Neil Jor­dan, réal­isa­teur malin, a par­fois réus­si à faire illu­sion grâce à l’originalité de ses scé­nar­ios. Si ses idées s’avèrent réelle­ment intéres­santes, sa mise en scène pose sou­vent prob­lème : l’Irlandais ne réus­sit que très rarement à s’évader d’un pro­gramme scé­nar­is­tique trop cade­nassé. Ondine, petite pro­duc­tion aux notes fan­tas­tiques, con­firme les défauts du cinéaste, mal­gré la présence d’un Col­in Far­rell très con­cerné.

Col­in Far­rell est un acteur sur­prenant : ce bad-boy bank­able, qui a con­nu tous les tra­vers habituels de la vedette tor­turée (sexe, drogue et alcool), sem­blait des­tiné à une car­rière peu­plée de super­pro­duc­tions mus­clées usant de son physique avan­tageux — c’est d’ailleurs ce qu’il a fait un temps en jouant dans des films comme S.W.A.T., unité d’élite, Dare­dev­il ou encore La Recrue. Mais les apparences sont sou­vent trompeuses : il s’est rapi­de­ment tourné vers des cinéastes aus­si pas­sion­nants que Ter­rence Mal­ick ou Woody Allen. Depuis peu, ce comé­di­en icon­o­claste a même osé s’éloigner du star-sys­tem hol­ly­woo­d­i­en pour se plonger dans des univers ciné­matographiques plus per­son­nels. Une volon­té louable de trou­ver d’autres voies que le ciné­ma de pur diver­tisse­ment. Après l’avoir vu dans Bons bais­ers de Bruges, L’Imaginarium du doc­teur Par­nas­sus et dans Eyes of War, on le retrou­ve ain­si dans cette œuvre intimiste de Neil Jor­dan. Seule ombre au tableau dans son désir d’évasion : il ne sort pas de son éter­nel per­son­nage de doux rêveur autode­struc­teur, ce film ne déro­geant pas à la règle. Il inter­prète ici Syra­cuse, un pêcheur alcoolique vivant dans un vil­lage irlandais, séparé de sa femme et de sa fille para­plégique… Voguant en pleine mer, il trou­ve dans ses filets une jeune femme mys­térieuse, sorte de naïade des temps mod­ernes, qui va trans­former son exis­tence.

Jor­dan souhaitait réalis­er un poème filmé, sorte de réac­tu­al­i­sa­tion des mythes grecs au regard de l’Irlande pro­lé­taire. Son drame nous mon­tre une réal­ité sociale, celle d’un pays encore très rur­al, dont l’économie est sévère­ment touchée par la crise. Il décrit la vie d’une com­mu­nauté d’individus en util­isant une forme aux notes fan­tas­tiques, mag­nifiée par la pho­togra­phie cré­pus­cu­laire de Christo­pher Doyle. Par son his­toire onirique, le réal­isa­teur s’intéresse surtout à l’esprit tor­turé d’un homme pro­fondé­ment blessé, cher­chant la rédemp­tion auprès d’une femme qu’il pense être une créa­ture sur­na­turelle. Mal­gré toutes ces belles inten­tions, Ondine souf­fre d’un prob­lème de taille : une oppo­si­tion para­doxale entre un fond pro­fondé­ment naïf par son roman­tisme exac­er­bé et un pro­gramme scé­nar­is­tique cal­cu­la­teur, beau­coup trop sûr de ses effets (pour­tant très grossiers). L’œuvre, qui est sauvée du désas­tre par le tal­ent de ses acteurs, se résume à une longue phase d’attente pour décou­vrir le désor­mais célèbre twist final de Jor­dan (The Cry­ing Game, Break­fast on Plu­to…). L’Irlandais ne cesse de dévoil­er, sans finesse aucune, quelques élé­ments mys­térieux rap­pelant con­stam­ment au spec­ta­teur qu’il assiste à un proces­sus filmique bien ficelé, l’amenant néces­saire­ment vers une con­clu­sion plus réal­iste. Cette con­struc­tion pour­rait éventuelle­ment fonc­tion­ner si le cinéaste ne s’évertuait pas à plomber son film de séquences lour­de­ment explica­tives afin de pré­par­er son final, comme s’il ne croy­ait pas aux ver­tus fan­tas­tiques de son his­toire.

Si notre auteur arrive à éviter longtemps un mis­éra­bil­isme sou­vent inhérent à ce type d’œuvre au fond social, il tombe cepen­dant peu a peu dans le piège des bons sen­ti­ments par le biais de l’enfant hand­i­capé de Syra­cuse. Ce per­son­nage résume bien le para­doxe du métrage : un traite­ment plutôt bon, mais un manque cru­el de spon­tanéité en rai­son de l’aspect pure­ment scé­nar­is­tique de ce rôle. Jor­dan est défini­tive­ment un cinéaste qui n’arrive pas à être jusqu’au-boutiste dans la mise en scène de ses scé­nar­ios : il souf­fre d’une réelle retenue et d’une ten­dance à ne pas croire aux qual­ités naturelles de sa réal­i­sa­tion. Quant à Col­in Far­rell, on attend de voir la nou­velle tra­jec­toire que va pren­dre son tra­vail d’acteur, en espérant qu’il trou­ve des réal­isa­teurs mieux à même de répon­dre à son envie d’évasion du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en.