Les Pro­duc­teurs, Silent Movie… Le début de la car­rière de Mel Brooks est sans aucun doute sa meilleure péri­ode, la plus drôle, la plus fine et la plus inven­tive. Œuvre con­jointe de l’ac­teur (et ici scé­nar­iste) Gene Wilder et du réal­isa­teur Mel Brooks, Franken­stein Junior est cer­taine­ment l’un des tout meilleurs titres de la fil­mo­gra­phie des deux hommes, et le plus bel hom­mage aux films de James Whale.

La Dernière Folie de Mel Brooks (Silent Movie), Le shérif est en prison (Blaz­ing Sad­dles, et pen­dez-moi les tra­duc­teurs des titres de ces films !), Franken­stein Junior : le ciné­ma des années 1970 de Mel Brooks était bien loin des potacheries amu­santes mais bien creuses de La Folle His­toire de l’e­space ou Drac­u­la, mort et heureux de l’être. Pas vrai­ment con­nu pour la légèreté de son humour, le ciné­ma de Brooks trou­vait à cette époque le juste équili­bre entre le bur­lesque et l’hom­mage respectueux, recette immuable pour réus­sir une véri­ta­ble par­o­die. Si Silent Movie, Les Pro­duc­teurs et Blaz­ing Sad­dles prou­vaient bien la cul­ture de leur auteur, Franken­stein Junior parvient à être bien plus encore. Ren­con­tre prov­i­den­tielle de Gene Wilder (un habitué des pro­duc­tions de Mel Brooks), de Brooks et de l’iné­narrable Mar­ty Feld­man, le film respire l’amour des deux films de James Whale qui ont don­né nais­sance au mythe ciné­matographique du mon­stre de Franken­stein, Franken­stein (1931) et La Fiancée de Franken­stein (1935).

Le Dr Fred­er­ick Franken­stein (pronon­cez Fronkon­steen), petit-fils du célèbre sci­en­tifique fou, reçoit en héritage le sin­istre manoir où se sont déroulés les événe­ments que l’on sait. Aidé de son assis­tant Igor (pronon­cez aïe-gor’), il n’at­tend guère avant de repren­dre les travaux de feu son grand-père, don­nant la vie à un mon­stre au corps her­culéen et au cerveau quelque peu défi­cient. Alors que les vil­la­geois affû­tent déjà faux et ser­pes, le Baron tente tout pour ramen­er son mon­stre à la rai­son, et lui éviter la fin trag­ique de son prédécesseur.

S’il n’avait pas été tourné en 1974, on aurait pu croire à la lec­ture du scé­nario de Franken­stein Junior qu’il s’agis­sait d’une énième suite à la saga. Ne serait-ce qu’en piochant dans la myr­i­ade de dérivés plus ou moins regard­ables de l’his­toire du mon­stre de Franken­stein (citons, que sais-je…, Franken­stein con­tre le mon­stre de l’e­space, Abbott et Costel­lo con­tre Franken­stein, ou l’assez inat­ten­du San­to et le Blue Demon con­tre le Dr Franken­stein), Brooks et Wilder auraient facile­ment pu ali­menter une par­o­die effi­cace. Mais ce n’est pas le pro­pos ici : nous sommes en plein hom­mage. Et l’œu­vre est belle. Con­sid­érant avec ten­dresse les effets de manche du ciné­ma d’épou­vante de James Whale, Brooks reprend à la let­tre cer­tains gim­micks, les pous­sant par­fois à out­rance (le Frau Blüch­er tou­jours suivi du hen­nisse­ment paniqué des chevaux), mais jamais jusqu’au ridicule. C’est ain­si que les plus belles scènes du dip­tyque de James Whale trou­vent facile­ment leur place au milieu des gags scabreux (et ma foi pass­able­ment hila­rants) : le mon­stre et la petite fille (une scène dis­parue de la ver­sion orig­i­nale de 1931), l’aveu­gle, la coif­fure mag­nifique d’El­sa Lan­ches­ter dans La Fiancée… Le style musi­cal, la typogra­phie du titre, le style de la mise en scène : tout con­court dans Franken­stein Junior à mon­tr­er que Brooks et Wilder, en s’ef­façant con­sid­érable­ment der­rière le mythe, sont par­venus à créer un film hybride, sou­vent irré­sistible­ment drôle (le dia­logue orig­i­nal entre Inga (enten­dant un loup) : « Were­wolf ! » ; Fred­er­ick : « Were­wolf ? », et Igor : « There, wolf. There, cas­tle. » reste un mon­u­ment iné­galé), tou­jours éminem­ment beau, nos­tal­gique et atten­dris­sant.

Avec sa con­nais­sance par­faite des films orig­in­aux, son tal­ent bur­lesque, son cast­ing de rêve (Peter Boyle, Cloris Leach­man, Teri Garr sont remar­quables ; Mar­ty Feld­man par­fait, et Gene Wilder lui-même tient prob­a­ble­ment là son plus grand rôle), Mel Brooks a fait de son Franken­stein Junior ce que toute par­o­die devrait être : un vibrant et poé­tique hom­mage aux films qu’il bro­carde. Joe Dante avait réus­si la même chose avec son mécon­nu et superbe Pan­ic sur Flori­da Beach (qui repre­nait Les mon­stres attaque­nt la ville), et lui et Brooks ont gag­né de plein droit une place au pan­théon des mon­stres du fan­tas­tique, juste à côté de Whale et de Gor­don Dou­glas.