Après sept ans d’absence, c’est un Peter Weir affranchi des majors qui renoue avec l’épique. Para­doxale­ment le résul­tat, de bonne fac­ture, est aus­si académique que si ces dernières con­sen­taient encore à le financer, et le cinéaste livre un film con­ven­able mais con­venu, clas­sique sans pou­voir pré­ten­dre devenir un clas­sique, cette fois. Pour­tant, de lui, on n’espérait pas moins.

En dépit d’un titre français aus­si plat que la morne steppe[1], ces Chemins de la lib­erté étaient atten­dus avec une impa­tience fébrile par les admi­ra­teurs de Peter Weir, et par­mi ceux-ci par les incon­di­tion­nels de Mas­ter & Com­man­der, mirac­uleux film d’aventures de 2003 et clas­sique instan­ta­né, hélas tout juste rentable. Pro­duit sans le sec­ours de stu­dios de plus en plus frileux (triste époque où les pro­jets d’un Peter Weir sont con­sid­érés comme des pris­es de risque), ce réc­it retraçant l’odyssée hors du com­mun d’évadés du goulag était indu­bitable­ment tail­lé à la mesure du maître, l’un des rares (avec Cameron) à pou­voir quand l’occasion se présente abor­der l’épopée sans se pren­dre lour­de­ment les pieds dans le tapis façon Oliv­er Stone. Certes le film est tiré de mémoires à l’authenticité prob­lé­ma­tique [2], mais au-delà de la ques­tion de “l’histoire vraie”, la matière était alléchante, celle d’une grande fresque par­cou­rue d’un souf­fle héroï­co-human­iste, placée entre les mains expertes d’un orfèvre du clas­si­cisme. La fresque est bien là ; le souf­fle beau­coup moins. Qu’on ne se méprenne pas : Peter Weir est tou­jours ce for­mi­da­ble filmeur, dévoreur d’espace. Devant sa caméra, Ed Har­ris reste cet acteur solaire qui n’a presque plus besoin de faire quoi que ce soit pour can­ni­balis­er un plan (au point qu’on croit le voir s’auto-parodier, par instants…), quand bien même ses parte­naires livrent quelques presta­tions lour­de­ment appuyées ou au con­traire un brin fadass­es – l’éternel prob­lème de la langue n’est ici pas un mince tra­cas. L’exemple de Col­in Far­rell, remar­quable acteur quoi qu’on en dise, est à ce titre symp­to­ma­tique ; jamais loin de l’excellence mais sus­ci­tant plus sou­vent l’embarras, pas for­cé­ment aidé il faut le dire par son per­son­nage.

Com­ment expli­quer que la magie n’opère pas ? Quelque chose n’est pas advenu, et si l’on s’arrête à ce con­stat, on en vient à soupçon­ner que notre indul­gence ne tient peut-être qu’à la mélan­col­ie éprou­vée à l’idée de ce que le film aurait pu être. Si l’on exam­ine ensuite les raisons de cette demi-réus­site (ou de ce demi-échec, selon le point de vue), se détache en pre­mier lieu l’absence fla­grante de ten­sion, d’immersion et d’empathie, bref d’implication du spec­ta­teur ; quelques frémisse­ments tout au plus, mais l’envol jamais ne vient, et l’on doit se résoudre à l’aveu… Peut-être ces 6500 km de marche à tra­vers déserts brûlants et forêts glacées sont-ils ren­dus trop monot­o­nes, peut-être tout cela est-il trop sage, trop arché­typ­al, trop prude, trop atten­du. Peut-être cer­taines ellipses sont-elles mal sen­ties, frus­trantes, et cer­taines scènes, comme celle de l’évasion, ratées au sens strict. Peut-être enfin les temps forts ne sont-ils jamais assez forts, et la bar­que débor­de-t-elle de valeurs human­istes trop naïve­ment représen­tées, ce que ne saurait com­penser entière­ment la beauté des plans et des paysages, recom­posés au Maroc, en Bul­gar­ie et en Inde.

On peut con­sid­ér­er que l’agrément (et l’utilité) des stéréo­types con­siste à pro­pos­er de reposants repères, des noy­aux nar­rat­ifs effi­caces dans les grands gen­res clas­siques, mais ils sont ici moins ceux de l’épopée que du block­buster, et il n’en reste pas moins sin­guli­er qu’on regarde si con­fort­able­ment, donc sans déplaisir mais sans émo­tion exces­sive, l’accomplissement d’une expéri­ence extrême, son déroule­ment jusqu’à un loin­tain épi­logue (non, tou­jours rien doc­teur…). Il est tout aus­si étrange qu’un film qui ne revendique “que” 30 mil­lions de dol­lars de bud­get (une paille vu l’ampleur du pro­jet) et a été pro­duit hors majors s’offre ain­si aux clichés et erre­ments datés de cer­taines pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes. En fin de compte, on est bien plus proche d’Edward Zwick que de David Lean, ce qui n’est pas infamant en soi, mais net­te­ment insuff­isant quand on s’appelle Peter Weir.

Notes

Notes
↑1 Calque (au pluriel) du titre VF d’un film de son com­père et com­pa­tri­ote Phillip Noyce.
↑2 À marche for­cée, de Slavom­ir Raw­icz. Les faits ont prob­a­ble­ment eu lieu, mais pas comme rap­portés, et surtout sans Raw­icz, qui aurait en réal­ité béné­fi­cié d’une grâce. L’intéressé con­serve tout de même le mérite d’avoir infor­mé le monde de l’existence des goulags avant que Sol­jen­it­syne ne s’accapare la matière.