Critikat

Cecilia Mangini

de Cecilia Mangini

Cecilia Mangini, agitateur culturel

par Anne-Violaine Houcke

L’obscure clarté du sud

La 33ème édi­tion du fes­ti­val du Film de Femmes de Créteil vient de se clore. Cette année, c’est le sud de l’Europe qui en a été le cen­tre : l’Espagne, le Por­tu­gal, l’Italie, la Grèce, les Balka­ns. Pilar Miro, Tere­sa Villaverde, Maria de Medeiros, Athi­na Rachel Tsan­gari et bien d’autres réal­isatri­ces sont venues par­ler de leurs films, les revoir d’un œil dif­férent grâce au pub­lic, voir les films des autres, ani­mer des ren­con­tres : elles sont venues échang­er des regards, pro­longer et partager leur engage­ment social, poli­tique, artis­tique. Dans l’écrin du fes­ti­val, une petite pépite a brûlé d’un feu depuis longtemps entretenu, attisé, propagé : celui d’une pas­sion esthé­tique et éthique intime­ment résis­tante aux froides logiques du monde con­tem­po­rain, d’un monde qu’il con­vient, tout au moins, de con­tin­uer de penser et de regarder – de savoir regarder – pour con­serv­er sa lib­erté et son human­ité. Cecil­ia Mangi­ni est cette pépite, mise en lumière par un Fes­ti­val qui n’a de cesse de ramen­er sous nos yeux des fig­ures que l’ “on” (dis­ons, dans un sens large, le “poli­tique”) préfère tenir aux marges. Pre­mière réal­isatrice ital­i­enne de doc­u­men­taires, Cecil­ia Mangi­ni est l’incarnation d’un dou­ble défi : défi pour les femmes d’affirmer leur place dans la société (et der­rière une caméra) ; défi pour le doc­u­men­taire de con­tin­uer à exis­ter, et notam­ment en Ital­ie, mal­gré son statut de “per­sona non gra­ta”, si l’on peut dire, “non désiré”, car dérangeant.

Cecil­ia Mangi­ni naît le 31 juil­let 1927 à Mola di Bari, dans les Pouilles, cette région de l’Italie mérid­ionale aux vil­lages brûlés par le soleil, aux paysans écrasés par la mis­ère, “angle mort” d’un pays qui va bien­tôt se lancer dans une fuite en avant et qui, regar­dant ce qu’il laisse der­rière lui au bord de la route, préfère y voir, avec la douce hypocrisie de la nos­tal­gie, des “chro­mos” jau­nis, plutôt une réal­ité en ruines qui met trop en évi­dence les con­tra­dic­tions de la moder­nité et les lim­ites de la course au “pro­grès”. Mais ce sud, c’est aus­si le “sud mag­ique”, un puits de vital­ité où le pays pour­rait puis­er des solu­tions aux impass­es con­tem­po­raines, où reli­gion et super­sti­tion s’accommodent l’une l’autre pour que sur­vivent des tra­di­tions cul­turelles désor­mais en dan­ger. À sa nais­sance, la mère de Cecil­ia la fait bap­tis­er par une voi­sine, Maria, par peur, entre reli­gion et super­sti­tion, qu’elle n’aille dans les limbes si elle mourait. En 1959, pour son deux­ième doc­u­men­taire, Cecil­ia Mangi­ni revient sur sa terre natale, quit­tée plus de vingt-cinq ans plus tôt pour Flo­rence, puis Rome. Dans ce deux­ième court-métrage, Maria e i Giorni (Maria et les jours), elle filme cette fig­ure sur­vivante, résis­tance, d’un monde en train de dis­paraître : une femme qu’elle décrit comme le “mod­ule” de ce qu’était la paysanne, une femme fière de son tra­vail, recon­nue de tous, écoutée, car son autorité nais­sait de la con­science qu’elle avait de sa pro­pre valeur. Peut-être n’est-il pas exagéré de rap­procher, dès ce sec­ond film, le “style” de Cecil­ia Mangi­ni du Car­avage, dont Pasoli­ni écrivait :

Le Car­avage a donc inven­té tout un monde à met­tre devant son chevalet, dans son ate­lier : des types nou­veaux de per­son­nes, au sens social et au sens des car­ac­tères, des types nou­veaux d’objets, des types nou­veaux de paysage. Deux­ième­ment, il a inven­té une nou­velle lumière. À la lumière uni­verselle de la Renais­sance pla­toni­ci­enne, il a sub­sti­tué une lumière quo­ti­di­enne et dra­ma­tique. Le Car­avage a inven­té ces nou­veaux types de per­son­nes et de choses, comme ces nou­veaux types de lumière, parce qu’il les a vus dans la réal­ité. Il s’est aperçu qu’autour de lui, exclus par l’idéologie cul­turelle en place depuis env­i­ron deux siè­cles, il y avait des hommes qui n’étaient jamais apparus dans les grands reta­bles ou dans les tableaux, et qu’il y avait des heures du jour, des formes de lumière, labiles mais absolues, qui n’avaient jamais été repro­duites et qui, repoussées tou­jours plus loin de l’usage et de la norme, avaient fini par devenir scan­daleuse et avaient donc été oubliées. Au point qu’on peut sup­pos­er que les pein­tres, et les hommes en général, jusqu’au Car­avage, ne les voy­aient prob­a­ble­ment même pas.[1]

Maria, dans Maria e i Giorni (Cecil­ia Mangi­ni, 1959)

En 1933, la crise économique qui frappe l’Italie mérid­ionale de plein fou­et pousse la famille de Cecil­ia Mangi­ni à émi­gr­er au nord, à Flo­rence. C’est là que, comme tous les enfants alors, elle prête fière­ment ser­ment au fas­cisme, qu’elle jure de lui être fidèle, au prix de son sang. Elle est “fille de la lou­ve”. Le fas­cisme menait une véri­ta­ble poli­tique de séduc­tion vis-à-vis des jeunes. Une séduc­tion dont l’un des instru­ments, sinon l’arme prin­ci­pale, était l’image : via la cen­sure ciné­matographique et la pro­pa­gande visuelle. Mais c’est aus­si, para­doxale­ment peut-être, grâce aux Cineguf (cer­cles ciné­matographiques insti­tués par le régime fas­ciste et des­tinés aux uni­ver­si­taires[2]) que Cecil­ia Mangi­ni apprend à regarder et que naît sa pas­sion pour les images. Après la guerre, le néoréal­isme dessille les regards, en même temps qu’en deux ans, elle rat­trape dans les ciné-clubs de Flo­rence cinquante ans de ciné­ma. Elle n’est pas seule à vouloir, à tout prix, voir, enreg­istr­er, mon­tr­er l’Italie aux Ital­iens : elle s’inscrit au con­traire dans un bouil­lon­nement artis­tique, cul­turel, sans précé­dent en Ital­ie. Le musée du Jeu de Paume à Paris a présen­té récem­ment une rétro­spec­tive des films de Vit­to­rio De Seta : mais il faut aus­si évo­quer Giuseppe Fer­rara, Gian­fran­co Min­gozzi, Lui­gi Di Gian­ni, et l’époux de Cecil­ia Mangi­ni, avec qui elle va co-écrire et co-réalis­er des doc­u­men­taires, Lino Del Fra. Elle est, en revanche, la seule femme.

Femme à la cig­a­rette, pho­togra­phie de Cecil­ia Mangi­ni

“Nous avions le culte de l’image”

L’empire de l’im­age

Je crois qu’entre ciné­ma et pho­togra­phie, la con­tiguïté est telle qu’il n’existe pas de fron­tières entre l’un et l’autre, car les deux sont régis par un seul empire, celui de l’image, qui com­mu­nique une grande quan­tité d’informations et même de sen­ti­ments, en négatif et en posi­tif. Tout ce qui a à faire avec la vie est bien plus lié à l’image qu’à la parole écrite.[3]

C’est cette phrase qui a don­né son titre à la belle expo­si­tion mon­tée par Clau­dio Domi­ni, à la Mai­son des Arts de Créteil, de pho­togra­phies pris­es par Cecil­ia Mangi­ni entre 1952 et 1965. “L’Impero dell’Immagine” : l’empire de l’image, sa puis­sance, sa force. Cet “empire de l’image”, toute la généra­tion qui a vécu sous le fas­cisme en sait quelque chose. Cecil­ia Mangi­ni réalis­era d’ailleurs, en 1962, avec son époux Lino Del Fra et Lino Mic­ci­chè, un doc­u­men­taire d’archive con­sti­tué qua­si unique­ment à par­tir de la pro­pa­gande visuelle mise en œuvre par les régimes fas­cistes : All’Armi, Siam Fascisti. À Flo­rence, les Cineguf parvi­en­nent par­fois à faire pass­er entre les mailles de la cen­sure ciné­matographique des films de Carné ou de Duvivi­er. C’est dans ces ciné-clubs du régime que Cecil­ia Mangi­ni apprend ce que sont un cadrage, une séquence, un réc­it ciné­matographique. Mais le flot d’images ambiant, notam­ment celui qui est déver­sé par les “ciné-jour­naux” pro­duits par l’Institut Luce et dif­fusé dans les salles de ciné­mas, met en scène une “mys­tique fas­ciste” qui tient de la mys­ti­fi­ca­tion.

“L’image (…) com­mu­nique une grande quan­tité d’informations et même de sen­ti­ments, en négatif et en posi­tif” : appa­raît “en négatif” dans la com­mu­ni­ca­tion visuelle du régime fas­ciste tout ce qu’elle a relégué hors champ, ren­du invis­i­ble, et dont l’absence, aujourd’hui, vient trouer ces images. Volon­taire­ment “ignorés” sont, par exem­ple, ces pop­u­la­tions reléguées dans les “bor­gate”, ces bidonvilles de la périphérie romaine, et qui seront l’objet du pre­mier doc­u­men­taire de Cecil­ia Mangi­ni, en 1958 : Ignoti alla Cit­tà, “ignorés par la ville”. “Ignoti” : ignorés. Ce pre­mier mot du pre­mier doc­u­men­taire de la cinéaste définit a con­trario la ligne de force de toute son œuvre pho­tographique et ciné­matographique : faire de l’image un instru­ment de con­nais­sance et le lieu d’un dévoile­ment de la réal­ité, con­tre des pra­tiques d’occultations et de refoule­ment plus ou moins con­scientes et volon­taires – mais tou­jours néces­saire­ment idéologiques et poli­tiques.

“Être ital­ien sans avoir honte de l’être”

Quand le régime est tombé, dans cette lumière désas­treuse, dans un pays com­plète­ment détru­it par la guerre. Nous avons dû… nous étions comme ça, nous étions restés sans iden­tités. Je par­le de ma généra­tion. Les autres ont eu une aven­ture dif­férente, mais pour nous, ça a été ter­ri­ble, ter­ri­ble. Les jeunes gars qui avaient un ou deux ans de plus que moi sont allés com­bat­tre au nord avec les fas­cistes, car ils con­tin­u­aient à croire. Nous, selon moi, nous avons eu une perte de nous-mêmes, une con­fu­sion men­tale ter­ri­ble. Et vous savez aus­si, à voir les Améri­cains, les Anglais, ils étaient les vain­queurs. Ce n’est pas beau à voir, un pays dans lequel il y a quelqu’un qui vous…, qui a un pou­voir sur vous. Ça a été aus­si lourd, lourd… Très lourd, oui.
Et lente­ment, juste­ment, lente­ment, en voy­ant… vous savez, nous avons l’histoire… Je dis “nous”, mais il faut que je par­le pour moi-même. J’ai com­mencé à m’orienter au moment où nous avons proclamé la République. À ce moment, il y a eu une sorte de… (soupir de soulage­ment). On a éloigné le roi, la monar­chie n’était plus là, qui avait telle­ment de fautes poli­tiques. Aux égards d’un peu­ple qui croy­ait dans son roi. Et à par­tir de ce moment-là, on a com­mencé à trou­ver des choses qui pou­vaient nous porter à quelque chose dans lequel croire. À nou­veau. Ce n’était pas facile. À ce moment-là, nous avons eu une chance – je par­le pour moi : j’ai eu une chance incroy­able : j’ai vu des films, c’était des films de De Sica, de Rosselli­ni. Ils ont don­né le sens qu’on pou­vait être ital­ien sans avoir honte de l’être.[4]

Mais que sig­ni­fie “être ital­ien” ? La rhé­torique du régime fas­ciste avait mod­elé, à grands coups de manip­u­la­tions du glo­rieux passé antique, une iden­tité ital­i­enne arti­fi­cielle très éloignée de la réal­ité. 1945 : Ital­ie, année zéro. Le 13 juin 1946, la procla­ma­tion de la République est l’acte de nais­sance d’une nou­velle Ital­ie, et le néoréal­isme est le mou­ve­ment qui lui ouvre les yeux. Il faut (ré)-apprendre à voir, à regarder. Par soi-même, cette fois. C’est pourquoi l’urgence est d’aller sur le ter­rain. Le déplace­ment est un geste éthique, poli­tique : s’engager corps et âme pour ne plus être manip­ulé par des images reçues d’en haut, aller voir ce qui se passe aux marges, qui s’y tient, pos­er l’objectif là pour voir ce qui se tenait dans le hors-champ des images du régime.

En 1952, Cecil­ia Mangi­ni effectue un pre­mier reportage pho­to à Lipari, dans les îles éoli­ennes, dans les car­rières de pierre ponce. Les vis­ages, les gestes du tra­vail manuel, l’inscription des corps dans un envi­ron­nement aride et en trans­for­ma­tion, sont au cen­tre de son tra­vail.

Lipari, 1952. Pho­togra­phie de Cecil­ia Mangi­ni

Entre décem­bre 1964 et mars 1965, elle effectue un dernier reportage, au Viet­nam, avec son époux, Lino Del Fra. Entre temps, elle est passée au ciné­ma, et ce voy­age est conçu comme un repérage pour un film doc­u­men­taire mil­i­tant sou­tenant de la cause du Viet­nam du Nord. Mal­gré les con­trôles obses­sion­nels des autorités locales, et grâce à la dis­cré­tion per­mise par le dis­posi­tif de prise de vue de la Rollei­flex (visée par le dessus), le cou­ple réus­sit à faire quelques cen­taines de pho­tos, qui n’auront pas l’heur de plaire au com­man­di­taire du pro­jet, et le film ne se fera pas. Les pho­togra­phies, qui seront néan­moins large­ment pub­liées dans la presse nationale, doc­u­mentent la vie quo­ti­di­enne dans un pays en muta­tion : le tra­vail dans les champs, la vie ouvrière, les rites et rit­uels, la sur­vivance des fêtes tra­di­tion­nelles, mais aus­si la mil­i­tari­sa­tion bien oblig­ée de la société. Cet ultime reportage n’est fon­da­men­tale­ment pas dif­férent, dans sa démarche et ses objec­tifs, des pho­togra­phies pris­es à Lipari : si mil­i­tan­tisme il y a, ici comme dans son ciné­ma, il passe, sub­tile­ment, à tra­vers le souci de filmer avant tout des hommes, et d’enregistrer dans leurs gestes, leurs vis­ages, et dans le paysage, les muta­tions aux­quelles ils sont con­fron­tés. De révéler et doc­u­menter, par l’inscription sur la pel­licule, les traces de leur souf­france et celles de leur résis­tance. “Saisir les âmes les plus cachées de ce peu­ple”[5], dira Cecil­ia Mangi­ni. Plutôt que de mil­i­tan­tisme, c’est un engage­ment human­iste – mais l’humanisme est un mil­i­tan­tisme, et il est dom­mage que la nature pro­fondé­ment poli­tique et engagé de ce regard ait échap­pé au com­man­di­taire du pro­jet.

Hanoi, Viet­nam, jan­vi­er 1965. Pho­togra­phie de Cecil­ia Mangi­ni

Le réc­it en puis­sance

L’activité pho­tographique de Cecil­ia Mangi­ni, à l’exclusion du reportage au Viet­nam en 1965, s’arrête au moment pré­cis où elle entre en ciné­ma, en 1958. La série de pho­togra­phies pris­es à Flo­rence en 1958 est en fait déjà une activ­ité de repérages pour un film qu’elle tourne en 1959, Firen­ze di Pra­toli­ni. Les pho­togra­phies sont donc une sorte de pas­sage – de lieu de pas­sage, de cir­cu­la­tion – entre deux formes de réc­its : les romans de Vas­co Pra­toli­ni et le film de Cecil­ia Mangi­ni. La jeune femme pho­togra­phie les Flo­rentins comme ils sont écrits dans les romans de Pra­toli­ni, résis­tant, romanci­er, et co-scé­nar­iste de Païsa (Rosselli­ni, 1946), de Roc­co et ses frères (L. Vis­con­ti, 1960), et de La Bataille de Naples (Nan­ni Loy, 1962). Chaque pho­togra­phie est un réc­it en puis­sance, chaque per­son­ne est un per­son­nage dont l’histoire s’inscrit en creux dans l’image.

Firen­ze, 1958. Pho­togra­phie de Cecil­ia Mangi­ni

En 1956 et 1957, Cecil­ia Mangi­ni réalise pour l’hebdomadaire Roto­sei deux séries sur la Milan des écrivains Elio Vit­tori­ni et Ric­car­do Bac­chel­li : là encore, en chaque pho­togra­phie se déploie, se déroule un réc­it, celui d’une Ital­ie encore meur­trie par la Sec­onde guerre mon­di­ale et d’une Ital­ie divisée entre tra­di­tions et moder­nité. Ain­si, ces trois pho­togra­phies pris­es à San Dona­to Milanese met­tent en scène une his­toire qui se déroulera dans les films doc­u­men­taires de Cecil­ia Mangi­ni : Essere Donne, par exem­ple, revien­dra en 1965 sur ces usines qui poussent en plein champ, qui absorbent les hommes et lais­sent les femmes aux travaux des champs, ces usines que l’on regarde aus­si au loin, comme un rêve promet­tant une meilleure qual­ité de vie. Tom­ma­so n’oubliera pas ceux qui ne parvi­en­nent pas à par­ticiper au “pro­grès”, des jeunes, mais aus­si ce vieil homme au pre­mier plan, le dos tourné à l’avenir, le regard per­du dans la terre, entre dés­espoir et résig­na­tion.

1 et 2 : San Dona­to Milanese, 1956–1957. 3 : Alen­tours de Milan, 1956–1957

Les pho­togra­phies de Cecil­ia Mangi­ni témoignent d’une maîtrise par­faite du cadre, qui se con­firmera dans ses films doc­u­men­taires. “Nous avions un culte de l’image, dit-elle. Le cadre était tout, c’était notre inter­pré­ta­tion du réel.”[6] Inter­préter le réel, ce n’est pas le forcer : “la réal­ité col­la­bore”, dit-elle encore. L’objectif pho­tographique n’est pas objec­tif : le choix du moment de la prise de vue, le choix du cadrage déter­mi­nent les rap­ports entre les plans à l’intérieur de l’image, l’organisation des mass­es, les con­trastes lumineux. Dans ces trois pho­togra­phies, la dis­tance entre le pre­mier plan et l’arrière-plan dit le fos­sé qui se creuse entre deux mon­des, l’inaccessibilité d’un rêve per­du dans le loin­tain et la réal­ité hum­ble, la mis­ère quo­ti­di­enne qui s’expose au pre­mier plan dans les murs fis­surés, érodés par le temps de la mai­son, dans la résig­na­tion du vieil homme écrasé par cette masse som­bre de l’arrière-plan, qui l’ignore sou­veraine­ment et sem­ble prête à envahir le champ (dans tous les sens du terme). Dans la troisième pho­togra­phie, l’usine per­due dans la brume prend l’aspect qua­si fan­toma­tique, ou fan­tas­ma­tique, d’un bateau qui par­ti­rait en lais­sant sur le quai un naufragé, un oublié de la moder­nité. Seul reste de ce naufrage un tas de chif­fons, au pre­mier plan.

Cecil­ia Mangi­ni col­la­bore dans les années 1950 avec divers jour­naux et revues, et notam­ment avec la revue, Cin­e­ma Nuo­vo, fondée (en 1952) et dirigée par le cri­tique marx­iste Gui­do Aristar­co. La revue, prob­a­ble­ment la plus impor­tante pub­li­ca­tion ciné­matographique de l’après-guerre en Ital­ie, et haut lieu des débats sur le réal­isme et le néoréal­isme, donne à de jeunes pho­tographes engagés l’occasion de pub­li­er des “pho­to-doc­u­men­taires”, “pen­sé comme instru­ments pour stim­uler le débat sur la déca­dence d’une pro­duc­tion ciné­matographique d’engagement social, mais aus­si comme source d’inspiration pour assur­er la relève du ciné­ma ital­ien”[7]. Cecil­ia Mangi­ni n’a jamais pub­lié de “pho­to-doc­u­men­taires”, mais l’on peut de toute évi­dence rap­procher ses reportages de ce type de dis­posi­tif qui, au-delà du déploiement nar­ratif inhérent à chaque pho­togra­phie prise dans son autonomie fonc­tion­nelle, inscrit la série dans la forme d’un mon­tage, grâce auquel c’est l’ensemble des pho­togra­phies qui vient s’informer comme un réc­it cri­tique sur la réal­ité doc­u­men­tée. Le film doc­u­men­taire appa­raît dès lors comme le pro­longe­ment naturel d’un culte de l’image et d’un amour de la réal­ité qui appelait le mou­ve­ment, le son et le mon­tage. Ain­si, dans Tom­ma­so, Cecil­ia Mangi­ni con­fiera au mon­tage le soin de dire le rêve de Tom­ma­so : au vis­age du jeune garçon cadré en plan rap­proché répon­dra, en con­tre-champ, l’usine loin­taine, brusque­ment rap­prochée au plus suiv­ant, comme vio­lem­ment “aspirée” par le désir de Tom­ma­so, son aspi­ra­tion à une vie meilleure. Dès ses pre­miers doc­u­men­taires, le rythme de la nar­ra­tion, la musique, la voix off, vien­dront s’ajouter à la force des cadrages pour sor­tir la réal­ité de sa gangue d’indifférence.

Tom­ma­so, Cecil­ia Mangi­ni, 1965

“Faire du cinéma, c’est écrire sur du papier qui brûle”

Regarder le soleil en face et arpen­ter les marges de Rome : Ignoti alla Cit­tà (1958) et La Can­ta delle Marane (1961)

“Faire du ciné­ma, c’est écrire sur du papi­er qui brûle.” La phrase est de Pasoli­ni[8], pour qui le ciné­ma est la “langue écrite de la réal­ité”. Et la réal­ité brûle : elle blesse, elle sup­pose chez celui qui la regarde, et a for­tiori chez celui qui se plonge en elle pour la filmer une capac­ité de résis­tance à son aveuglante clarté. C’est pourquoi, revenons‑y, le fas­cisme a préféré occul­ter, recou­vrir d’un voile, la réal­ité, une cer­taine réal­ité, ou plutôt LA réal­ité ital­i­enne : celle que le néoréal­isme ira au con­traire met­tre au jour, celle des lais­sés pour compte du “pro­grès”, des mar­gin­aux, des class­es pop­u­laires laborieuses, des immi­grés de l’Italie mérid­ionale qui vien­nent s’entasser dans les bor­gate de la périphérie romaine. L’Œdipe de Pasoli­ni est plusieurs fois aveuglé par le soleil dans Œdipe roi (les fameuses pris­es de vue pasolin­i­ennes à con­tre-jour), car il refuse de voir, et donc de savoir. Entr­er en con­tact avec cette réal­ité, c’est y ris­quer sa peau : la met­tre en con­tact avec la force brûlante de cette réal­ité. Or la pel­licule n’est qu’une peau qui s’expose, elle aus­si.

C’est à Pasoli­ni que Cecil­ia Mangi­ni demande d’écrire le com­men­taire de son pre­mier court métrage, Ignoti alla Cit­tà (“Incon­nus à la ville”), en 1958. En effet, Cecil­ia est par­tie filmer ces ragazzi des bor­gate, ces jeunes désœu­vrés relégués dans les faubourgs dégradés de Rome, et que Pasoli­ni avait mis au cœur de son roman Le Ragazzi di Vita.

Je voulais que Rome devi­enne mienne un peu plus. Il faut imag­in­er Rome entourée de cet immense anneau fait de vide absolu, avec au-delà ces camps con­stru­its par le fas­cisme, pour ceux qui avaient été virés de la zone vat­i­cane et de la zone des forums impéri­aux. Taille si nette, coupe si nette que je me suis demandée : qui sont ces gens ? À tra­vers la lec­ture qu’en don­nait Pasoli­ni, je com­pris que la clé, c’était les ragazzi.[9]

Pub­lié en 1955, le livre de Pasoli­ni avait été dénon­cé par la cen­sure, pour obscénité et pornogra­phie. Pasoli­ni, qui n’était pas encore passé der­rière la caméra, dérangeait déjà forte­ment le gou­verne­ment dirigé par Fer­nan­do Tam­broni, et la Démoc­ra­tie chré­ti­enne plus large­ment, alors au pou­voir en Ital­ie. Il y a des réal­ités que les pou­voirs en place, qu’ils soient fas­cistes ou non, préfèrent occul­ter. La mis­ère en est une, et l’exclusion, la mar­gin­al­ité, qui l’accompagnent : elles font trop fig­ure d’aveux d’échec du régime.

Plus encore que pour Pasoli­ni, aller sur le ter­rain, engager son corps dans ces zones “mar­ginales”, l’exposer à l’altérité est, de la part de Cecil­ia Mangi­ni, est une forme de provo­ca­tion et un défi. Être der­rière la caméra quand on est une femme ne va pas de soi : en tant que pho­tographe, déjà, elle pra­ti­quait “une pro­fes­sion con­sid­érée comme pas beau­coup plus licite que la pros­ti­tu­tion, et qui, au mieux, la tolérait comme sujet pho­tographique, et bien enten­du ren­due angélique”[10]. La pho­tographe, la cinéaste, arpente les rues, en quête de ren­con­tres et d’expériences. Cecil­ia Mangi­ni ne filme pas “en direct” ou à la dérobée. Ses doc­u­men­taires sont, pour la plu­part, des doc­u­men­taires de recon­sti­tu­tion, et l’on voit avec ce court-métrage en quoi la recon­sti­tu­tion, la mise en scène est ici fonc­tion et signe de l’engagement physique et éthique de la cinéaste. Dans les bor­gate, il faut bien, aus­si, apprivois­er les ragazzi, pour obtenir qu’ils “rejouent” pour la caméra leur quo­ti­di­en. Le film est aus­si une nar­ra­tion, c’est-à-dire un réc­it pris en charge par une énon­ci­a­tion, par un regard, loin de toute illu­soire “neu­tral­ité”, “objec­tiv­ité”. Et c’est ce sen­ti­ment de la présence de la cinéaste dans ce qu’elle filme qui fait que le spec­ta­teur de se sen­tir “con­cerné”, regardé, ques­tion­né. On peut sup­pos­er que la méfi­ance était de mise, chez des pop­u­la­tions plutôt habituées à être ignorées, et con­sid­érées comme des anar­chistes, des crim­inels en puis­sance, pas même vrai­ment des Ital­iens. Mais on peut sup­pos­er, aus­si, qu’en tant que femme, Cecil­ia Mangi­ni partageait avec eux l’habitude d’être reléguée aux marges : et donc, sûre­ment, un instinct de rébel­lion qu’ils n’ont pu que percevoir dans les jurons que, con­fie-t-elle, elle lâchait pen­dant le tour­nage, et qui n’ont pas man­qué de les sur­pren­dre.

C’est un poème que com­pose Pasoli­ni pour le film, poème qu’il pub­liera ensuite dans La Reli­gione del Mio Tem­po. Un texte d’une beauté ful­gu­rante, qui inscrit en fil­igrane dans le film l’intimité du poète, et laisse affleur­er les accents de sa voix pro­pre tels que, déjà, il l’engageait dans Ragazzi di Vita. Le texte, pour­tant, est écrit à la troisième per­son­ne, et n’est pas même pas pronon­cé par Pasoli­ni. Le film, bien enten­du, est cen­suré, pour inci­ta­tion à la délin­quance.

En 1961, Cecil­ia Mangi­ni retourne filmer ces marges romaines : c’est dans la bor­ga­ta de Set­te­cam­mi­ni qu’elle tourne La Can­ta delle Marane, “le chant des fos­sés”. Et pour ce film, encore, elle demande à Pasoli­ni, qui, entre-temps, a tourné son pre­mier film, Accat­tone, de com­pos­er le com­men­taire. La Can­ta delle Marane est un film sub­lime. Le générique défile sur fond d’accords de gui­tare nos­tal­giques et d’un sif­flote­ment rêveur. Puis le pre­mier plan embrasse le ciel bleu en plein cadre, tan­dis qu’un chant sur­git des pro­fondeurs de l’image, gag­nant en inten­sité jusqu’à attein­dre le pre­mier plan sonore, en même temps que le vis­age d’un enfant vient lui aus­si rem­plir le cadre. Un chant, ou plutôt un cri de plus en plus fort, qua­si sauvage, comme né des entrailles du gamin d’une rage pro­fondé­ment enfouie, mais un cri mod­ulé aus­si, plein d’une force vitale et d’une énergie débor­dante, d’une vigueur exis­ten­tielle et poé­tique.

La Can­ta delle Marane, Cecil­ia Mangi­ni, 1961. Début du film

Cette fois-ci, le texte de Pasoli­ni est écrit à la pre­mière per­son­ne. Un jeu d’identité et de cir­cu­la­tion s’installe entre les ragazzi filmés et ce “je”, qui prête sa voix à ces corps, les investis­sant, s’incorporant dans leur réal­ité physique. Le jeu de cir­cu­la­tion est infi­ni : le “je” pasolin­ien emprunte aux ragazzi leur dialecte, ce romanesco dans lequel, déjà, étaient écrits les dia­logues des Ragazzi di Vita. S’approprier un dialecte, c’est, comme une opéra­tion qua­si mag­ique, inve­stir la réal­ité physique et l’histoire de ceux qui le par­lent[11]. Jeu fait de prox­im­ité, donc, mais aus­si de dis­tance, car cette voix qui dit “je” est en même temps celle d’un adulte qui regarde avec nos­tal­gie le temps de l’innocence, un état de lib­erté, d’insouciance, d’inconscience qu’il ne lui est désor­mais plus pos­si­ble de retrou­ver, et que le monde con­tem­po­rain n’autorise peut-être plus. Le regard de Cecil­ia Mangi­ni, la musique d’Egisto Mac­chi, et le texte de Pier Pao­lo Pasoli­ni tis­sent ensem­ble un poème nar­ratif filmique d’une poignante inten­sité. Comme l’indique le titre, oxy­morique, La Can­ta delle Marane est un “chant” qui dit et mon­tre, avec la noblesse du lyrisme, la vitale beauté de ces fos­sés boueux où vivent si inten­sé­ment, comme autant d’ “Accat­tone”, les ragazzi di vita.

La Can­ta delle Marane, Cecil­ia Mangi­ni, 1961

Cecil­ia Mangi­ni ré-enchante ces fos­sés, en révèle l’inépuisable et antique joie. Elle en révèle la force con­tes­tataire, avec légèreté et humour, grav­ité et nos­tal­gie. Dans l’avant-dernière séquence, on voit soudain sor­tir des four­rés deux gen­darmes, duo bur­lesque de képis moqués par les garçons des marécages. Dans la dernière scène, c’est nous qui devenons l’objet du regard provo­cant des ragazzi, filmés de près dans un lent trav­el­ling latéral : leurs impré­ca­tions restent inaudi­bles, mais leurs gestes de défi sont clairs. Il nous faut non seule­ment accepter de les voir, de les regarder, mais aus­si, au terme du film, soutenir à notre tour leur regard, peut-être même faire à notre tour l’expérience du rejet. Au fond, c’est peut-être aus­si leur lib­erté qui les con­damne à être refoulés, masqués, qui les rend si dan­gereux. Qui les con­damne, dit le texte, à être nos enne­mis.

La Can­ta delle Marane, Cecil­ia Mangi­ni, 1961

Sten­dalì (1959) : chœurs antiques, qui “son­nent encore”

Si “faire du ciné­ma, c’est écrire sur du papi­er qui brûle”, c’est aus­si parce qu’est ressen­tie très forte­ment, dans les années d’après-guerre, l’urgence d’enregistrer une réal­ité qui men­ace de par­tir en fumée. L’urgence de témoign­er, de doc­u­menter, de porter à la lumière du jour des sur­vivances de pra­tiques ances­trales que la moder­nité fait dis­paraître peu à peu. L’Italie des années 1950 est en effer­ves­cence : poètes, romanciers, eth­no­logues, anthro­po­logues, cinéastes, après des années de silence, après des années de mis­es en scènes et de représen­ta­tions fal­si­fi­ca­tri­ces de leur pays, ont une inépuis­able soif d’authenticité. Il faut retrou­ver, dans les vis­ages, les corps, les gestes, les chants, les rites, les rit­uels, le labeur quo­ti­di­en, les traces d’une mémoire encore vivante, con­tem­po­raine et bien plus présente que cet Empire romain arti­fi­cielle­ment plaqué sur l’Italie con­tem­po­raine pour lui ré-inven­ter une glo­rieuse et lisse iden­tité. Il faut, juste­ment, dévoil­er le vrai vis­age de l’Italie, dans sa diver­sité et dans ses con­tra­dic­tions actuelles, se con­fron­ter aux prob­lèmes que pose la moder­nité, accepter que toute réal­ité est prob­lé­ma­tique, et refuser les sim­pli­fi­ca­tions sché­ma­tiques, qui anni­hi­lent tout pos­si­bil­ité de pen­sée et tout espace de lib­erté.

Le sud de l’Italie est l’un des enjeux majeurs de cette libéra­tion du regard, et de cette libéra­tion par le regard, au cœur de l’engagement d’un grand nom­bre de cinéastes ital­iens de l’après-guerre. Si la pub­li­ca­tion des Car­nets de prison du théoricien marx­iste Anto­nio Gram­sci en 1948 joue un rôle fon­da­men­tal dans la forme prise par l’engagement d’un grand nom­bre d’intellectuels ital­iens dans l’immédiate après-guerre[12], la paru­tion du Christ s’est arrêté à Eboli, de Car­lo Levi, en 1945, et les œuvres du poète lucanien Roc­co Scotel­laro vien­nent saper les stéréo­types véhiculés par les représen­ta­tions offi­cielles sur le Sud. On est bien loin des chro­mos “vir­giliens”, du folk­lore sym­pa­thique et ras­sur­ant, ou de l’exaltation d’un “Pro­grès” dont le sud serait l’enthousiaste et heureux béné­fi­ci­aire. “Clichés” ras­sur­ants, con­sen­suels, vidés de toute aspérité, que le récent et indi­geste Baarìa pro­duit par l’empire berlus­conien Medusa-Medi­aset, vient de recon­duire allè­gre­ment. En 1950, sous l’impulsion d’un cer­tain nom­bre d’Italiens sou­vent poli­tique­ment très engagés, la “ques­tion mérid­ionale” pro­jette sur le devant de la scène des drames quo­ti­di­ens : la pau­vreté, la mar­gin­al­i­sa­tion, l’émigration, la désagré­ga­tion famil­iale, la dis­pari­tion de cul­tures ances­trales.

Mais elle per­met aus­si de pro­pos­er des voies alter­na­tives à la déshu­man­i­sa­tion enclenchée par la moder­nité. Il n’y a là nulle nos­tal­gie d’un âge d’or, nulle idéolo­gie réac­tion­naire : le regard n’est pas tourné vers le passé, il est bien ancré dans le présent, à la recherche de tout ce qu’il pro­pose pour préserv­er l’humanité. En 1958 sort l’ouvrage d’Ernesto De Mar­ti­no, Mort et lamen­ta­tion funèbre dans le sud de l’Italie, résul­tat d’une série d’expéditions en Lucanie des­tinées à observ­er et doc­u­menter un rite trim­il­lé­naire en voie de dis­pari­tion, la lamen­ta­tion funèbre. Depuis plusieurs années déjà, l’auteur du Monde mag­ique (1948) pra­tique une eth­nolo­gie visuelle, reposant sur des enquêtes sur le ter­rain, et don­nant lieu à de nom­breux enreg­istrements audio­vi­suels (enreg­istrements sonores de chants pop­u­laires, pho­togra­phies, films). Cecil­ia Mangi­ni et Lino Del Fra dévorent le livre en une nuit, et par­tent le lende­main à Mar­tano, dans la province de Lec­ce, dans les Pouilles. Cette pré­cip­i­ta­tion est à la mesure de l’urgence ressen­tie : il faut filmer, avant que ces pra­tiques ne dis­parais­sent. L’influence de De Mar­ti­no sur ce qu’on pour­rait appel­er une forme d’anthropologie et d’ethnographie visuelles dans l’Italie des années 1950–1960, et dans laque­lle s’inscrit Cecil­ia Mangi­ni, est évi­dent. Le lien qui se tisse entre l’enregistrement sonore et visuel, l’investigation “sci­en­tifique”, la soif de con­nais­sance, le besoin de doc­u­menter et de partager des réal­ités occultées ou en voie de dis­pari­tion car­ac­térise l’œuvre de Lino Del Fra, bien sûr, mais aus­si de Lui­gi Di Gian­ni, Gian­fran­co Min­gozzi ou Giuseppe Fer­rara.

Sten­dalì, Suo­nano Anco­ra, 1959, Cecil­ia Mangi­ni

À Mar­tano, Cecil­ia Mangi­ni et Lino Del Fra fil­ment donc ce rit­uel trim­il­lé­naire, qui con­siste en une mise en forme dra­ma­tique de la crise du deuil. Les femmes que Cecil­ia Mangi­ni définit comme des “pro­fes­sion­nelles du sacré” ont accep­té de “re-jouer”[13] ce rite de lamen­ta­tion, qui leur per­met de se défendre con­tre la douleur, de la con­trôler, et de sur­pass­er la crise pour réin­té­gr­er par et dans la cul­ture une douleur dévas­ta­trice con­sti­tu­ant pour l’être humain et la société une véri­ta­ble mise en péril. Le rite est donc déjà en lui-même une mise en scène, une élab­o­ra­tion, dans laque­lle se joue un acte de résis­tance intime à la douleur aus­si bien qu’un acte de résis­tance col­lec­tif face à une société qui n’est plus capa­ble de pro­pos­er – de per­pétuer ou de renou­vel­er – de telles “insti­tu­tions” per­me­t­tant de dépass­er un état de crise et de réin­té­gr­er l’homme dans la cul­ture, dans la société, et dans l’humanité. La recon­sti­tu­tion pour la caméra, l’enregistrement audio­vi­suel de ce rite, et le mon­tage des frag­ments choi­sis de la réal­ité doivent donc être vu comme le pro­longe­ment de cet acte de résis­tance, comme un acte poli­tique visant à lui don­ner une vis­i­bil­ité, con­tre toutes les formes de refoule­ment ou les ten­ta­tives de recou­vrir ces “per­for­mances” du masque joyeux du folk­lore région­al. Con­tre l’ “invis­i­bil­ité” du réel, Cecil­ia Mangi­ni se met dans les pas de Ver­tov pour pra­ti­quer ici une sorte de “ciné-œil”.

Sten­dalì sig­ni­fie “elles son­nent encore”, en griko, un dialecte encore par­lé aujourd’hui dans une sorte d’enclave hel­léno­phone que l’on appelle la “Grecìa Salenti­na, dans la région de Salen­to. Le griko, héritage de la Grande Grèce de l’Antiquité et de la péri­ode byzan­tine, témoigne juste­ment de l’existence d’une mémoire longue qui se trans­met et vit encore dans le présent. Le texte est com­posé par Pasoli­ni, qui signe donc ici sa deux­ième col­lab­o­ra­tion avec Cecil­ia Mangi­ni, après le poème à la troisième per­son­ne de Ignoti alla Cit­tà, et avant le texte pro­fondé­ment per­son­nel, en dialecte romanesco et à la pre­mière per­son­ne de La Can­ta delle Marane. Comme il le fera pour le romanesco, Pasoli­ni se plonge dans un “dialecte” autre, le griko, mais il n’écrit pas à la pre­mière per­son­ne, et n’écrit même pas le texte lui-même : il monte ensem­ble des morceaux de poésies pop­u­laires en griko, par­venant ain­si à com­pos­er son pro­pre texte, un texte orig­i­nal et per­son­nel, tout en exhumant des morceaux de réal­ités enfouies, des blocs “poé­tiques” en voie de dis­pari­tion[14]. Un texte si intime que, selon Cecil­ia Mangi­ni, Pasoli­ni y dit la douleur de sa pro­pre mère, Susan­na Pasoli­ni, qui a per­du son fils Gui­do dans les luttes par­ti­sanes de la Libéra­tion. Il la dit avec les mots des poèmes des autres, il la fait remon­ter (au sens de ce qui ressur­git du fond de l’âme, mais aus­si au sens du mon­tage de frag­ments) dans un dialecte antique, il la pro­jette sur les corps en lamen­ta­tion filmés par Cecil­ia Mangi­ni et Lino Del Fra.

Sten­dalì, Suo­nano Anco­ra, 1959, Cecil­ia Mangi­ni

Lu par Lil­la Brignone, sur la musique d’Egisto Mac­chi, et sur les antiques chants des femmes de Mar­tano, le texte se trans­forme en une sorte de transe com­mu­nica­tive, qui donne le sen­ti­ment de plonger aux orig­ines rit­uelles de la tragédie grecque. Les plongées et con­tre-plongées, l’alternance entre les plans d’ensemble cad­rant le “chœur” des femmes et des gros plans de leurs vis­ages où affleurent toute leur his­toire, les drames de leur exis­tence et les traces de leurs souf­france présente, la lumineuse révéla­tion (dans un sens même pho­tographique) de ces vis­ages au cœur d’une image assom­brie par les vête­ments noirs, loin d’être des recherch­es styl­is­tiques vidées de sens, sont les mar­ques d’un engage­ment du regard et d’une par­tic­i­pa­tion physique et humaine qui laisse ses mar­ques dans la mise en forme artis­tique, esthé­tique du doc­u­men­taire. De toute évi­dence, Eisen­stein et Ver­tov ne sont pas loin, ici. “Je me lais­sai pren­dre par la main par le ciné­ma sovié­tique pour faire ce film”, dit Cecil­ia Mangi­ni à pro­pos de ce film : ce ciné­ma sovié­tique décou­vert, après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, dans les ciné-clubs de Flo­rence fréquen­tés par des jeunes gens assoif­fés de voir ces films, améri­cains, français et sovié­tiques notam­ment, qui leur avaient été cachés.

All’Armi, Siam Fascisti (1962) : le sel de l’histoire

Qu’en est-il, juste­ment, en 1960, de la cen­sure ? Aujourd’hui, Cecil­ia Mangi­ni le dit haut et fort, car la reval­ori­sa­tion ambiante de l’action poli­tique de la démoc­ra­tie-chré­ti­enne est une illu­sion con­tem­po­raine, cer­taine­ment liée à la néces­sité d’idéaliser le passé pour mieux l’opposer au présent. “J’ai tra­ver­sé trois régimes autori­taires : le fas­cisme, la Démoc­ra­tie Chré­ti­enne et le berlus­con­isme”, dit Cecil­ia Mangi­ni. “En somme, gardez-vous de la légende de la Démoc­ra­tie Chré­ti­enne, vertueux cham­pi­on de la démoc­ra­tie”, dit-elle, évo­quant ensuite les qua­tre-vingt-cinq coupures imposées au Totò e Car­oli­na de Mon­i­cel­li, men­tion­nant rageuse­ment les attaques du “tal­iban” Giulio Andreot­ti con­tre un De Sica qui ne “lavait pas son linge sale en famille”, les innom­brables procès inten­tés à Pasoli­ni, et la lutte du “tal­iban” Fer­di­nan­do Tam­broni con­tre lui etc. etc. jusqu’à la cen­sure d’Ignoti alla Cit­tà[15]. Dans les manuels sco­laires, l’histoire ital­i­enne s’arrête en 1919. Alors de là à laiss­er le peu­ple ital­ien accéder à sa pro­pre his­toire, il y a un pas immense, que la DC n’est pas prête de franchir : la dif­fi­cile réal­i­sa­tion du film All’Armi, Siam Fascisti en est la preuve.

En 1960, le gou­verne­ment démoc­rate-chré­tien présidé par Tam­broni a besoin de faire entr­er des for­ma­tions fas­cistes au gou­verne­ment pour pou­voir rester au pou­voir. Des man­i­fes­ta­tions pop­u­laires écla­tent à Gênes, Rome, Reg­gio Emil­ia, Palerme, Catane. Le gou­verne­ment tombe, mais avant cela, il a écrasé les révoltes dans le sang. Cecil­ia Mangi­ni, Lino Del Fra et Lino Mic­ci­chè déci­dent de ren­dre leur his­toire aux Ital­iens, c’est-à-dire de leur racon­ter ce que le fas­cisme avait été. Mais ils se heur­tent d’emblée à une volon­té tenace d’amnésie col­lec­tive : les archives de l’Institut Luce, pro­duc­teurs entre autres de tous les « ciné-jour­naux » de la pro­pa­gande fas­ciste, leur sont fer­mées. Les trois cinéastes réu­nis­sent alors en Alle­magne, en Yougoslavie et en France, le matériel d’archive qui leur per­met de réalis­er, à par­tir des images de pro­pa­gande tournées prin­ci­pale­ment en Alle­magne et en Ital­ie, un film de dénon­ci­a­tion du fas­cisme. La pel­licule a une force de vérité par elle-même, dit Cecil­ia Mangi­ni, se référant à Marc Fer­ro : une vérité his­torique allant bien au-delà des inten­tions de ce que voulait enreg­istr­er le caméra­man (pen­sons aus­si au récent film d’An­drei Ujică, L’Autobiographie de Nico­lae Ceauşes­cu). Certes, mais cette vérité his­torique n’existe pas non plus sans l’orchestration de ces images par les trois auteurs d’e All’Armi, Siam Fascisti, sans le tra­vail de mon­tage de Rena­to May, et sans le texte que Fran­co For­ti­ni a accep­té de com­pos­er pour le film immé­di­ate­ment après l’avoir vu et avoir été ému aux larmes. Sans le jeu des trois voix, non plus, qui rap­pelle la dou­ble dic­tion de La Rab­bia, de Pasoli­ni. Voix de la chronique, voix de l’histoire, et surtout la voix du “nous”. Car il s’agit aus­si pour les trois réal­isa­teurs, dit Cecil­ia Mangi­ni, qui avaient été “Fils et Filles de la Lou­ve”, “Balille”, etc, qui avaient con­nu le fas­cisme de l’intérieur, lui avaient juré fidél­ité et l’avaient aimé, étant enfants, de pay­er leur dette aux généra­tions présentes.

All’Armi Siam Fascisti tisse des liens avec de nom­breux films, qu’il utilise leurs images (Le Tri­om­phe de la volon­té de Leni Riefen­stahl réal­isé en 1935), qu’il en évoque des plans (Octo­bre, d’Eisenstein, 1927), qu’il se rap­proche d’eux par sa “poé­tique” (la sig­ni­fi­ca­tion poli­tique de choix esthé­tiques : La Rab­bia, de Pasoli­ni, mais aus­si l’ “extra­or­di­naire” (le terme est de Cecil­ia Mangi­ni) Fas­cisme ordi­naire, de Mikhaïl Romm en 1966. A pos­te­ri­ori, c’est-à-dire de manière anachronique, il nous “rap­pelle” des images d’archive que l’on a (re)vues il y a peu : dans le très beau Vin­cere de Mar­co Bel­loc­chio (2009). Des liens se tis­sent en tous sens. Des liens qui font sens. Mais surtout, il ne cesse de faire revenir à notre esprit Nuit et Brouil­lard, d’Alain Resnais : comme la musique de Hanns Eisler, celle d’Egisto Mac­chi change de ton, refuse l’apitoiement, s’amuse et se moque même de ces grotesques histri­ons qui sont pour­tant par­venus à domin­er l’Europe. Comme Jean Cay­rol, l’écrivain, ancien résis­tant, Fran­co For­ti­ni, com­pose un texte qui n’a rien d’un mon­u­ment élevé au passé, mais est au con­traire une injonc­tion au spec­ta­teur présent à ne pas se laiss­er vol­er, cacher son his­toire pour ne pas per­dre sa lib­erté, à ne pas occul­ter non plus sa respon­s­abil­ité (ce “nous” qui s’exprime), et à ne pas croire que ce passé est révolu. Comme le film d’Alain Resnais se ter­mine sur une allu­sion à la guerre d’Algérie, le film de Cecil­ia Mangi­ni, Lino Del Fra et Lino Mici­c­chè se ter­mine par des images du vio­lent écrase­ment par les autorités des man­i­fes­ta­tions anti-fas­cistes de 1960, et se con­clut sur un “Non au fas­cisme !” lancé au spec­ta­teur de 1962.

All’Armi, Siam Fascisti, Cecil­ia Mangi­ni, Lino Del Fra, Lino Micicchè,1962

Mais quel spec­ta­teur ? Alber­to Moravia et Pier Pao­lo Pasoli­ni firent des arti­cles élo­gieux sur le film. Mais il fut, bien sûr, cen­suré. Moins pour sa dénon­ci­a­tion du fas­cisme, néan­moins, que pour ce qu’il mon­trait des col­lu­sions entre le Vat­i­can et le régime fas­ciste. Il faut croire qu’en ces années de Démoc­ra­tie-Chré­ti­enne – avec pen­dant longtemps un Giulio Andreot­ti sous-secré­taire à la prési­dence du Con­seil et rég­nant sur le ciné­ma – l’Église n’était tou­jours pas sans reproche. Et que la démoc­ra­tie n’était tou­jours pas acquise. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le film n’a encore jamais été pro­jeté par la télévi­sion ital­i­enne[16].

Un “second fascisme”

L’Italie des années 1960 est celle du “mir­a­cle économique”, de la “dolce vita”, de la libéra­tion sex­uelle, de l’idéologie du pro­grès, du bien être acces­si­ble à tous, l’ère de la con­som­ma­tion débridée, le règne sans partage de la télévi­sion, de la pub­lic­ité. Le pays est engagé dans une course folle et aveu­gle dont Le Fan­faron de Dino Risi, réal­isé en 1962, sera la métaphore : prise dans l’euphorie incon­sciente d’une course effrénée et des dépasse­ments, (sig­ni­fi­ca­tion du titre ital­ien “Il Sor­pas­so”), la Lan­cia Aure­lia con­duite par Vit­to­rio Gassman s’emballe et finit par s’abîmer dans un précipice. À sa manière, la comédie ital­i­enne s’inscrit dans les traces du néoréal­isme, s’attachant à démas­quer les envers d’un “mir­a­cle” qui laisse au bord de la route un grand nom­bre d’Italiens, et qui s’accomplit au prix d’une déshu­man­i­sa­tion crois­sante de la société. Autres enfants du néoréal­isme, les doc­u­men­taristes ital­iens comme Cecil­ia Mangi­ni et Lino Del Fra stig­ma­tisent eux aus­si les hypocrisies, les inco­hérences, les scan­dales d’une “dolce vita” illu­soire et réservée à quelques “hap­py few”.

Tom­ma­so (1965) et Essere Donne (1965)

En 1965, Cecil­ia Mangi­ni réalise trois films, qui dénon­cent ce que Pasoli­ni appellera bien­tôt, dans ses prophéties “cor­saires” et ses anathèmes “luthériens”, un “sec­ond fas­cisme” : celui de la société de con­som­ma­tion vouée à l’hédonisme, de la “tolérance”, de l’ “homolo­ga­tion”. Après La Rab­bia, film de mon­tage réal­isé en 1963, il tourne en 1964 Comizi d’Amore, une “enquête sur la sex­u­al­ité” inscrite dans la lignée du ciné­ma de Jean Rouch et Edgar Morin : de même qu’après All’Armi, Siam Fascisti, Cecil­ia Mangi­ni tourne Essere Donne, “Être femme”, comme si la rage exprimée par le mon­tage d’archives du film précé­dent avait ensuite eu le besoin de s’exprimer aus­si par une enquête sur le ter­rain et par un engage­ment physique de la doc­u­men­tariste per­me­t­tant de pro­longer l’analyse de l’histoire récente – le fas­cisme – dans les réal­ités con­tem­po­raines[17]. Essere Donne est en fait une com­mande du Par­ti com­mu­niste, qui laisse carte blanche à Cecil­ia Mangi­ni pour réalis­er un doc­u­men­taire sur le tra­vail des femmes en Ital­ie. En 1964, la cinéaste effectue donc une sorte de voy­age en Ital­ie, dans les usines du Nord, où les femmes jon­g­lent et s’épuisent entre le tra­vail à la chaîne et une vie famil­iale dev­enue ingérable, et dans les régions agri­coles du Sud, où, aban­don­nées par les hommes par­tis chercher du tra­vail au Nord, elles rêvent elles aus­si de cet Eldo­ra­do qui les libér­erait, croient-elles, de préjugés sécu­laires et des sub­or­di­na­tions tra­di­tion­nelles. Le doc­u­men­taire obtient le prix spé­cial du jury au fes­ti­val de Leipzig, remar­qué notam­ment par Joris Ivens. En Ital­ie, le film n’obtient pas le visa de qual­ité, ce qui est une manière détournée de le cen­sur­er : mais la presse engage une bataille, au terme de laque­lle le film est finale­ment inter­dit aux moins de 18 ans.

Tom­ma­so, réal­isé en 1965, met en scène les mêmes cli­vages et les mêmes frus­tra­tions entre le Nord et le Sud, et, en défini­tive, les mêmes illu­sions de la moder­nité : Tom­ma­so rêve d’entrer à l’usine pétrochim­ique de Brin­disi, qui, comme dans les pho­tos de Milan prise en 1956, appa­raît au loin comme un mythe inac­ces­si­ble, con­trechamps du regard rêveur de Tom­ma­so ten­du vers l’objet de tous ses désirs. Dans les dis­cours et le regard de Tom­ma­so, l’usine est comme une Grande Mère Nourri­cière, qui pour­voira à tout : machine à laver, meubles, salle de bain, voiture. À chaque époque, ses mythes. Vue de près, elle s’assimile un peu plus à l’enfer urbain de Metrop­o­lis : elle engloutit chaque matin des hommes amenés par bus entiers, endormis, les tue par­fois, comme elle l’a fait pour Vito La Cava, dis­crète­ment enter­ré, les enferme en tout cas der­rière sa grille, mon­stre de fer et de béton, Mino­tau­re mod­erne qui se repaît d’un sac­ri­fice quo­ti­di­en de sang frais.

Tom­ma­so, Cecil­ia Mangi­ni, 1965

Felice Natale (1965)

Essere Donne com­mence sur un mon­tage, ryth­mé par la musique du fidèle col­lab­o­ra­teur Egis­to Mac­chi, de pho­togra­phies de mode, d’images pub­lic­i­taires de femmes en frou-frou rose et rouge à lèvre scin­til­lant. Col­orées, mon­tées en série, découpées par les cadrages, ces images pop alter­nent avec la fumée noire d’un champignon atom­ique. Au mon­tage : Sil­vano Agosti, sous un nom d’emprunt, qui fait la même année le mon­tage d’un autre film, Les Poings dans les poches de Mar­co Bel­loc­chio (avant de pass­er lui-même à la réal­i­sa­tion avec Le Jardin des délices). L’influence du ciné­ma sovié­tique est man­i­feste sur le tra­vail de Sil­vano Agosti, qui, après s’être diplômé du Cen­tro Sper­i­men­tale di Cin­e­matografia à Rome en 1962, est par­ti à Moscou étudi­er le mon­tage à l’Institut supérieur ciné­matographique d’État. C’est égale­ment lui, tou­jours sous un nom d’emprunt (féminin), qui réalise le mon­tage de Felice Natale, que Cecil­ia Mangi­ni conçoit comme un hom­mage à Ver­tov. Les idées que le mon­tage fait naître, la cita­tion de Marx qui clôt le film les exprime explicite­ment :

“Le Cap­i­tal dit à son prochain, chré­ti­en­nement aimé : mon cher ami, je te donne ce dont tu as besoin ; mais tu con­nais mes con­di­tions. Tu sais de quelle encre est écrit le pacte qui te lie à moi. Je t’étrille en te procu­rant une jouis­sance.” (Marx, 1844)

Le film se con­stru­it donc suiv­ant toute une série de mon­tages par­al­lèles mor­dants, qui dénon­cent la réduc­tion de la célébra­tion religieuse, mais surtout humaine, qu’était Noël à une grande messe du con­sumérisme. Sur les esca­la­tors des grands mag­a­sins, hommes et femmes sont com­parés à des poulets en bat­terie, déplumés, ébouil­lan­tés, décapités. Les plans récur­rents des bil­lets que l’on brasse s’accompagnent d’une musique lyrique, tan­dis que c’est une musique de cirque qui vient se moquer des mil­liers de petits “Jésus” mis en vente pour être mis le soir de Noël dans une crèche mon­tée en par­al­lèle avec les robots que les petits garçons rêvent d’avoir du Père Noël. Un père Noël offre à un petit garçon un joli fusil, tan­dis que reten­tit le chant gré­gorien “Benus crea­tus spir­i­tus”, et les slo­gans pub­lic­i­taires nous rap­pel­lent que l’identité est désor­mais fonc­tion de notre pou­voir d’achat : “Ne renon­cez pas à tous les avan­tages que Blocks vous offre ! Blocks vous fait sen­tir quelqu’un !”

La Briglia sul Col­lo (1972)

Des poulets en bat­terie, telle serait la métaphore de ce que Pasoli­ni dénonçait comme l’ “homolo­ga­tion”, la destruc­tion par la cul­ture cen­trale – et son culte de l’hédonisme, de la con­som­ma­tion – des iden­tités indi­vidu­elles, sociales, poli­tiques, des cul­tures “excen­triques”. Un “excen­trique”, c’est ce qu’est, juste­ment, Fabio Spa­da, jeune garçon dif­fi­cile, sco­laire­ment – c’est-à-dire “sociale­ment” – “inadap­té”. L’enquête menée en deux jours et filmée en 16 mm par Cecil­ia Mangi­ni repose ici prin­ci­pale­ment sur l’entretien avec le directeur de l’école, les par­ents, et la psy­cho­logue. L’image du trou­peau revient à plusieurs repris­es, et la psy­cho­logue est comme prise au piège des ques­tions ouvertes qui lui sont posées : il faut remet­tre Fabio dans le trou­peau, com­mence-t-elle par dire, le réadapter à la société, c’est-à-dire lui faire accepter les règles, recon­naître ses droits et ses devoirs. Certes, leur “orig­i­nal­ité” peut aus­si être un élé­ment posi­tif sur le plan social : les rebelles, les grands réfor­ma­teurs soci­aux, des saints aux révo­lu­tion­naires, sont des inadap­tés. “Ils étaient tous des inadap­tés ?” – “Ils étaient des per­son­nes qui n’acceptaient pas la société telle qu’elle était : fon­da­men­tale­ment on peut les qual­i­fi­er d’inadaptés.” Du saint au révo­lu­tion­naire, pour­suit-elle, ils étaient tous “isolés”, et d’un point de vue per­son­nel, ce n’était pas bon pour eux. Du point de vue de la société, ils sont tous soit des saints, soit des délin­quants. Donc comme le futur n’est pas entre nos mains, pour­suit-elle, il vaut mieux chercher à les réin­sér­er, leur faire com­pren­dre que la société ne leur veut pas de mal. Con­clu­sion impa­ra­ble : “Mais vous dites que les inadap­tés peu­vent être de grands réfor­ma­teurs soci­aux, du saint au révo­lu­tion­naire, puis vous dites que le futur n’est pas entre nos mains : donc il est entre les mains des inadap­tés…” Le film se clôt sur des ques­tions ouvertes, car la réal­ité n’est pas réductible à des caté­gori­sa­tions sim­plistes. C’est juste­ment cela que le dia­logue aura mis en évi­dence : les dan­gereuses sim­pli­fi­ca­tions du réel et leur con­séquence inéluctable : le ter­ror­isme du con­formisme.

Entrer en résistance

Le ciné­ma de Cecil­ia Mangi­ni est un ciné­ma résis­tant. Un ciné­ma qui résiste à l’Autorité, au Pou­voir, à un cer­tain Empire per­ni­cieux des images. C’est pourquoi c’est aus­si un ciné­ma qui résiste au spec­ta­teur : loin de se don­ner comme objec­tif, neu­tre, il pro­pose, expose, s’expose, provoque. Il nous regarde, comme nous regar­dent et nous défient les ragazzi de La Can­ta delle Marane. Loin d’être un objet de con­som­ma­tion facile, vite digéré et oublié, il per­siste, sème le doute. “Il faut douter de tout”, rap­pelle Cecil­ia Mangi­ni, citant Karl Marx, car le doute est la con­di­tion de pos­si­bil­ité de la lib­erté, de résis­tance au con­di­tion­nement, à la manip­u­la­tion. C’est un ciné­ma de la résis­tance, car ses objets résis­tent : Cécil­ia Mangi­ni filme des corps dont l’existence même est une résis­tance à un “pro­grès” non maîtrisé. C’est un ciné­ma des corps, un ciné­ma char­nel, physique, non pas matéri­al­iste, juste­ment, mais bel et bien matériel, au sens où il vient se con­fron­ter à la matière des choses, à leur “physic­ité”, c’est-à-dire à leur réal­ité. Met­tre au jour par le plan rap­proché les traces d’une his­toire intime qui affleure sur un vis­age, faire émerg­er et réson­ner des chants sécu­laires en dialecte : si la pel­licule est une peau, le ciné­ma de Cecil­ia Mangi­ni met bien le spec­ta­teur en con­tact intime, tac­tile, avec des matières con­crètes et résis­tantes. Entr­er en résis­tance est de la part de la doc­u­men­tariste, un geste qui engage tout son corps pro­pre : se con­fron­ter à l’autre, à l’altérité, mais pour y puis­er de quoi trou­ver sa pro­pre iden­tité, et ce qui nous lie aux autres. Retourn­er dans le sud de l’Italie, où elle est née, mais pour, cette fois, s’y plonger avec la caméra : c’est-à-dire dans un mélange de prox­im­ité, d’intimité (la caméra comme out­il de “péné­tra­tion”), et d’une dis­tance (celle per­mise par la pro­tec­tion de l’ “objec­tif”) cri­tique néces­saire à l’entreprise doc­u­men­taire. Aller, plus loin encore, en 1965, au Viet­nam, pour “saisir les âmes les plus cachées de ce peu­ple”.

À par­tir des années 1970, Cecil­ia Mangi­ni ne tourne presque plus. Les logiques économiques et politi­ci­ennes sig­nent la mort de son activ­ité de cinéaste : dans les salles de ciné­ma, les spots pub­lic­i­taires rem­pla­cent les doc­u­men­taires, et les politi­ciens ont peur du doc­u­men­taire. L’un des ultimes assas­sins du doc­u­men­taire en Ital­ie est Wal­ter Vel­troni, dont la loi sur le finance­ment du doc­u­men­taire a réduit de 100 à 20 le nom­bre de prix de qual­ité accordés chaque année, tout en réduisant sub­stantielle­ment le mon­tant alloué (à env­i­ron 10 000 euros). Quant à la dif­fu­sion… Rap­pelons qu’un film comme All’Armi, Siam Fascisti n’est jamais passé à la télévi­sion ital­i­enne.

Faut-il alors baiss­er les bras ? Les trois derniers pal­marès du Ciné­ma du Réel tendraient à mon­tr­er qu’il existe encore en Ital­ie des voies par lesquelles des voix “dis­cor­dantes”, dérangeantes, mar­ginales, peu­vent se faire enten­dre : Below Sea Lev­el, de Gian­fran­co Rosi en 2009, La Boc­ca del Lupo de Pietro Mar­cel­lo en 2010, et, cette année, Palaz­zo delle Aquile, d’Alessia Por­to, Ester Spara­tore et Ste­fano Savona, ont reçu le Grand Prix du Ciné­ma du Réel. La présence de Cecil­ia Mangi­ni au fes­ti­val du Film de Femmes de Créteil tend à mon­tr­er que la cinéaste, en tout cas, n’en a pas fini de résis­ter, de lut­ter pour que les films aident à dessiller des regards et libér­er les esprits. Mais il aura peut-être aus­si fal­lu, avant cela, un regard aver­ti pour que soit redé­cou­vert son ciné­ma : celui de Gian­lu­ca Scian­nameo. Citons plutôt la belle let­tre que Cecil­ia Mangi­ni, lui écrit en pré­face du livre qu’il vient de pub­li­er sur son ciné­ma : “nous, les doc­u­men­taristes, ne sommes plus des desa­pare­ci­dos, depuis cette loin­taine ren­con­tre que j’ai faite, en l’an 2000, avec ce jeune homme, Gian­lu­ca Scian­nameo, qui nous a fait sor­tir, nous, Lazares, du sépul­cre de l’oubli”[18]. Il aura fal­lu, aus­si, le tra­vail pas­sion­né de l’Archivio di Cin­e­ma del Reale pour porter à la lumière du jour le tra­vail de Cecil­ia Mangi­ni et de Lino Del Fra. Cecil­ia Mangi­ni est d’ailleurs aujour­d’hui le pili­er de la Fes­ta del Cin­e­ma del reale, dirigée par le réal­isa­teur Pao­lo Pisanel­li, dont on attend en France le film Ju Ter­ra­mu­tu (non encore sor­ti, mais qui sera présen­té à l’Institut cul­turel ital­ien le 17 mai).

C’est peu dire que la cinéaste, à Créteil, a mobil­isé les foules par son énergie com­mu­nica­tive et que ses films ont nour­ri les débats : et là encore, il y a de quoi se ras­sur­er : le pub­lic est bel et bien là, et attend impatiem­ment qu’on cesse de le pren­dre pour un ramas­sis d’idiots et d’irresponsables.

Ce dossier n’aura cessé de tiss­er des liens entre Pier Pao­lo Pasoli­ni et Cecil­ia Mangi­ni. C’est à lui que la cinéaste s’adresse pour com­pos­er le texte de son pre­mier court-métrage. Puis pour deux autres encore. En 1975, le poète est assas­s­iné. Dans les années 1970, l’activité ciné­matographique de Cecil­ia Mangi­ni s’arrête qua­si­ment : vic­time, d’une cer­taine manière, des divers­es formes de ten­ta­tives d’ “assas­si­nat” du doc­u­men­taire, de réduc­tion au silence de tout ceux qui “trou­blent” l’ordre pub­lic, qui résis­tent aux ordres. Mais la cinéaste con­tin­ue en réal­ité bel et bien son com­bat, con­tre le con­formisme et la résig­na­tion. Et c’est par un mot d’Alberto Moravia sur Pasoli­ni que l’on voudrait clore ce dossier, en dis­ant que sans nulle doute, Cecil­ia Mangi­ni est, elle aus­si, un “poète civ­il”.

Notes

Notes
↑1 Pier Pao­lo Pasoli­ni, “La Lumière du Car­avage”, texte traduit par Hervé Jou­bert-Lau­rencin dans Traf­ic, n° 73, print­emps, 2010, p. 129–131.
↑2 “Cin­e­ma del­la Gioven­tù Uni­ver­si­taria Fascista” (“Ciné­ma de la jeunesse uni­ver­si­taire fas­ciste”).
↑3 Expo­si­tion “L’Empire de l’image. Cecil­ia Mangi­ni pho­tographe, 1952–1965” (crédits : Com­mis­saire de l’exposition Clau­dio Domi­ni. Pro­jet et organ­i­sa­tion : Erra­ta Cor­rige, Nododocfest Tri­este. En col­lab­o­ra­tion avec : Archiv­io Cin­e­ma del Reale, Medi­ate­ca Provin­ciale di Gorizia). Cita­tion extraite du cat­a­logue de l’exposition : Clau­dio Domi­ni (a cura di), L’Impero dell’immagine. Cecil­ia Mangi­ni fotografa, 1952–1965, Asso­ci­azione Cul­tur­ale Il Nodo, 2009, p. 3.
↑4 Extrait d’un entre­tien mené le 28 mars 2011 lors du fes­ti­val du Film de Femmes de Créteil.
↑5 Présen­ta­tion par Cecil­ia Mangi­ni de l’exposition L’Em­pire de l’im­age à Créteil.
↑6 Cecil­ia Mangi­ni, à pro­pos des cinéastes doc­u­men­taires des années 1950 en Ital­ie (33ème Fes­ti­val du film de femmes de Créteil. Mas­ter-class avec Cecil­ia Mangi­ni, 27 mars 2011).
↑7 Clau­dio Domi­ni (a cura di), L’Impero dell’Immagine. Cecil­ia Mangi­ni Fotografa, 1952–1965, op.cit., p. 6.
↑8 Pier Pao­lo Pasoli­ni, “Être est-il naturel” (1967), in L’Expérience héré­tique, Langue et ciné­ma, Pay­ot, Paris, 1976 (tra­duc­tion A. Roc­chi Pull­berg), p. 216.
↑9 Doc­u­men­taire Le Ciné­ma de Cecil­ia Mangi­ni : “There was no lady at the table”, réal­isé par Davide Bar­let­ti et Loren­zo Con­te, 2010.
↑10 Clau­dio Domi­ni (a cura di), L’Impero dell’Immagine. Cecil­ia Mangi­ni Fotografa, 1952–1965, op.cit., p. 4.
↑11 On pour­rait évo­quer, ici, les théories pasolin­i­ennes sur la “sub­jec­tive indi­recte libre”.
↑12 Cecil­ia Mangi­ni écrira juste­ment, avec son époux Lino Del Fra, le scé­nario de Anto­nio Gram­sci : I Giorni del Carcere, qu’il réalis­era en 1977.
↑13 Puis même de se dou­bler elles-mêmes, lors de la post-syn­chro­ni­sa­tion.
↑14 On pense, cette fois, à la poé­tique pasolin­i­enne de l’amalgame, du “pas­tiche”.
↑15 Cita­tion dans Gian­lu­ca Scian­nameo, Con Osti­na­ta Pas­sione : il Cin­e­ma Doc­u­men­tario di Cecil­ia Mangi­ni, Bari, Edi­zioni dal Sud, 2010, p. 48.
↑16 Sauf une fois par une chaîne indépen­dante, “Radio Mon­te­car­lo”, pour l’anniversaire de la résis­tance le 25 avril (il a été don­né gra­tu­ite­ment par Cecil­ia Mangi­ni, qui a seule­ment exigé qu’il ne soit pas inter­rompu par les coupures de pub­lic­ité).
↑17 En 1963, Cecil­ia Mangi­ni coréalise avec Lino Del Fra un film inti­t­ulé Stal­in, et en 1964 elle tourne O Tri­este del Mio Cuore. Ne les ayant pas vus, je m’abstiens d’en par­ler.
↑18 Gian­lu­ca Scian­nameo, Con Osti­na­ta Pas­sione op.cit, p. 9
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Ressources

Tous mes remerciements, de nouveau, à Cecilia Mangini pour m’avoir accordé un long et chaleureux entretien, et avoir donné carte blanche pour la publication en ligne de ses photographies et de photogrammes extraits de ses films. Mes remerciements également à Paolo Pisanelli, pour avoir enrichi l’entretien par sa participation, à Gianluca Sciannameo, pour m’avoir offert son livre Con ostinata passione : il cinema di Cecilia Mangini, paru en 2010, et à Claudio Domini pour l'envoi précieux des photographies prises par Cecilia Mangini. Je remercie également Clémence Baudouin, Anne Berrou et Marina Mazzotti pour l’organisation très réussie de cette rencontre.