Pre­mier long-métrage réal­isé par Fab­rice Éboué en solo, Coex­is­ter ne fait pas vrai­ment bouger vers l’a­vant les lignes posées par les films coréal­isés avec son com­plice de stand-up Thomas Ngi­jol, ou le film solo de ce dernier Fastlife. C’est-à-dire qu’on reste dans le reg­istre de la comédie au poten­tiel vachard et sub­ver­sif mais qui ne sait s’empêcher de com­pos­er : des films qui cherchent à met­tre les pieds dans le plat d’un thème qui fâche (le rap­port com­plexé à l’altérité, essen­tielle­ment com­mu­nau­taire, dans la société française), mais dont la force de frappe est entravée par les facil­ités employées pour sat­is­faire l’impératif de livr­er un pro­duit grand pub­lic.

Dans Coex­is­ter, Éboué inter­prète lui-même un pro­duc­teur musi­cal aux abois qui, pour sauver sa place, s’ef­force de mon­ter de toutes pièces un trio chan­tant mul­ti­con­fes­sion­nel et sup­posé­ment fédéra­teur, com­posé d’un rab­bin (bour­ré de com­plex­es), d’un imam (bidon) et d’un curé (petit saint). Entre les trois hommes dont les petits vices cachés vont peu à peu se faire jour, ce ne sera jamais le franc antag­o­nisme, mais il y en aura tou­jours un pour provo­quer l’autre avec un préjugé le con­cer­nant. Éboué, non plus, ne man­quera pas une occa­sion de tir­er un gag bien sen­ti sur la per­cep­tion de l’autre en France, sor­tant du cha­peau des trou­vailles plus ou moins fin­audes, dont on retien­dra cette répar­tie acerbe d’une femme voilée venant oppor­tuné­ment con­tre­car­rer le cliché de la sil­hou­ette muette et soumise. Il y a chez l’hu­moriste une cer­taine con­stance à charg­er nos com­plex­es socié­taux vis-à-vis de la norme et de ce qui s’en écarte, cou­plée avec un sens de l’ob­ser­va­tion cer­tain qui l’aide à faire mouche. Mais fatale­ment, la lim­ite de la démarche finit par se dessin­er : aux moments clés de son réc­it, le film sem­ble se rétracter, tir­er des ficelles plus con­v­enues (voire franche­ment pau­vres, cf. la mésaven­ture du curé dans un strip-tease) pour espér­er sat­is­faire le plus grand nom­bre.

Rire ensemble ?

C’est d’au­tant plus frus­trant qu’on sent bien, par moments, qu’Éboué rechigne à con­sacr­er plus de temps que néces­saire à cer­taines de ces gross­es ficelles (voir la sous-intrigue sen­ti­men­tale sur les prob­lèmes de cou­ple de son per­son­nage, qu’il traite en pointil­lés et dont il expédie le hap­py-end). Mais il est indé­ni­able que son inten­tion sub­ver­sive souf­fre d’un manque de volon­té pro­fonde. Le fait, par exem­ple, qu’il n’é­gratigne pas plus que cela l’in­dus­trie musi­cale, s’ap­puie dessus même, comme dans les presta­tions musi­cales des per­son­nages où il repro­duit sage­ment les tics des clips et des cap­ta­tions de con­certs, appa­raît comme un symp­tôme : il voudrait don­ner des démangeaisons à un air du temps, mais lui-même est trop par­tie prenante d’un sys­tème pour se don­ner les moyens de sa pré­ten­tion. Même son effi­cac­ité comique à car­i­ca­tur­er l’idéal du vivre-ensem­ble en souf­fre, faute de se détach­er des facil­ités à met­tre sa car­i­ca­ture en place. Son trio mal assor­ti, mal­gré le tal­ent comique des acteurs, fonc­tionne assez laborieuse­ment : de longs pas­sages ne sont de toute évi­dence ani­més que par les car­ac­téris­tiques d’un per­son­nage à la fois (avec une bonne part dédiée au faux imam joué par Ramzy Bedia, dont l’im­pos­ture s’avér­era un dan­ger majeur pour le groupe). C’est que ces per­son­nages, réalis­era-t-on, ne sont écrits et filmés avec guère plus de con­sis­tance que les car­ac­téris­tiques pri­maires qui jus­ti­fient leur présence (la fragilité psy­chologique, l’im­pos­ture, le côté boy-scout), ce qui est assuré­ment pra­tique pour fournir des gags sans effort, mais lim­ite sérieuse­ment la portée de l’ensem­ble et surtout la crédi­bil­ité de l’in­ten­tion de s’in­téress­er aux vicis­si­tudes d’un groupe humain. À l’ar­rivée, on attend encore le film qui se don­nera pleine­ment les moyens d’ad­min­istr­er à la comédie française de rabi­bochage social d’ar­rière-garde, le genre de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, le coup de pied au bas-ven­tre qu’elle mérite.