De la pro­lifique car­rière de Tay Gar­nett, pour­tant jalon­née de suc­cès dans les années 1930 et 1940, on ne retient générale­ment que le mythique Fac­teur sonne tou­jours deux fois (1946), ode à la sen­su­al­ité tapageuse de Lana Turn­er. Pour­tant, le cinéaste ne doit pas être con­sid­éré comme un sim­ple faiseur du temps des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens, fort d’un univers par­faite­ment recon­naiss­able (fait de moi­teur, de vice et de vio­lence), plutôt à con­tre-courant de l’idéologie alors dom­i­nante. Pépite par­mi ses films oubliés, La Mai­son des sept péchés prend un malin plaisir à sub­limer l’inconvenante Mar­lene Diet­rich.

Pen­dant plus de trente ans de car­rière au ciné­ma, Mar­lene Diet­rich n’a jamais vrai­ment traqué la var­iété des com­po­si­tions. Ne cher­chant pas for­cé­ment à se met­tre au ser­vice d’un per­son­nage, la célèbre actrice alle­mande dev­enue améri­caine d’adoption a surtout choisi ses rôles comme on pioche des matéri­aux pour ériger une stat­ue sur laque­lle même le temps n’a pas d’emprise. À trente, quar­ante, cinquante ou même soix­ante ans, Diet­rich s’est tou­jours attachée à rester Mar­lene, icône acces­si­ble, vamp pop­u­laire, femme fatale venue des bas-fonds, seule capa­ble de tenir tête à une armée d’hommes pour qui les bonnes manières ne sont pas légion. De L’Ange bleu (1930) à La Soif du mal (1958), rien ne sem­ble avoir altéré ce mag­nétisme sin­guli­er et plutôt à con­tre-courant des stéréo­types féminins de l’époque. Jouant l’am­biguïté sex­uelle (une voix suave et grave, un corps rigide ne se soustrayant jamais à l’autorité d’un homme, un vis­age anguleux et un regard autori­taire) alors que les autres actri­ces en vogue pou­vaient jouer la carte de l’hyperféminité, Mar­lene Diet­rich est tout aus­si crédi­ble en vamp décom­plexée qu’en garçonne à qui on ne la fait pas (rap­pelons-nous du fameux bais­er les­bi­en dans Moroc­co). C’est cette matière pré­cieuse que Tay Gar­nett tra­vaille tout au long de ce film réal­isé en 1940, à l’aube d’une sec­onde car­rière pour l’actrice qui venait tout juste d’effectuer une tra­ver­sée du désert, après avoir cessé sa col­lab­o­ra­tion avec Josef von Stern­berg.

Dans La Mai­son des sept péchés, elle incar­ne Bijou (un surnom qu’elle aurait pu porter dans la qua­si-total­ité de ses films), une chanteuse de cabaret som­mée de quit­ter l’île des mers du Sud où elle tra­vaille. Con­damnée pour avoir provo­qué une émeute, elle est expul­sée par bateau. Tirant chaque sit­u­a­tion à son avan­tage, elle prof­ite du périple pour ren­con­tr­er de nou­veaux cama­rades (un déser­teur, un pick­pock­et). Une fois rev­enue sur terre, elle retrou­ve le pro­prié­taire du café des « sept péchés » et croise un jeune lieu­tenant (John Wayne). La ren­con­tre provoque des étin­celles et laisse finale­ment paraître les aspi­ra­tions fon­da­men­tales de la femme fatale. Si celles-ci peu­vent décevoir dans la mesure où elles la font obéir à une représen­ta­tion extrême­ment con­ven­tion­nelle du bon­heur (le mariage, la fidél­ité, mais n’oublions pas que nous sommes en 1940, et que le comité de cen­sure améri­cain veille au grain), elles n’en occul­tent pas moins la manière totale­ment décom­plexée avec laque­lle le réal­isa­teur abor­de cer­tains thèmes plutôt incon­venants pour l’époque comme par exem­ple le désir, la pul­sion ou encore le masochisme sen­ti­men­tal.

De la part de celui qui entr­era dans l’histoire du ciné­ma grâce au Fac­teur sonne tou­jours deux fois, il n’y a rien d’étonnant à voir com­bi­en le culte d’une cer­taine viril­ité (démon­stra­tions inces­santes de force, bagar­res réglées comme des métronomes) est ren­du à son absur­dité, voire son insignifi­ance, dès qu’une femme parvient à sus­citer un désir suff­isam­ment puis­sant pour que le sys­tème basé sur la pré­dom­i­nance de l’homme s’en retrou­ve totale­ment boulever­sé. Bien avant le fameux film préc­ité et la célèbre his­toire du mécani­cien obnu­bilé par la beauté de la femme du garag­iste qui l’emploie au point d’accepter de tuer celui-ci, Bijou mod­i­fie ici, par sa seule présence, l’ordre et la hiérar­chie telle qu’elle avait été établie par les hommes. Compte tenu de la moi­teur si prég­nante dans les plans de Gar­nett et son goût man­i­feste pour tra­quer la pul­sion refoulée, on pour­rait même se deman­der si le cinéaste ne fait pas l’apologie d’un anar­chisme sex­uel (loin du ter­ri­toire améri­cain, c’est tou­jours mieux pour faire pass­er la pilule) puisque toutes les névros­es des per­son­nages sem­blent naître d’une frus­tra­tion à ne pou­voir laiss­er cours à leur désir. Alors Mar­lene, prési­dente ? C’est en sub­stance le pro­gramme assez déli­cieux que laisse entrevoir ce film noir mécon­nu et qu’une reprise en salles per­met aujourd’hui de redé­cou­vrir.