24 inter­views en une après-midi ! C’est un Álex de la Igle­sia harassé, mais souri­ant – et relax dans son t‑shirt aux couleurs du Cynoque des Goonies ! – qui nous a accueil­lis. Quelques mots avec le réal­isa­teur très gen­til de films très méchants.

La struc­ture de Bal­a­da Triste est celle du film de super-héros : trau­ma enfan­tin, con­struc­tion de l’identité alter­na­tive, développe­ment de pou­voirs… Est-ce inten­tion­nel ?

AdlI – Totale­ment. C’est comme si le per­son­nage de Car­los, celui qui inter­prète Javier[1], se trans­for­mait en Jok­er, et comme si Ser­gio[2] se trans­for­mait en mon­stre de Franken­stein. Le cri­tique améri­cain Har­ry Knowles, du site Ain’t It Cool News, me dis­ait que la fin de mon film rap­pelle celle de Spi­der-Man, lorsqu’il perd sa copine, ce qui se pas­sait en haut d’un pont – c’est effec­tive­ment une scène qui m’a mar­qué, c’est une sorte de référence.

L’image la plus forte du film, et peut-être l’une des plus fortes de votre fil­mo­gra­phie, est celle de Fran­co mor­du vio­lem­ment par le per­son­nage prin­ci­pal. C’est à la fois très fort, très grotesque, très poli­tique, d’autant que l’époque dépeinte est très proche, his­torique­ment, de votre pro­pre his­toire…

C’est une vengeance ! Cette scène, c’est une scène de ter­reur rurale. C’est comme dans ce film, Furtivos [3], qui est aus­si une vengeance sur le fran­quisme, via les scènes de chas­se, parce que Fran­co aimait beau­coup chas­s­er. Ce que j’adore dans cette scène, Fran­co sem­ble bon, même adorable. C’est quelqu’un qui était capa­ble de faire fusiller 4.000 per­son­nes après avoir mangé, mais il défend un pau­vre type face au colonel hargneux. Il dit au colonel (alors que celui-ci traite le per­son­nage prin­ci­pal comme un chien de chas­se, NDLR) : « ce n’est pas chré­tien, ce que tu fais là, de traiter quelqu’un comme ça, de l’humilier à ce point. » Donc voilà, il parait bon, et tout à coup… Je voulais cass­er cette image-là.

Vous êtes cou­vert de prix en Espagne, avec notam­ment des Goyas à la pelle. Pourquoi, selon vous, l’Espagne est plus récep­tive à votre tal­ent, qu’elle vous recon­naît à votre juste valeur, tan­dis que, par exem­ple, en France, vous êtes plus un cinéaste réservé à un pub­lic de fans ?

Je ne sais pas trop pourquoi. Je crois que mes sujets tombent sou­vent bien, que je plais aux gens là-bas – je perçois bien la façon qu’ont les gens de voir la vie. Cette con­nex­ion-là fait que le pub­lic est au ren­dez-vous. En même temps, ce n’est pas automa­tique. Sou­vent, je trou­ve – d’après ce que je lis dans les cri­tiques – qu’on com­prend mieux mes films en France, ou à l’étranger.

Et puis ça dépend : pour Bal­a­da Triste, j’ai reçu deux prix à Venise[4], tan­dis que j’étais nom­iné aux Goya 14 fois, et je n’en ai reçu que deux ! Donc, ce n’est pas automa­tique…

Dans le ciné­ma fan­tas­tique, la fig­ure du mon­stre (la créa­ture de Franken­stein, Edward dans Edward aux mains d’argent, le fan­tôme de l’opéra…) est une fig­ure sou­vent pos­i­tive, de vic­time. C’est aus­si une fig­ure très présente dans votre fil­mo­gra­phie – Bal­a­da Triste, c’est un peu le film où toute votre réflex­ion sur le mon­stre aboutit.

J’aime beau­coup le ciné­ma muet de l’Universal, avec les films de Lon Chaney, surtout. C’est pour ça que j’aime que le mon­stre soit le pro­tag­o­niste, et que les méchants soient les gens nor­maux. C’est un ciné­ma très libéra­teur, qui se place du point de vue de la per­son­ne qui souf­fre le plus. On s’identifie mieux à un per­son­nage qui souf­fre, qui ne trou­ve pas sa place dans la vie, dans le monde, c’est grat­i­fi­ant. Ça nous rend plus heureux, parce qu’on a l’impression de quelqu’un qui vit un petit peu ce qu’on vit, nous aus­si. Alors que les films de vain­queurs, comme James Bond par exem­ple, qui gagne tou­jours à la fin, c’est peut-être diver­tis­sant, mais ça n’est pas émou­vant, ça ne nous touche pas.

J’ai com­mencé à aimer le ciné­ma grâce à la col­lec­tion de pho­tos de mon­stres de Famous Mon­sters of Film­land, de For­est J. Ack­er­man[5]. Je me rap­pelle que, dans cette revue, il y avait tou­jours un encart de bande dess­inée. Je me sou­viens surtout d’une BD sur un Père Noël assas­sin – ça m’a ter­ror­isé, mais ça me fascine. C’est ce genre de référence qui forme mon univers, aujourd’hui encore.

Le générique est remar­quable, avec sa jux­ta­po­si­tion d’images, il est d’une très grande vio­lence, d’une très grande effi­cac­ité aus­si. De plus, à chaque fois qu’apparaît un nom de l’équipe au générique, on entend les rires des enfants dans le pub­lic. Est-ce que vous nous dites que, finale­ment, tout ça n’est pas très sérieux ?

(rires) C’est une blague à l’in­ten­tion des pro­duc­teurs. On voit beau­coup ce genre de générique, surtout en Espagne : les logos du min­istère de la Cul­ture, des pro­duc­teurs, de l’ami du pro­duc­teur, de la copine du pro­duc­teur… De tout ceux qui ont mis de l’argent. Et donc ça fait des génériques de début qui sont inter­minables, parce qu’il y a tou­jours beau­coup de gens qui ont financé le film. Au bout d’un moment, ça fait rire les gens dans les salles, telle­ment ça devient long et répéti­tif. J’ai donc placé les rires des enfants à l’apparition de chaque nom d’une per­son­ne de la pro­duc­tion.

C’est aus­si une pique à l’in­ten­tion de ces pro­duc­teurs, parce que ça n’a pas été facile de pro­duire Bal­a­da Triste !

Alors, pour finir, une ques­tion vrai­ment impor­tante… Pourquoi est-ce que vous avez util­isé « Je l’aime à mourir », chan­tée par Cabrel en espag­nol, dans votre film ?

(rires) Ah ! On ne me l’a pas encore posée, celle-là !

C’est parce que cette chan­son me fasci­nait quand j’étais petit. Je suis tombé amoureux d’une femme que je ne con­nais­sais pas en enten­dant cette chan­son… et main­tenant, je la con­nais, ça y est.

Notes

Notes
↑1 Car­los Are­ces.
↑2 Anto­nio de la Torre.
↑3 (José Luis Borau, 1975).
↑4 Dont le Lion d’argent pour son tra­vail de réal­isa­teur.
↑5 L’un des pre­miers titres de presse améri­cains sur le ciné­ma de genre, créé en 1958.