Il n’au­ra pas fal­lu dix ans à Roald Dahl, coqueluche de la lit­téra­ture enfan­tine de l’après-guerre, pour voir son plus grand suc­cès, Char­lie et la choco­la­terie, adap­té au ciné­ma – une adap­ta­tion qu’il désavouera d’ailleurs totale­ment. Avec son cast­ing hétéro­clite, ce «pre­mier Char­lie» ne par­le pas tant d’un homme qui refuse de grandir que d’un petit garçon qui refuse, mal­gré les assauts répétés de la réal­ité pour le forcer à faire le con­traire, d’a­ban­don­ner ses rêves.

Dif­fi­cile d’échap­per à Tim Bur­ton, lorsqu’il s’ag­it de chroni­quer «l’o­rig­i­nal» d’un des derniers films du réal­isa­teur d’Ed Wood. Pour­tant, com­bi­en le film de Mel Stu­art est éloigné de celui de Bur­ton ! Le canevas est sim­i­laire : Char­lie Buck­et, gen­til petit garçon pau­vre, ne rêve, secrète­ment, que de vis­iter la mys­térieuse usine de Willy Won­ka, maître en choco­la­terie. Lorsque le hasard le met­tra en présence de l’un des cinq « tick­ets d’or » don­nant accès à la très secrète bâtisse, Char­lie voit ses rêves se réalis­er.

Cela tient-il à l’époque ? Les préoc­cu­pa­tions de Mel Stu­art, qui quelques années plus tard réalis­era le fab­uleux Wattstax, sur le « Wood­stock Soul », ne sont pas vrai­ment celle de Bur­ton. Sans doute parce que, pour toutes ses fautes, le film de Bur­ton demeure cer­taine­ment la ten­ta­tive la plus sincère du réal­isa­teur pour revenir à son univers per­son­nel, par le truche­ment de son alter ego John­ny Depp, de ces dernières années – là où Mel Stu­art ne s’ex­prime pas du tout dans son inter­prète, Gene Wilder.

Celui-ci pos­sède le per­son­nage de Willy Won­ka avec une grâce éton­nante, appor­tant sa fragilité ironique au per­son­nage, mais égale­ment sa propen­sion au non-sens (il n’au­ra accep­té le rôle très con­voité – notam­ment par l’in­té­gral­ité des Mon­ty Python – qu’à la seule con­di­tion qu’on lui laisse faire une roulade à sa pre­mière appari­tion). Ce Willy Won­ka est un homme très assuré, à la fois un arti­san pas­sion­né, un dandy suff­isant… et un homme à l’hu­mour d’une ter­ri­ble noirceur.

Par­faite­ment à l’aise dans son show, Won­ka va donc tromper, jouer, hum­i­li­er ceux de ses jeunes vis­i­teurs dont il n’ap­pré­cie pas la nature pro­fonde, et leurs par­ents avec eux. Tout est pré­paré pour qu’un enfant, et un seul, “tri­om­phe” des épreuves de Won­ka, toutes les vis­ites de salles sem­blant explicite­ment mise en place pour refouler les insup­port­a­bles petits con­cur­rents. Au scé­nar­iste David Seltzer, on doit l’at­ti­rail invraisem­blable de cita­tions vachard­es qui émail­lent le dis­cours d’un Willy Won­ka placide et mesquin : « Le sus­pense est ter­ri­ble. J’e­spère qu’il va dur­er », lance t‑il ain­si alors qu’un de ses jeunes vis­i­teurs souf­fre un mar­tyre poten­tielle­ment fatal, citant ici Wilde. Gene Wilder pro­cure donc cet étrange mélange de can­deur et de men­ace, qui fera mer­veille quelques années plus tard dans sa com­po­si­tion du Dr Franken­stein (Franken­stein Jr). David Seltzer rédi­ge une par­ti­tion lan­gag­ière en forme de feu d’ar­ti­fice cas­sant qui ne tran­scende son aspect agres­sif et mesquin que par la com­po­si­tion de Wilder.

Roald Dahl, à l’o­rig­ine du scé­nario, ne se retrou­vera jamais réelle­ment dans ce Willy Won­ka – il désavouera même totale­ment le film. Cela tient-il au traite­ment imposé par Seltzer et Stu­art ? Tou­jours est-il que ce Char­lie est un con­te ancré dans une réal­ité bien pré­cise : celle d’une mis­ère matérielle et sociale dont le traite­ment est presque poli­tique. Char­lie et la choco­la­terie est, certes, une comédie musi­cale, et un film pro­fondé­ment fan­tai­siste, prenant la vis­ite de ladite usine comme point d’orgue. Mais la vis­ite de l’u­sine, de même que l’ap­pari­tion de Willy Won­ka n’ap­pa­rais­sent que dans une sec­onde par­tie du film. Quant à l’aspect musi­cal du film, la par­ti­tion jouée par les Oom­pa-Loom­pas le place bien loin des tra­di­tion­nelles pro­duc­tion du genre.

La pre­mière par­tie du film se veut donc être une série de car­i­ca­tures, instan­ta­nés cro­quant à gros traits des car­ac­tères soci­aux typ­iques, mais qui présen­tent la par­tic­u­lar­ité d’avoir été dess­inés en amont des sujets de cri­tiques (con­traire­ment au film de Bur­ton, qui appa­raît de ce point de vue comme presque redon­dant). Autant le film de Stu­art que le livre de Roald Dahl don­nent ain­si cette impres­sion de prévoy­ance sur les tares d’une société, tares qui nous sont dev­enues très famil­ières. Ces car­i­ca­tures sont autant de saynètes, pour­tant pass­able­ment homogènes dans le déroule­ment du réc­it, qui pla­cent presque plus volon­tiers Char­lie et la choco­la­terie dans la caté­gorie des films à thèse poli­tique, que dans celle, plus inof­fen­sive, des comédies musi­cales pour enfants – une clas­si­fi­ca­tion que ne désavouerait cer­taine­ment pas le réal­isa­teur de Wattstax.

Alors, ce Char­lie serait-il un brûlot poli­tique, un mon­u­ment de sub­ver­sion ? N’al­lons pas jusque-là. Cepen­dant, à la fois la com­po­si­tion de Gene Wilder et la mise en scène de Mel Stu­art jet­tent sur ce film apparem­ment sim­ple et “enfan­tin” une ombre aus­si sub­tile que le fait la prose de Roald Dahl dans son livre. Film sin­guli­er, ce Char­lie tient donc autant du film enfan­tin que d’une douce sub­ver­sion, exem­ple devenu beau­coup plus rare aujour­d’hui d’un film jouant sur ses niveaux de lec­tures, même dans les ter­res pour­tant for­matées du ciné­ma pour les plus petits.