Le pub­lic français con­naît peu le Québé­cois Philippe Falardeau. Pour­tant, deux de ses trois longs-métrages sor­tis avant Mon­sieur Lazhar ont été dis­tribués en France: La Moitié gauche du fri­go (2002), film social sur les affres de la recherche d’emploi, et Con­go­ra­ma (2007), comédie loufoque avec Olivi­er Gourmet. Seul C’est pas moi, j’le jure (2008) n’a pas tra­ver­sé l’Atlantique. Mais il est heureux que son qua­trième film, mis en valeur par le réseau des fes­ti­vals et une nom­i­na­tion aux Oscars, con­naisse une sor­tie hexag­o­nale. En effet, Mon­sieur Lazhar se révèle être une œuvre déli­cate et pré­cise, capa­ble de déploy­er des pistes de réflex­ion mul­ti­ples sans don­ner de leçons hâtives.

Il est dif­fi­cile de cir­con­scrire en quelques mots le sujet de Mon­sieur Lazhar tant le film brasse des thé­ma­tiques var­iées : cli­vages eth­niques, dif­férences cul­turelles, fos­sé généra­tionnel sont autant d’enjeux pas­sion­nants, imbriqués au fil des séquences avec effi­cac­ité et finesse. Bachir Lazhar a d’abord été le pro­tag­o­niste d’une pièce d’Éve­lyne de la Chenelière. Seul sur scène, ce per­son­nage d’algérien expa­trié au Québec racon­tait son expéri­ence d’instituteur dans une école endeuil­lée suite au sui­cide par pendai­son d’une enseignante. Fidèle à l’esprit du per­son­nage et aux sit­u­a­tions décrites dans la pièce, le film donne une place aus­si impor­tante à Bachir (Fel­lag) qu’à deux de ses élèves, Simon et Alice (Émi­lien Néron et Sophie Nélisse), seuls à avoir vu le corps inerte de leur insti­tutrice. Le nou­veau maître, décalé et mal­adroit, dicte Hon­oré de Balzac et emploie un vocab­u­laire gram­mat­i­cal obscur pour des élèves for­matés par des tech­niques d’enseignement nou­velles. Mais, dans la salle de classe, deux mon­des vont se ren­con­tr­er pour engager ensem­ble un proces­sus de deuil dif­fi­cile. L’excentrique Bachir Lazhar aide les enfants à s’exprimer plus libre­ment, hors des séances régle­men­tées avec la psy­cho­logue, alors que l’affection de la classe per­met à l’instituteur de sup­port­er la douleur d’un drame per­son­nel.

La beauté de la pho­togra­phie, sai­sis­sante à chaque plan, fait de l’école un per­son­nage à part entière, à la fois labyrinthe et cocon. En con­cen­trant essen­tielle­ment l’action dans l’enceinte de l’établissement, Philippe Falardeau prend le temps d’explorer l’incidence du drame sur cha­cun des usagers : enfants, pro­fesseurs, direc­trice, per­son­nel tech­nique, par­ents… Dans une scène con­sacrée aux exposés des élèves, Sophie Nélisse offre une per­for­mance poignante, tout en nuance, quand Alice dresse le por­trait de sa belle école, à jamais souil­lée par le sui­cide de Mar­tine Lachance. À de nom­breux moments, l’émotion naît de la qual­ité du texte et de la justesse de l’interprétation, mais elle est tou­jours sous-ten­due par le fil­mage élé­gant de cet espace clin­ique, à la clarté oppres­sante. La caméra réu­nit sou­vent les élèves et Bachir dans un même cadre, quand elle isole l’instituteur des autres adultes par le jeu de la pro­fondeur de champ. Par le partage de leurs références cul­turelles, l’Algérien auto­di­dacte et ses élèves québé­cois vont s’approprier l’espace de l’école pour lui redonner sa fonc­tion de refuge.

Film sur la parole et sur les lim­ites du lan­gage, Mon­sieur Lazhar met en valeur le rythme de la langue française, qui réu­nit les pro­tag­o­nistes autour d’un médi­um com­mun sans pour autant leur per­me­t­tre d’échanger. La musique de Mar­tin Léon vient habiter les silences de cette com­mu­ni­ca­tion enrail­lée par le trau­ma­tisme d’une mort spec­tac­u­laire. L’inconfort des adultes révèle la dimen­sion tou­jours taboue de cet acte défini­tif, volon­taire et (dans le cas présent) exhi­bi­tion­niste. La colère des enfants rap­pelle la néces­sité du dia­logue face à un acte irra­tionnel. La dif­fi­culté col­lec­tive à com­mu­ni­quer est ren­due con­crète par le tra­vail d’élocution des comé­di­ens, dont la voix peut avoir du mal à sor­tir dans cer­taines séquences. Sou­vent les mots sont arrêtés, les phras­es inter­rompues, les dia­logues heurtés. On chu­chote et l’on crie, en pas­sant par toutes les mod­u­la­tions vocales pos­si­bles. On n’ose rien dire, jusqu’à ce que la parole échappe au con­trôle de son énon­ci­a­teur, comme dans la scène où le jeune Simon, en larmes, avoue son sen­ti­ment de respon­s­abil­ité dans la mort d’une enseignante atten­tive au bien-être de ses élèves. Ain­si la direc­tion d’acteurs relève d’un tra­vail d’une pré­ci­sion extrême, en par­faite adéqua­tion avec les enjeux du dis­cours.

Là où un autre don­nerait l’impression de vouloir dire trop de choses en même temps, Philippe Falardeau trou­ve l’équilibre néces­saire pour faire de ce film une œuvre généreuse et réflex­ive. Engagé sans en avoir l’air, cri­tique sans être dém­a­gogique, Mon­sieur Lazhar ne se con­tente pas de la force d’un sujet poly­sémique, mais cap­tive du fait de l’intelligence de sa réal­i­sa­tion. Film sur le deuil, sur l’immigration, sur l’éducation, sur le rap­port à l’Autre (qu’il s’agisse de l’étranger ou de l’enfant), Mon­sieur Lazhar pos­sède un don rare : le pou­voir de ramen­er imper­cep­ti­ble­ment chaque spec­ta­teur à sa pro­pre expéri­ence.