Plus de deux ans après L’Homme de la Riv­iera, le célèbre réal­isa­teur d’Entre­tien avec un vam­pire tire du roman de Patrick McCabe un film iné­gal et longuet. Dom­mage pour Cil­lian Mur­phy, éton­nant dans son rôle de trav­es­ti irlandais par­ti à la recherche de sa mère dans les rues de Lon­dres.

Dans l’Ir­lande déchirée par les atten­tats sanglants du début des années 1970, le jeune Patrick Braden cul­tive sans com­plexe sa féminité. Con­scient dès son plus jeune âge de son irré­sistible atti­rance pour les accou­trements et arti­fices féminins, il se trav­es­tit régulière­ment. Ulcérée par ce qu’elle con­sid­ère comme un péché, sa mère adop­tive révèle l’i­den­tité de sa mère biologique par­tie pour Lon­dres peu de temps après sa nais­sance. Le jeune garçon décide alors de la retrou­ver. Mais de fauss­es pistes en ren­con­tres déli­rantes, celui qui se fait appel­er Patri­cia ou Minou va vivre une expéri­ence hors du com­mun et vivre plusieurs vies déclinées en trente-six chapitres (ouf !).

La pre­mière bonne idée de Neil Jor­dan est de ne pas s’être aven­turé à expli­quer les raisons pour lesquelles Patrick souhaite depuis son plus jeune âge se trav­e­s­tir. Même si on peut aisé­ment déduire que l’im­age d’une mère naturelle sans cesse fan­tas­mée n’est pas étrangère à ce besoin d’hy­per-féminité, le réal­isa­teur n’en fait jamais cas, reje­tant toute psy­chol­o­gi­sa­tion de son per­son­nage. Cette lib­erté, parce qu’elle n’est jamais con­trar­iée par quelque jus­ti­fi­ca­tion scé­nar­is­tique, s’im­pose à nous et nulle pos­si­bil­ité de ne pas voir en Patrick la jeune fille qu’il aurait rêvé d’être. La sec­onde bonne idée du réal­isa­teur irlandais est d’avoir fait appel à un jeune acteur qui monte, lui aus­si irlandais, Cil­lian Mur­phy. Révélé au grand pub­lic pour son rôle de méchant dans Bat­man Begins de Christo­pher Nolan, l’ac­teur au physique si par­ti­c­uli­er, incar­ne (le mot est faible) ce jeune trav­es­ti avec une force de con­vic­tion admirable. Il est donc dif­fi­cile de réduire Break­fast on Plu­to à ses gross­es lim­ites tant le film est habité par cette foi pas for­cé­ment aus­si répan­due qu’on pour­rait le croire dans l’in­dus­trie du sep­tième art.

Dom­mage alors que le réal­isa­teur ne choi­sisse pas d’in­suf­fler un peu plus de grav­ité à sa mise en scène. À force de vouloir éviter le pathos, une com­pas­sion dont Patricia/Minou n’au­rait que faire, Neil Jor­dan reste à dis­tance avec un film aus­si léger qu’une bulle de savon. Du drame de l’a­ban­don par ses par­ents, aux atten­tats qui déchirent l’Ir­lande et la Grande-Bre­tagne, tout sem­ble gliss­er sur le jeune trav­es­ti. À peine quelques cris de haine vien­dront ponctuer le par­cours de ce frêle per­son­nage presque asex­uel. Pour­tant, tout le monde peut aisé­ment imag­in­er que les froufrous ros­es et le rouge à lèvres pétil­lant ne sont pas des plus passe-partout dans l’Ir­lande très catholique de cette époque. Certes, le réal­isa­teur n’a pas choisi la carte de la vraisem­blance et du réal­isme social. Pour­tant, il n’hésite pas à ancr­er pro­fondé­ment son film dans une époque définie en pol­lu­ant son film de clins d’œil musi­caux pure­ment illus­trat­ifs. Le rem­plis­sage sonore (Har­ry Nils­son, Bil­ly Paul, George McCrae, etc.) mor­celle le film plutôt qu’il ne lui offre une cer­taine flu­id­ité. Le découpage du film en trente-six chapitres (rien que ça !), dont les titres ne sont pas tou­jours d’une per­ti­nence folle, accentue cet effet de dis­con­ti­nu­ité qui nous détache peu à peu d’un pro­jet orig­i­nal qui aurait mérité meilleur traite­ment.