Il n’est pas tou­jours évi­dent de devin­er les motifs qui provo­quent la ressor­tie de cer­tains films anciens en salles. Le cas du Bal en est un bon exem­ple: cette trans­po­si­tion par Ettore Sco­la d’un spec­ta­cle du Théâtre du Cam­pag­nol a certes fait son petit effet à sa sor­tie, comme en témoignent ses trois César, mais l’on doute de sa capac­ité à émou­voir aujour­d’hui qui que ce soit.

On recon­naî­tra certes au film une cer­taine orig­i­nal­ité: sans jamais quit­ter le décor d’une salle de bal, il nous fait voy­ager suc­ces­sive­ment à dif­férentes épo­ques et par­courir ain­si quelques étapes de l’His­toire de France, depuis 1936 jusqu’au temps de sa réal­i­sa­tion. Il s’ag­it donc d’une sorte d’évo­ca­tion de l’His­toire par le biais du quo­ti­di­en, mais qui s’at­tarde finale­ment surtout sur un thème intem­porel: les ten­ta­tives de séduc­tion et les rival­ités qui ten­dent à se man­i­fester sur une piste de danse. L’ab­sence de dia­logues tout au long du réc­it, au prof­it de musiques pop­u­laires qui se veu­lent représen­ta­tives de leur époque, n’est sans doute pas étrangère à l’ad­hé­sion qu’a pu rem­porter le film en son temps, ni sans doute à la déci­sion de l’ex­humer aujour­d’hui.

Il est cepen­dant regret­table qu’en reprenant ce principe essen­tiel du spec­ta­cle d’origine, Sco­la n’ait pas davan­tage tenu compte de l’ef­fet de grossisse­ment pro­duit par la représen­ta­tion ciné­matographique sur une mise en scène déjà pas par­ti­c­ulière­ment sub­tile. En effet, l’ab­sence de dia­logues dans le spec­ta­cle du Théâtre du Cam­pag­nol était un moyen de met­tre l’ac­cent sur la façon dont hommes et femmes peu­vent com­mu­ni­quer par leurs accou­trements et leurs atti­tudes cor­porelles, mis­es en évi­dence par un jeu out­ranci­er des acteurs. On peut imag­in­er que, par l’ef­fet de masse et la lib­erté de regard qui en découlait ain­si que par la présence directe des corps, un cer­tain effet de vie devait se dégager du spec­ta­cle mal­gré son pesant usage du stéréo­type. Le fait d’isol­er les détails d’une telle mise en scène dans le cadre d’un écran dépouille celle-ci de la puis­sance que pou­vait apporter la présence physique des acteurs. Alors que le ciné­ma lui offrait la pos­si­bil­ité d’élever l’analyse de la gestuelle et des expres­sions de cha­cun à un autre niveau, Sco­la n’a pas estimé que le fait de s’ap­procher des acteurs invi­tait à les diriger de façon plus fine. La mise en scène filmique ne fait que redou­bler la théâ­tral­ité de la mise en scène d’origine pour pro­duire des fig­ures si pétries d’artifice qu’elles en per­dent tout capac­ité à émou­voir.

Ce refus du réal­isme est de toute évi­dence con­servé dans une visée comique, mais pour que l’ex­agéra­tion puisse fonc­tion­ner en tant qu’é­cart plutôt que comme sim­ple bouf­fon­ner­ie, encore faudrait-il qu’un lien avec la réal­ité sub­siste. Ce ne sera pas le cas du côté de la recon­sti­tu­tion his­torique, qui repose sur des sym­bol­es gal­vaudés, sans force autre que celle de per­me­t­tre au spec­ta­teur de com­pren­dre immé­di­ate­ment dans quel lieu du temps il se trou­ve. Il s’ag­it à chaque fois d’une vision des choses telle­ment super­fi­cielle qu’elle ne dit réelle­ment rien des épo­ques qu’elle est cen­sée faire revivre. La pau­vreté de cet aspect his­torique est encore aggravée par le fait que, depuis 1983, notre représen­ta­tion du passé a évolué. Le film pou­vait peut-être à l’époque faire naître un plaisant sen­ti­ment de nos­tal­gie chez les spec­ta­teurs ayant vécu cer­taines des épo­ques dépeintes. Aujourd’hui, il est dif­fi­cile de les voir en tant que telles : ce qui se dégage de chaque séquence, ce sont surtout les effluves des années 1980. Le film ne parvient donc à faire exis­ter aucun fond de vérité appar­ente sur lequel pour­rait s’appuyer la car­i­ca­ture, ren­dant par con­séquent celle-ci inopérante.

Que nous dit finale­ment le film? Qu’en tout temps, on con­tin­ue de vouloir se ren­con­tr­er sur une piste de danse, que mal­gré les grands événe­ments, les mêmes petites péripéties suiv­ent leur cours. Il aurait fal­lu, pour don­ner con­sis­tance à un si mai­gre argu­ment, faire preuve de beau­coup plus de sen­si­bil­ité et de finesse. Il est curieux de con­stater l’inefficacité, trente ans après sa réal­i­sa­tion, d’un film dont l’auteur a lui-même, par son œuvre, con­tribué à la péremp­tion.