décep­tions (les curiosités sont rarement à la hau­teur) et finale­ment un cer­tain flou quant à la ligne édi­to­ri­ale.

Au bout de quelques jours, la las­si­tude peut gag­n­er, et la réso­lu­tion pre­mière d’aller à la ren­con­tre de l’inconnu (tiens, un film tibé­tain !), l’accès à un large pan­el de la pro­duc­tion suisse (où l’on a pu décou­vrir l’étonnant Nuvem (Le Pois­son-Lune) de Basil da Cun­ha et surtout l’excellent Toulouse de Lionel Baier) et même l’excitation à l’idée de décou­vrir en avant-pre­mière des films qu’on pour­ra de toute façon voir dans quelques semaines cèdent la place pour cer­tains à l’envie de se rabat­tre sur des valeurs sûres : Min­nel­li – auquel était con­sacré une rétro­spec­tive inté­grale – ou l’un des nom­breux hom­mages per­me­t­tant de décou­vrir ou redé­cou­vrir des films mar­quants de l’his­toire du ciné­ma (d’Andreï Rou­blev de Tarkovs­ki à Mer­ci pour le choco­lat de Chabrol, de Sous le soleil de Satan de Pialat – aus­si intense qu’im­péné­tra­ble – à A Short Film About the Indio Nacional de Raya Mar­tin). Effet col­latéral de cette pro­fu­sion, pour le cri­tique cen­sé ren­dre compte du fes­ti­val : rater les films récom­pen­sés par les jurys…

Au niveau thé­ma­tique, on notera l’écras­ante dom­i­na­tion des ques­tions d’im­mi­gra­tion, traitées sous tous les angles (et avec des for­tunes divers­es) : mil­i­tant et mélan­col­ique dans Low Life, poé­tique dans Le Havre de Kau­ris­mä­ki, indé grand pub­lic dans Bachir Lazhar du Québé­cois Philippe Falardeau, métaphorique dans Cow­boys & Aliens, inspiré et dif­fus dans Les Chants de Man­drin, réal­iste dans Onder Ons, mosaïque dans Saudade, doc­u­men­taire et con­tro­ver­sé dans Vol spé­cial du Suisse Fer­nand Mel­gar – que nous n’avons pas vu mais qui a fait la une des médias, ayant provo­qué le déplace­ment de la prési­dente de la Con­fédéra­tion Helvé­tique à Locarno et sus­cité un com­men­taire polémique de Paulo Bran­co, qui l’a jugé coupable de com­plai­sance vis-à-vis du fas­cisme ordi­naire des gar­di­ens du cen­tre de réten­tion où il a été tourné… On se sou­vien­dra aus­si de la présence mar­quante et inhab­ituelle de très nom­breuses images de mas­sacres d’an­i­maux, cul­mi­nant dans le court métrage de João Pedro Rodrigues et João Rui Guer­ra da Mata (qui fil­ment sans relâche les volailles et les pois­sons du marché de Macau se faire égorg­er ou découper vivants) : on pense à la trau­ma­tique mise à mort du cochon et du lapin de Nana, à l’ex­ter­mi­na­tion des souris de Ter­ri, aux courts métrages très dis­pens­ables de Mar­co d’Anna sur la cor­ri­da ou au requin poignardé du pénible Man­grove. Autre sujet qui a sem­blé poindre de manière un peu plus dif­fuse : la manip­u­la­tion de l’homme, sou­vent au titre d’un intérêt supérieur, comme dans El Estu­di­ante (pour assur­er la vic­toire poli­tique), Ter­ri (pour faire recou­vr­er l’équilibre à un lycéen), The Sub­stance – doc­u­men­taire sans intérêt ciné­matographique sur l’histoire du LSD – (pour guérir des malades ou gag­n­er une guerre sans tuer l’ennemi), Red State de Kevin Smith (pour préserv­er l’irréprochabilité de façade du FBI dans la lutte con­tre les grou­pus­cules extrémistes) ou Les Ensor­celés de Min­nel­li (pour réus­sir des films). Immi­gra­tion, mas­sacres d’animaux et manip­u­la­tions, les motifs apparus à Locarno cette année sont-ils symp­to­ma­tiques d’une prise de con­science crois­sante du ciné­ma envers la cru­auté de nos sociétés ?

Voici pour finir les cri­tiques d’une sélec­tion de films vus à Locarno, fes­ti­val qui con­tin­ue de pro­mou­voir le ciné­ma d’auteur dans sa plus grande diver­sité.

Terri d’Azazel Jacobs – Compétition internationale

Les pre­mières min­utes de Ter­ri font assez peur, arbo­rant les signes agaçants du film indé améri­cain (lumière gran­uleuse et désat­urée, jeune obèse s’occupant d’un vieil oncle malade), exhibant « idées mar­rantes » et « per­son­nages décalés » (Ter­ri ne se vêtit que de pyja­mas, son con­seiller d’éducation a un grain) et instal­lant vague­ment un teen movie tein­té de cynisme façon Todd Solondz. Mais le genre est assez vite évac­ué, et les moqueries subies par le souf­fre-douleur ne sem­blent pas affecter ce dernier plus que ça : c’est plutôt sa cara­pace qu’il s’agira d’ouvrir. Le film se con­cen­tre alors sur quelques per­son­nages et assume une indé­ci­sion de ton qui joue plutôt en sa faveur, sa lumière âpre et cramée don­nant l’impression qu’un événe­ment glauque peut advenir à tout moment – une fourchette plan­tée, des attouche­ments scabreux… – dans ce qui est au fond une attachante comédie mélan­col­ique, où l’acceptation de soi passe moins par un dis­cours gnan-gnan que par une trou­blante expéri­ence des lim­ites de cha­cun. (RL)

Low Life de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval – Compétition internationale

POUR

Nico­las Klotz et Élis­a­beth Perce­val ont établi Low Life – un réquisi­toire engagé et lyrique con­tre l’expulsion des sans-papiers – au sein d’une com­mu­nauté d’étudiants lyon­nais où amours et résis­tance citoyenne sont les prin­ci­pales préoc­cu­pa­tions. Iné­gal mais pas­sion­nant, Low Life est un film extrême­ment par­ti­c­uli­er en rai­son de l’absence totale de neu­tral­ité dont il fait preuve, tant dans son pro­pos mil­i­tant que dans sa mise en scène, où tout est tranché, affir­mé : dia­logues, cadres, lumières, corps des acteurs. C’est comme si le film se voulait être l’an­tithèse de sa pro­pre his­toire (la poli­tique d’im­mi­gra­tion qui éteint des vies con­damnées à se ter­rer), pro­mou­voir l’in­ten­sité de la vie à tout prix, comme s’il adop­tait lui-même l’attitude de cette jeunesse qu’il dépeint, prompte à s’enflammer et à se laiss­er emporter corps et âme par des con­vic­tions aus­si mar­quées que mal dégrossies.

Alors bien enten­du, tant d’excès et de par­ti-pris con­duisent imman­quable­ment à des lour­deurs qui pour­ront rebuter cer­tains spec­ta­teurs. Son inten­tion­nal­ité gênante (qui con­duit les réal­isa­teurs à met­tre en mot ce que l’histoire mon­tre déjà), cer­taines longueurs, un excès de zèle dans la dénon­ci­a­tion (out­re la poli­tique d’immigration, la vidéo­sur­veil­lance en prend pour son grade), une ges­tion par­fois hasardeuse de la surenchère (qui rap­proche par moment Low Life d’une série poli­cière grand pub­lic, notam­ment avec les épisodes de morts des policiers – inutiles – et de la salle de vidéo­sur­veil­lance) parvi­en­nent régulière­ment à faire oubli­er son inten­sité et son roman­tisme. Mais un film qui fait du trop son pro­gramme et dont la forme épouse à ce point le pro­pos – comme s’il avait pris vie et s’exprimait en toute autonomie (tel un ami pas­sion­né qui répéterait à l’envi des prêch­es exaltées) – se doit d’être con­sid­éré avec respect. (FC)

CONTRE

Le moins qu’on puisse dire, en para­phras­ant le sélec­tion­neur Olivi­er Père, c’est que Klotz et Perce­val se font une haute idée du ciné­ma, comme art engagé, moyen d’expression lyrique et instru­ment de révéla­tion de l’invisible. Mais leur inca­pac­ité fon­cière à capter dans ce qu’ils fil­ment – la nais­sance de l’amour, la prise de con­science poli­tique, la cir­cu­la­tion de mys­tères der­rière les apparences – un trou­ble qui naisse des corps, des vis­ages, du monde lui-même, les empêche irrémé­di­a­ble­ment de se hiss­er à la hau­teur de leurs ambi­tions et de leurs évi­dents mod­èles (Godard pour les col­lages brechtiens de cita­tions, Jacques Tourneur via Pedro Cos­ta pour la magie noire, Bres­son et Gar­rel pour la jeunesse dés­abusée). On ne demande qu’à croire aux fer­ments d’utopie qu’ils dis­sémi­nent dans le monde inhu­main qu’ils enten­dent con­jur­er, mais un tel volon­tarisme théorique hand­i­cape leur déplace­ment des lignes de l’ordre établi (un sans-papiers soignant un polici­er blessé, belle idée ren­due ridicule), une telle raideur car­ac­térise leur manière de pla­quer des dis­cours indi­gestes dans la bouche de leurs pau­vres comé­di­ens, un tel déficit d’incarnation mine leur déplo­ration mélan­col­ique de ce qui est et leur procla­ma­tion lyrique de ce qui doit être, que toute puis­sance poli­tique s’y trou­ve réduite à néant.

Le néant : serait-ce au fond ce à quoi veut ten­dre ce film nim­bé de nappes cold wave, où l’engagement mil­i­tant est han­té, et finale­ment neu­tral­isé, par un nihilisme roman­tique dénué de toute beauté, et dont on se demande s’il n’appartient qu’aux per­son­nages ou s’il est revendiqué par les cinéastes ? Comme dans La Ques­tion humaine, les dans­es con­tem­po­raines (tech­no) ressem­blent à un défoule­ment sor­dide et les chants tra­di­tion­nels (fado, fla­men­co) sont car­i­cat­u­rale­ment glo­ri­fiés. Le por­trait exalté de la jeunesse a bon dos… Que le monde mod­erne filmé par Klotz et Perce­val trans­forme les humains en zom­bies sem­ble bien les arranger, et l’on se demande si, der­rière leur idéal révo­lu­tion­naire et leurs invo­ca­tions au vivant (asso­cié au principe féminin, à la fer­til­ité, à la nature, bon­jour les métaphores désuètes) ne se cachent pas un fond réac­tion­naire et, finale­ment, une pro­fonde pho­bie de la vie. (RL)

Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmèche – Compétition internationale

Bien que tout sem­ble les oppos­er, le beau film d’Ameur-Zaïmèche partage avec Low Life l’expression d’idées poli­tiques inspirées de philosophes – Jean-Luc Nan­cy joue même ici un imprimeur. Mais Les Chants de Man­drin béné­fi­cie de ce qui manque cru­elle­ment au film de Klotz et Perce­val : de l’humour, de l’inattendu, de la lib­erté. La scène suiv­ant la ren­con­tre d’un col­por­teur et d’un mar­quis qui rejoin­dront tous deux les dis­ci­ples de Man­drin (le fameux ban­dit, déjà mort lorsque com­mence le film) est exem­plaire à cet égard : mélange de soumis­sion et d’irrévérence, les pro­pos à réso­nance poli­tique mis dans la bouche du col­por­teur sont un rien anachroniques, mais l’incarnation et surtout le jeu – au sens ludique (jouer la comédie, jouer le jeu) comme au sens d’un décalage (il y a du jeu entre…) – ména­gent une place au plaisir et à la pen­sée du spec­ta­teur, au lieu de l’assommer.

Dès lors l’ambiguïté, préju­di­cia­ble à Low Life, se révèle ici féconde. La con­tre­bande, dans laque­lle on peut après tout voir une forme extrême de libéral­isme en ce qu’elle con­siste en un marché libre s’exerçant hors de l’emprise fis­cale de l’État, s’offre ici comme une résis­tance au pou­voir qui opprime, et surtout comme une expéri­ence col­lec­tiviste et égal­i­taire du vivre ensem­ble. Le nar­cis­sisme de Rabah Ameur-Zaïmèche, crois­sant de film en film, sem­ble entr­er en totale con­tra­dic­tion avec cette utopie : le réal­isa­teur n’hésite pas à faire fig­ur­er ses ini­tiales sur un exem­plaire imprimé des Chants éponymes et s’impose comme fig­ure de chef, alors même que les man­drins affir­ment ne pas en avoir… Mais cette con­tra­dic­tion, jamais loin de met­tre en péril le film, finit par le ren­dre pas­sion­nant. C’est qu’Ameur-Zaïmèche a l’intelligence de faire de ses films des doc­u­men­taires de leur pro­pre tour­nage, n’hésitant par exem­ple pas, ici, à garder au mon­tage un fou rire ou une réc­i­ta­tion approx­i­ma­tive du déli­cieux Jacques Nolot. Film d’époque au traite­ment et aux échos très con­tem­po­rains, où des acteurs français d’origine maghrébine s’emparent des per­son­nages blancs, Les Chants de Man­drin est une véri­ta­ble mise à l’épreuve des com­plex­ités du poli­tique. (RL)

Dernière séance de Laurent Achard – Compétition internationale

La vio­lence domes­tique, l’enfance trau­ma­tisée, l’ineffable hor­reur humaine – que son court métrage La Peur, petit chas­seur lais­sait sour­dre sans se forcer dans un red­outable plan-séquence fixe, où un petit garçon plan­té devant une mai­son de ban­lieue pavil­lon­naire red­outait ce qui s’y pou­vait s’y pass­er –, Lau­rent Achard les expose désor­mais sans mys­tère, avec froideur et com­plai­sance. Tout en s’attaquant au genre (entre gial­lo et thriller), le réal­isa­teur pro­longe les scories du Dernier des fous : pho­togra­phie âpre, actes sor­dides, cadres empris­on­nant les corps et cal­cu­lant leurs moin­dres mou­ve­ments, vacuité des per­son­nages (là un car­i­cat­ur­al fils homo-artiste-tor­turé, ici un lour­dingue trau­ma mater­nel). Il faut le tal­ent et la retenue de l’ac­teur Pas­cal Cer­vo, tout en can­deur étrange et en opac­ité, pour main­tenir l’in­térêt face aux faits et gestes du ser­i­al killer de cette relec­ture froide d’Hitchcock, de Bava ou d’Argento que d’aucuns appelleront une épure de série B, mais qui n’est au fond qu’une série B coincée (au dou­ble sens de pudi­bonde et empêchée), paralysée par un sur­moi d’auteur se refu­sant obstiné­ment – et refu­sant au spec­ta­teur – une quel­conque jouis­sance. C’est d’autant plus préju­di­cia­ble que le cœur du film est le fétichisme cinéphilique, dont il donne une vision exclu­sive­ment pathologique et donc tris­te­ment réduc­trice. (RL)

Onder Ons de Marco van Geffen – Compétition internationale

Onder Ons (« Entre nous ») est un film sur la dis­tance qui se crée entre un cou­ple et leur jeune fille au pair polon­aise, qui tente sim­ple­ment de se pro­téger d’un homme qui la har­cèle, mais dont le com­porte­ment est mal inter­prété par sa famille d’ac­cueil. Mal­gré son sujet por­teur de promess­es, Onder Ons manque cru­elle­ment d’in­spi­ra­tion en adop­tant entre autres une struc­ture nar­ra­tive déjà vue à plusieurs repris­es ces dernières année (un découpage en 3 par­ties ou l’on décou­vre la même his­toire selon le point de vue de dif­férents per­son­nages). Rel­a­tive­ment froid et sys­té­ma­tique dans sa mise en scène, lourd dans ses choix (pourquoi dia­ble fal­lait-il dévelop­per en toile de fond cette his­toire de vio­leur en série qui assas­sine ses vic­times ?), Mar­co van Gef­fen achève de faire vol­er en éclats les dernières onces de crédit dont il dis­po­sait encore dans ses deux dernières scènes, en énonçant sans aucune ambiguïté la morale de son film : les filles intel­li­gentes ne se font pas vio­l­er (!?!). (FC)

Saudade de Katsuya Tomita – Compétition internationale

La com­péti­tion inter­na­tionale s’est achevée sur ce film assez sai­sis­sant qui, sans jamais don­ner l’impression de « traiter un sujet », évoque, à tra­vers de mul­ti­ples per­son­nages et sit­u­a­tions, les man­i­fes­ta­tions con­tem­po­raines du malaise économique et iden­ti­taire dans une petite ville du Japon où vivent d’importantes com­mu­nautés brésili­enne et thaï­landaise. Auto­pro­duit, le film mêle des acteurs et des non-pro­fes­sion­nels, n’hésite pas à faire s’exprimer ses per­son­nages de façon très lit­térale et ne cesse de se réin­ven­ter, enchaî­nant sans aucun sys­té­ma­tisme les saynètes pince-sans-rire, les longues scènes et les plans-séquences éclair, pas­sant d’une esthé­tique du plan fixe à une caméra en mou­ve­ment, ten­tant même un pas­sage onirique presque inaperçu tant il est dénué de tape-à‑l’œil. S’attachant par­ti­c­ulière­ment à un rappeur virant extrémiste, et tour­nant en déri­sion la ten­ta­tion peace & love de l’amitié entre les peu­ples, le film flirte avec l’ambiguïté mais porte un regard aigu, dénué de toute logique scé­nar­is­tique ou de tout blabla human­iste, sur ces ques­tions sous-jacentes : d’où vient le sen­ti­ment d’être (ou pas) chez soi dans son pays ? Qu’est-ce qui pousse à émi­gr­er ou à ren­tr­er chez soi ? à pra­ti­quer tel ou tel méti­er ? Saudade avait tout d’un can­di­dat sérieux au pal­marès, auquel il ne fig­ure mal­heureuse­ment pas. (RL)

Nana de Valérie Massadian – Compétition Cinéastes du Présent

Le cri­tique vit pour ces moments de ren­con­tre avec des pre­miers films où il se passe quelque chose. Nana est de ceux-là. Valérie Mas­sa­di­an n’est pas qu’une sim­ple appren­tie réal­isatrice, elle est déjà cinéaste. Il y a dans son film tout ce qui fait une auteur : des enjeux rich­es, éton­nants et par­faite­ment adap­tés à leur médi­um.

Le film s’ouvre sur le long plan fixe d’une cours de ferme. Il y a là un cochon, attaché à un poteau, et quelques mètres der­rière lui, quelques enfants – dont une petite fil­lette d’environ 3 ans, Nana. Rapi­de­ment, le film décolle, pas dans le rythme de son mon­tage ou de son action, qui res­teront très retenus jusqu’à la fin, mais dans son pro­jet. On tue le cochon, qui ago­nise dans de longs spasmes vio­lents, puis on le vide de son sang qui jail­lit de sa gorge. Per­son­ne ne sem­ble se souci­er de la petite Nana qui assiste à la scène, puis qui accom­pa­g­n­era son papi pos­er des col­lets à lapin ou à qui on lira une légende dans laque­lle on rem­place un cœur pour­ri par un cœur de chien. En quelques scènes, l’équation pas­sion­nante du film se dévoile, tel un tri­an­gle aux pro­priétés mag­iques dont on inscrirait sur chaque som­met : Enfant, Adulte et Ani­mal. Peut-on traiter un enfant en tant qu’adulte ou doit-on le pro­téger ? Com­ment l’enfant intè­gre-t-il un envi­ron­nement qui le dépasse? Peut-il se com­porter en adulte ? Quel part d’animalité y‑a-t-il dans l’homme ? Quel est le rap­port entre cru­auté et inno­cence ? Le monde adulte est-il pour l’enfance un but à attein­dre ou un cauchemar dont il faut s’expurger ? Vaste pro­gramme pour Nana, qui ne se con­tente pas de pos­er ces ques­tions mais qui tra­vaille à leur réso­lu­tion en util­isant à plein les atouts du ciné­ma. On se sou­vien­dra ain­si de l’amplification et de la désyn­chro­ni­sa­tion des res­pi­ra­tions – qui per­me­t­tent de jouer sur les dual­ités homme/animal et rêve/réalité –, ou de ces mag­nifiques scènes où ce corps d’enfant, bien trop petit, accom­plit des gestes d’adulte (faire le lit, servir un petit déje­uner, entretenir le feu, relever un col­let, lire une his­toire) sans pour autant les avoir par­faite­ment assim­ilés. En résumé, coup de maître pour ce film récom­pen­sé par le prix Opera Pri­ma (équiv­a­lent de la Caméra d’or à Cannes), dont on espère qu’il ne sera que le pre­mier jalon d’une féconde car­rière de son auteure dans le ciné­ma. (FC)

El Estudiante de Santiago Mitre – Compétition Cinéastes du Présent

El Estu­di­ante est le pre­mier long métrage au scé­nario épous­tou­flant de San­ti­a­go Mitre, ex-scé­nar­iste de Pablo Trap­ero. Il explore les pra­tiques poli­tiques les plus bass­es, celles où trahisons et manip­u­la­tions devi­en­nent les instru­ments néces­saires de la con­quête du pou­voir (dans le cas présent pour la prési­dence de l’université de Buenos Aires). Le tour de force prin­ci­pal d’El Estu­di­ante est que les mul­ti­ples retourne­ments de sit­u­a­tion et ren­verse­ments de son intrigue ne sac­ri­fient jamais à son réal­isme : plus les coups bas s’accumulent, plus on a le sen­ti­ment de pénétr­er au cœur même du sys­tème poli­tique. La scène finale est emblé­ma­tique du pro­gramme du film, le héros se retrou­vant dans une posi­tion où la trahi­son devient oblig­a­toire, quel que soit son choix. Au ray­on des récla­ma­tions, on pour­ra regret­ter que Mitre ne s’intéresse pas plus à ses per­son­nages, nég­ligeant quelque peu leur développe­ment (il passe un peu rapi­de­ment sur les pre­miers pas en poli­tique de son pro­tag­o­niste prin­ci­pal et relègue ses moti­va­tions à la por­tion con­grue). Mais mal­gré ces légères réserves, le film est un petit raz de marée qui mérite ample­ment son prix spé­cial du jury de la sec­tion « Cinéastes du Présent ». (FC)

L’Estate di Giacomo d’Alessandro Comodin – Compétition Cinéastes du Présent

Grâce à la grande beauté de la lumière et des couleurs qu’il capte dans la cam­pagne ital­i­enne, à son atten­tion aux détails des rela­tions ami­cales et amoureuses, à une inat­ten­due envolée musi­cale et à une fin poignante, ce beau doc­u­men­taire, qui colle obstiné­ment aux basques d’un jeune sourd et de sa meilleure amie durant leurs vacances d’été, dis­tille, der­rière un mon­tage sec (signé João Nico­lau) et des scènes hila­rantes, une vraie mélan­col­ie du temps qui passe et de la pré­car­ité des sen­ti­ments. Le film souf­fre de quelques longueurs (une scène pénible où les per­son­nages jouent à la bat­terie), mais sa vraie tenue d’ensemble, qui l’empêche de vers­er dans le gen­til­let, en fait le très digne lau­réat de sa com­péti­tion. (RL)

Toulouse de Lionel Baier – Hors compétition (“Appellations Suisse”)

On n’avait pas été spé­ciale­ment con­va­in­cu par Un autre homme et sa plate his­toire d’imposture en noir et blanc des­tinée à un pub­lic restreint de cri­tiques et de cinéphiles. Mais Low Cost (Claude Jutra), dif­fusé récem­ment sur inter­net, a con­fir­mé que Lionel Baier aimait chercher, ten­ter des choses quitte à les rater, met­tre en ques­tion sa pra­tique d’un film à l’autre et aus­si à l’intérieur même de ses films. Bricolé avec pas grand-chose, tourné avec comme équipe tech­nique les étu­di­ants du départe­ment ciné­ma qu’il dirige à l’École Can­tonale d’Art de Lau­sanne, jouis­sant d’une fraîcheur et d’une lib­erté de ton qui font juste­ment défaut à bien des films d’étudiants appliqués, Toulouse fait par­tie de ce qu’on a vu de mieux à Locarno.

Une mère et sa fille font l’acquisition, au fin fond de la cam­pagne vau­doise, d’une vieille voiture d’occasion avec laque­lle elles dis­ent espér­er rejoin­dre la Lune, mais fuient surtout un dan­gereux petit ami et père. Leur périple, majori­taire­ment con­sti­tué d’épisodes dro­la­tiques, est strié de flash-backs inquié­tants. On voit d’ici quel infâme mélo à base de poésie neuneu un tel argu­ment pour­rait offrir, mais le ton léger et tran­quille de Toulouse (ce qui ne l’empêche d’être par moments réelle­ment flip­pant et presque boulever­sant), sa façon insou­ciante de tir­er par­ti de son peu de moyens (les incrus­ta­tions se mon­trent sans ver­gogne), la dis­tance avec laque­lle le film embrasse sa matière et que les per­son­nages ont vis-à-vis d’eux-mêmes, en font une vraie réus­site. (RL)