C’est sur les planch­es du Jamel Com­e­dy Club, il y a main­tenant quelques années, que Fab­rice Éboué et Thomas Ngi­jol se sont ren­con­trés, en même temps que le grand pub­lic les décou­vrait. Ils ont plus d’un point com­mun : leur impli­ca­tion houleuse dans le paysage télévi­suel – un véri­ta­ble « je t’aime, moi non plus » auquel ils ont tous deux choisi de met­tre fin –, leur cynisme tout à fait décom­plexé et apoli­tique, et bien sûr, leur couleur de peau. Même s’ils ne col­lab­o­raient plus ouverte­ment, cha­cun sem­blant s’occuper de sa car­rière solo, leur air de ne pas y touch­er ne trompait per­son­ne : jamais ensem­ble à la télévi­sion, ni sur les planch­es, mais jamais trop loin l’un de l’autre non plus. Out­re les rumeurs de film qui cir­cu­lent depuis un bon bout de temps main­tenant, on pou­vait surtout lire leurs noms au générique du génial Inside Jamel Com­e­dy Club, faux mak­ing-of de tournée où tous les mem­bres de la troupe deve­naient les plus sin­istres ordures, avec tout ce qu’il faut d’autodérision et une vraisem­blance assez déroutante. Affir­mant des car­ac­tères plus vicieux, racistes et/ou égoïstes les uns que les autres, le scé­nario écrit à six mains y fai­sait preuve d’une finesse vrai­ment jouis­sive. Autant de bonnes raisons d’accueillir ce Case départ avec envie. Mal­heureuse­ment, il sem­ble que les deux acolytes aient aban­don­né en route une bonne part de leur inso­lence. Leur force, qui tenait aupar­a­vant à leur façon de n’obéir à rien, ni même à un mil­i­tan­tisme de bon ton, s’émousse ici dans un con­te à la morale ennuyeuse. Éboué et Ngi­jol se détour­nent donc de l’irrévérence fon­da­men­tale de leur humour, sûre­ment trop con­cen­trés sur d’autres aspects.

En pre­mier lieu, et c’est tout à fait par­donnable, la ten­ta­tive d’exprimer un dis­cours sur la négri­tude à tra­vers une comédie. Mal­heureuse­ment, Case départ est peu­plé de stéréo­types, incar­nés par des com­porte­ments si car­i­cat­u­raux qu’ils ver­rouil­lent toute chance de dégager une dis­cus­sion. Dans ces enjeux, il aurait presque ten­dance à con­vo­quer les lumières de ce siè­cle, mais il manque un per­son­nage clair­voy­ant, un Socrate, un sage prêt à orchestr­er les incom­mu­ni­ca­tions. La seule véri­ta­ble sail­lie du film, ce sont les per­son­nages eux-mêmes, noirs détournés de leur négri­tude, que les auteurs ne ména­gent pas ; sûre­ment boudés par un cer­tain con­formisme, les vices qu’ils fig­urent sont la source de quelques moments vrai­ment hila­rants. Hélas, après avoir, en quelque sorte, réc­ité sa bande-annonce, le film libère les deux acteurs de leurs per­son­nages pour les livr­er au caboti­nage, semant la pagaille dans une mai­son de cire, dont le racisme des occu­pants est d’un extrémisme qua­si irréel. Le change­ment d’époque autorise presque tout, et le décalage porte ses fruits, mais le petit jeu ne tient pas la dis­tance.

Il sem­ble alors qu’Éboué et Ngi­jol se retrou­vent en quelque sorte écrasés par l’envergure du tour­nage. Le ciné­ma est gour­mand, il a plus de con­traintes qu’un sketch, en par­ti­c­uli­er avec autant de moyens, et a tôt fait de grig­not­er la légèreté de l’humour pour gaver les per­son­nages de don­nées mal à leur place : un cou­ple à la dérive, une pater­nité mal assumée, un patron envahissant… asphyx­iés par ces paramètres, peu à peu Joël et Régis devi­en­nent, à notre plus grande sur­prise et décep­tion, de mignons petits sol­dats con­formistes. La preuve en est de ce triste épi­logue à base de famille réu­nie et de pavil­lon de ban­lieue : Éboué et Ngi­jol, dans le grand bain, bar­bo­tent au bord, privés de l’insouciance de la scène, de l’improvisation, comme dérac­inés ; dom­mage. Fig­u­rant par­mi les meilleures révéla­tions de la scène comique hexag­o­nale, on ne saurait leur souhaiter mieux que de sim­ple­ment revenir à ce qu’ils font avec le plus de tal­ent : du stand-up.