Présen­té en com­péti­tion offi­cielle du fes­ti­val de Cannes 1977, César et Gold­en Globe du Meilleur film étranger en 1978, Une journée par­ti­c­ulière, d’Ettore Sco­la, est sans con­teste l’un des plus beaux films de l’histoire du ciné­ma. Une journée, un lieu, une action : nous sommes proches du théâtre clas­sique. L’unité est trompeuse. La journée est his­torique : la sig­na­ture de l’axe Rome-Berlin par Hitler et Mus­soli­ni ; mais elle est par­ti­c­ulière : la ren­con­tre entre deux êtres meur­tris par le régime. Nous sommes à la fois dans un huis-clos et sur la voie des Forums impéri­aux. Nous assis­tons à deux actions, l’une qui se situe dans l’Histoire, et l’autre, qui prend place dans l’humble his­toire de Antoni­et­ta et de Gabriele, mag­nifique­ment inter­prétés par Mar­cel­lo Mas­troian­ni et Sophia Loren. Un chef‑d’œuvre.

Le 8 mai 1938, Hitler vient à Rome sign­er l’axe Rome-Berlin : c’est une journée his­torique. Telle­ment his­torique que le film s’ouvre sur une longue séquence mon­tant des images d’archives de la grandiose céré­monie organ­isée par le Duce en l’honneur du Führer. Mais c’est aus­si une journée très par­ti­c­ulière. En ce 8 mai 1938, alors que tous sont par­tis sur la voie des Forums impéri­aux (une réal­i­sa­tion mus­solin­i­enne…) pour assis­ter aux man­i­fes­ta­tions, il ne reste dans un immeu­ble romain déserté que Gabriele, Antoni­et­ta, et la concierge. Le pre­mier est un intel­lectuel anti-fas­ciste, ancien chroniqueur à la radio mis à pied pour “défaitisme” et “déviance” − un homo­sex­uel, donc. Antoni­et­ta est une bonne mère de famille fas­ciste, tra­di­tion­al­iste, sans édu­ca­tion. Elle tient un album d’images à la gloire du régime, a com­posé un por­trait de Mus­soli­ni avec des bou­tons, et s’est évanouie le jour où le Duce est passé à côté d’elle à cheval. Ce jour-là, elle s’aperçut qu’elle était enceinte… Ô divin Mus­soli­ni… Elle a d’ailleurs sept enfants qui l’épuisent (et un mari qui la méprise), mais en fera un huitième pour avoir le prix des familles nom­breuses. Gabriele, lui, paie la taxe du céli­bat (“la soli­tude est une richesse”, dit-il avec un sourire doux-amer)… C’est pour eux que cette journée sera très par­ti­c­ulière, car le film racon­te la ren­con­tre éphémère de ces deux êtres si opposés en apparence, mais qui ne sont, au fond, que deux vic­times d’un régime lib­er­ti­cide, qui les opprime et les hum­i­lie.

Si le réc­it se con­cen­tre sur le drame intime vécu par Antoni­et­ta et Gabriele, l’Histoire ne quitte jamais l’écran. Du début à la fin du film, la voix de Gui­do Notari, trans­mise par la radio de la concierge, décrit avec emphase les événe­ments qui se déroulent sur la voie des Forums impéri­aux. Ettore Sco­la, qui a lui-même vécu cette journée en tant que “balil­la” (mem­bre d’une organ­i­sa­tion de jeunesse fas­ciste), a util­isé des extraits radio­phoniques authen­tiques, car il voulait la voix même du speak­er offi­ciel du régime. Par les haut-par­leurs de cette petite radio, les hymnes et march­es mil­i­taires entrent dans l’espace exigu des deux apparte­ments, et vien­nent soulign­er la fragilité du bref instant de lib­erté qui sem­ble accordé aux per­son­nages. Par la voix vir­ile et assurée de Gui­do Notari, le fas­cisme pénètre l’espace, tout comme l’œil de la concierge vient scruter l’intérieur de l’appartement pour y décel­er des com­porte­ments déviants. L’agrandissement épique de l’espace, per­mis par une voix radio­phonique resti­tu­ant avec une pré­ci­sion minu­tieuse les événe­ments his­toriques de la voie des Forums impéri­aux, n’est là que pour inten­si­fi­er la men­ace per­ma­nente qui pèse sur Antoni­et­ta et Gabriele, enfer­més dans un espace sous sur­veil­lance, totale­ment investi par le fas­cisme (les B.D., les albums pho­to, etc.).

La mise en scène traduit avec brio la lutte qui se joue entre le désir de lib­erté des per­son­nages et les con­traintes qui pèsent sur eux, la ten­sion entre une volon­té de légèreté et la chape de plomb posée sur leurs exis­tences par le régime. Les mou­ve­ments d’Antonietta et Gabriele com­posent mal­gré eux comme une danse de séduc­tion, car ils sont con­traints de main­tenir la dis­tance (pour éviter les médi­s­ances de la concierge notam­ment) tout en cher­chant sans cesse à l’abolir. Tout au long du film, la caméra se meut sans cesse, glisse le long des parois de cet immeu­ble à l’architecture fas­ciste, observe à tra­vers les fenêtres, s’approche des per­son­nages, passe d’un espace à un autre : elle sem­ble nous dire que dans ces immeubles, on est tou­jours sous le regard de l’autre ; mais ce faisant, elle effectue, comme les per­son­nages, un bal­let inin­ter­rompu, comme si tout arrêt risquait d’être défini­tif. Si la mise en scène joue sans cesse sur le proche et le loin­tain, elle tire surtout un remar­quable par­ti de la ver­ti­cal­ité de l’immeuble. C’est sur le toit en effet que les deux pro­tag­o­nistes parvien­dront enfin à s’échapper pour vivre un bref instant de lib­erté, au milieu des draps blancs flot­tants au vent con­tre un ciel d’un bleu pur. Exit le dra­peau noir qui avait fait la tran­si­tion entre les images d’archives et le début de l’histoire dans l’immeuble. La fin du film répon­dra en miroir à cette sorte d’échappée onirique par la descente aux enfers accom­plie par Gabriele, observé en plongée par Antoni­et­ta alors qu’il descend les escaliers en spi­rale, accom­pa­g­né de deux sbires en cos­tume som­bre. Le plan passe alors en con­tre-plongée, pour nous mon­tr­er Antoni­et­ta, minus­cule der­rière sa fenêtre, fausse princesse empris­on­née dans sa tour.

C’est avec une vraie sen­si­bil­ité, sans pathos ni trompettes, que le film parvient à entremêler le drame intime et l’histoire de l’Italie fas­ciste. Une journée par­ti­c­ulière porte un regard pudique sur une société en souf­france (la pho­togra­phie bla­farde, presque en noir et blanc, est comme le symp­tôme d’une société mori­bonde), sans daign­er céder à une rhé­torique facile, et sans dédaign­er de nous faire sourire, et même rire. Il faut dire que les répliques de Mas­troian­ni sont sou­vent très drôles, même si der­rière l’humour perce bien sou­vent une cer­taine amer­tume. C’est ain­si qu’à pro­pos de lui-même, et des médi­s­ances de la concierge, il déclare : “Je ne crois pas que le locataire du 6e soit antifas­ciste, c’est plutôt le fas­cisme qui est antilo­cataire du 6e.” Ettore Sco­la démonte la rhé­torique du régime à tra­vers l’ironie de Gabriele, qui s’amuse de la naïveté d’Antonietta et la con­duit à faire remon­ter à la sur­face les vérités qu’elle se cache. Une vraie maïeu­tique de l’ironie, en somme.

Une journée par­ti­c­ulière n’est pas un film sur le fas­cisme – ou pas seule­ment – mais sur la men­tal­ité fas­ciste. Au départ, Ettore Sco­la n’avait d’ailleurs pas prévu de le situer dans le passé. Citons plutôt le cinéaste, évo­quant le film : “Certes, le fas­cisme his­torique est mort en tant que régime, mais le fas­cisme psy­chologique quo­ti­di­en, le fas­cisme qui impose la norme et con­damne celui qui est dif­férent, n’est pas mort.” Ou, comme le dit Gabriele : “On se soumet tou­jours à la men­tal­ité des autres…” Il faut cer­taine­ment se réjouir que le film ressorte aujourd’hui.

Que dire de plus, sinon que Sophia Loren et Mas­troian­ni sont ici au som­met de leur art. La diva incar­ne sans crainte une ménagère aux col­lants filés, aux yeux creusés et au teint bla­fard, et le latin lover de La Dolce Vita, un homo­sex­uel traqué. On se rap­pelle de lui, déjà, dans Le Bel Anto­nio, en impuis­sant : de tels rôles, loin de démythi­fi­er les stars, font cha­toy­er les mythes de couleurs plus rich­es et plus intens­es. De tels acteurs, loin de trans­former leurs rôles pour y faire belle fig­ure, les créent véri­ta­ble­ment pour les faire son­ner encore plus juste.