Nous avons ren­con­tré Mia Hansen-Løve à l’occasion de la sor­tie de son deux­ième long-métrage, Le Père de mes enfants. C’est avec beau­coup de disponi­bil­ité et de générosité que la réal­isatrice est rev­enue sur les divers­es étapes qui ont amené l’idée du film, sa con­cep­tion et sa réal­i­sa­tion, pour dégager finale­ment les grandes com­posantes de son exi­gence de cinéaste.

Dans Le Père de mes enfants, vous vous êtes inspirée d’une his­toire vraie qui vous a touchée de près, celle d’Humbert Bal­san, pour faire un film de fic­tion. Est-ce que vous pou­vez revenir sur la genèse du film ?

Ce fut un long proces­sus, même si j’ai lancé le pro­jet assez vite puisque j’ai com­mencé à écrire deux ans après la mort d’Humbert Bal­san. D’emblée, quand j’ai eu l’idée de ce film, la fic­tion s’est imposée. Je n’ai jamais eu envie de faire un doc­u­men­taire, parce que mon inspi­ra­tion me porte naturelle­ment vers la fic­tion. Mon envie de faire du ciné­ma est vrai­ment liée à ce qu’il y a de cathar­tique dans la fic­tion, à la fois dans l’observation du monde et dans sa trans­for­ma­tion. Je ne dis pas « trans­for­ma­tion » dans le sens de « manip­u­la­tion » ou d´«embellissement», mais dans le sens où dans la fic­tion on cherche à con­denser et à aller à l’essentiel, ce qui est for­cé­ment une recréa­tion. La fic­tion repose vrai­ment sur l’idée que pour accéder à la vérité, il faut recréer le monde ; c’est ça que je trou­ve éman­ci­pa­teur. Certes, le film n’existerait pas si Hum­bert Bal­san n’était pas mort. Mais pour moi, sa néces­sité est plutôt venue d’un désir de faire ressen­tir sa présence dans son ray­on­nement, son aura, et sa sin­gu­lar­ité, plus encore que de par­ler de sa mort. C’est pour cela aus­si que Le Père de mes enfants ne se ter­mine pas sur la mort mais que la mort n’est qu’un moment du film. Et toute la deux­ième par­tie repose sur l’idée que cette présence est suff­isam­ment forte pour que quelque chose en per­dure après la dis­pari­tion. Elle s’interroge aus­si sur la ques­tion de la survie, dans le sens : « est-ce que la foi et l´amour de la vie sur­vivent à la bru­tal­ité de la mort ? »

On a le sen­ti­ment, en regar­dant le film, que la beauté a égale­ment une fonc­tion répara­trice…

En effet, c’est com­pliqué pour moi de par­ler de cet aspect-là parce que c’est juste­ment ce qu’on me reproche sou­vent ; cet excès de beauté. On me demande si le monde que je représente n’est pas trop beau. C’est une ques­tion qui me met mal à l’aise parce que je n’ai pas du tout envie d’édulcorer, ni d’enjoliver le réel. C’est même la dernière chose que j’aie envie de faire. Mais c’est vrai je ne suis pas du tout attirée par un ciné­ma qui a ten­dance à tir­er les per­son­nages vers le bas, ou à s’intéresser à ce que ces per­son­nages ont de laid, ou de vide. Ce que j’ai envie de représen­ter, c’est ce que je trou­ve beau ; et ce n’est pas pour dire que le monde, ce n’est que ça, mais c’est pour dire que c’est aus­si ça. Ce genre de reproches me met en colère et j’aimerais pou­voir y répon­dre cor­recte­ment. Hum­bert Bal­san était quelqu’un d’infiniment beau, donc je ne crois pas du tout que le film soit plus beau qu’il n’était. Idem pour sa femme et pour sa famille, d’après ce que j’ai pu en apercevoir. Après, on peut remar­quer que les gens que je choi­sis de représen­ter sont plus beaux que les autres… pourquoi pas. Mais le film repose vrai­ment sur la con­vic­tion que ces per­son­nages-là cor­re­spon­dent à quelque chose de bien réel.

Vous con­stru­isez vos réc­its, celui-ci comme celui de votre précé­dent film, avec des ellipses, et on a le sen­ti­ment que c’est aus­si dans ces ellipses-là que se loge la part som­bre du monde que vous représen­tez. Pou­vez-vous nous par­ler un peu de ça, de la dichotomie obscurité/clarté qui tra­verse vos œuvres ?

Le Père de mes enfants, comme mon précé­dent film, repose effec­tive­ment sur un dia­logue con­stant entre la tristesse et la lumière. Il y a une vraie forme de noirceur dans le réc­it ; même si ce n’est pas un mélo­drame, les choses noires sont mis­es en avant, d’autant plus que l’histoire se ter­mine mal. En revanche, il est vrai que le ton du film n’insiste pas sur le car­ac­tère hor­ri­ble et choquant des choses. Ain­si, il y a des choses que j’ai choisi de ne pas filmer, comme l’enterrement, ou encore le moment où les gens appren­nent la mort de Gré­goire Can­v­el… pour des raisons de réserve, de pudeur, et aus­si parce que ce sont des choses qui, je pense, sont impos­si­bles à saisir. Un immense cinéaste pour­rait peut-être le faire, mais moi je me sens absol­u­ment inca­pable de filmer le vis­age de la femme de Gré­goire Can­v­el à l’instant où elle apprend qu’il s’est sui­cidé. Par ailleurs, ce qui par­ticipe à une cer­taine pré­dom­i­nance de la lumière, c’est que les per­son­nages du film sont des per­son­nages plutôt bons. Il y a une phrase de Françoise Sagan que je cite sou­vent, qui peut paraître com­plète­ment niaise mais qui en fait ne l’est pas, et qui est surtout très belle. Dans un entre­tien où on lui demande ce qui l’inspire, elle répond que ce sont « les gens gen­tils ». On est dans un monde où il y a une fas­ci­na­tion pour le mal… cha­cun y cherche ce dont il a besoin, mais moi ce n’est pas ça que j’ai besoin de représen­ter.

D’ailleurs il fait tout le temps beau dans le film ! Est-ce que c’était prévu ou est-ce que vous avez eu de la chance ?

J’ai eu de la chance, mais c’est une chance qui m’importe beau­coup ! On a quand même beau­coup jonglé avec les décors, pour tourn­er les extérieurs les jours de beau temps, et les intérieurs quand on savait qu’il allait faire mau­vais. On a tourné les scènes en Ital­ie et en Suède au tout début du tour­nage, pour prof­iter au max­i­mum de l’été – parce que le tour­nage a eu lieu à la fin de l’été. Et dans mes deux films, il fait effec­tive­ment tou­jours beau ! Pour le troisième – que je viens d’écrire et que j’espère tourn­er cet été – je com­mence déjà à prier pour qu’il fasse beau ! Et par ailleurs, c’est vrai que ce n’est pas un hasard si je tourne mes films en été. Mes deux pre­miers films et celui que je vais faire, qui for­ment un tout, sont vrai­ment des films d’été. Ça me fait penser à Bergman, qui tour­nait un film chaque été, et pas­sait ensuite l’hiver à s’occuper de théâtre ; pour l’instant c’est vrai­ment un idéal pour moi, tant j’associe le ciné­ma avec l’idée de chaleur et de lumière.

Comme pour Tout est par­don­né, vous avez tourné ici avec des enfants, qui par­ticipent large­ment à l’énergie générale du film. Com­ment s’est passé le tra­vail d’écriture, puis de mise en scène, avec cette com­posante-là ?

J’ai écrit mon pre­mier film, Tout est par­don­né, sans savoir vrai­ment quelle place allaient avoir les enfants. Dans le scé­nario, il y avait assez peu de dia­logues dans les scènes où je savais qu’ils seraient présents, ce qui m’a per­mis au moment du tour­nage d’avoir une vraie marge de lib­erté, et d’expérimenter. Et puis je me suis ren­due compte que si on leur don­nait de la place et du temps, si on les choi­sis­sait bien, c’est à dire si ce n’était pas des enfants du ciné­ma et qu’ils avaient une forme d’innocence, on pou­vait obtenir des choses extra­or­di­naires qui sont vrai­ment au cœur de ce que j’aime dans le ciné­ma. Du coup ensuite, pour Le Père de mes enfants, j’ai pen­sé le film, dès l’écriture, en don­nant énor­mé­ment d’importance aux enfants. Cette fois-ci j’ai écrit des scènes dia­loguées, mais en pen­sant qu’il y aurait tou­jours des endroits où l’improvisation pour­rait se gref­fer, et que cette porte ouverte sur l’improvisation per­me­t­trait de déséquili­br­er les scènes, de trou­ver une logique qui ferait que les enfants seraient libres. Je voulais éviter à tout prix de leur met­tre les mots dans la bouche, que ce soit figé, sans vie, comme c’est le cas dans la plu­part des films quand il y a des enfants. Je n’avais pas vrai­ment de méth­ode, mais je leur demandais de ne pas appren­dre le texte, parce qu’une fois que les mots sont là tout devient ter­ri­ble­ment mécanique. Je leur expli­quais la scène, ce qu’ils devaient faire, les mou­ve­ments, les actions. Et au fur et à mesure, je les ame­nais au texte, prise après prise. Et puis je fai­sais des pris­es très longues, en leur lais­sant beau­coup de lib­erté, tout en les cad­rant petit à petit. Ain­si, quand ils arrivaient au texte, ce texte finis­sait par être enrichi de leur per­son­nal­ité, de leur imag­i­na­tion, des objets de la scène, du con­cret de la sit­u­a­tion. J’arrivais à la fin à un mélange indémêlable d’improvisation et de texte, mais tout me sem­blait dit à leur manière, et le résul­tat était, je crois, assez vivant.

Et du coup, vous avez tra­vail­lé de manière dif­férente avec les adultes et avec les enfants ?

Oui, parce que pour toutes les scènes avec seule­ment des adultes, je me suis plus autorisée à découper. Pour les scènes avec les enfants, je n’ai qua­si­ment tourné que des plans séquences, même si ça ne se voit pas for­cé­ment une fois le film mon­té. Alors que pour cer­taines séquences avec des adultes, notam­ment celles dans les bureaux de la pro­duc­tion, j’ai fait des pris­es plus cour­tes, même si je restais dans un recherche de flu­id­ité et de mou­ve­ment. Cela dit, même dans ces scènes-là, j’essayais quand même de priv­ilégi­er la con­ti­nu­ité du jeu…

Par ailleurs, vous filmez beau­coup Paris dans le film, et des endroits par­ti­c­ulière­ment ani­més de la ville…

En effet. La ville compte beau­coup dans le film, elle représente le monde du père. Je voulais vrai­ment exploiter l’atmosphère de Paris, son inten­sité et son énergie, et don­ner une impres­sion de vie. Dans mon pre­mier film, la ville était beau­coup moins agitée, avec peu de fig­u­rants et des rues presque désertes, à l’image de la mélan­col­ie calme que je cher­chais à exprimer. Alors que là, je voulais mon­tr­er un per­son­nage hyper­ac­t­if, qui aime le monde, le bruit, la foule… du coup j’ai vrai­ment recher­ché des décors bondés, pleins d’agitation, au grand dam des assis­tants et des directeurs de pro­duc­tion ! On a filmé pra­tique­ment tous les extérieurs dans les quartiers du Faubourg Saint-Denis et du Faubourg Mont­martre, qui sont des quartiers de livrai­son, où c’est un cauchemar de tourn­er parce qu’il est impos­si­ble de s’y gar­er. Mais d’un point de vue ciné­matographique, c’est extrême­ment intéres­sant parce qu’il s’y passe énor­mé­ment de choses ! On avait peu d’argent, pas assez en tous cas pour se pay­er un nom­bre suff­isant de fig­u­rants, donc pour moi le seul moyen d’obtenir ce que je voulais c’était de se plan­quer der­rière des poubelles et de se faire le plus petit pos­si­ble! D’ailleurs, même si on avait eu une plus grosse pro­duc­tion, je n’aurais pas voulu blo­quer les rues. Je voulais prof­iter au max­i­mum de cette vie, de ce désor­dre qui cor­re­spond très bien à l’esprit de la société de pro­duc­tion que je voulais représen­ter, dans un quarti­er qu’habite une pop­u­la­tion mélangée, à la fois pop­u­laire et au cœur de Paris. À la fin du film, juste avant l’épilogue où les qua­tre filles revi­en­nent au bureau, il y a un plan dont je suis par­ti­c­ulière­ment con­tente : la voiture arrive, Sylvia et les enfants en sor­tent, tra­versent la rue et entrent dans l’immeuble de la société de pro­duc­tion. C’est un plan auquel on ne fait pas très atten­tion, parce qu’il s’agit d’un moment de tran­si­tion. Mais en fait c’est un plan assez long, qui nous a coûté qua­si­ment une demi-journée de tour­nage tant il était dif­fi­cile de tourn­er sans que les gens s’arrêtent, nous inter­pel­lent, nous fassent des bras d’honneur… et puis on a fini par avoir une prise où la voiture arrive de très très loin, il y a une belle pro­fondeur de champ, et puis il y a trois cents per­son­nes qui passent et per­son­ne ne regarde la caméra!

Il y a une simil­i­tude de struc­ture entre vos deux films : con­stru­its en deux par­ties, avec de fortes rup­tures au milieu que sont l’ellipse dans Tout est par­don­né et la mort dans Le Père de mes enfants. Pou­vez-vous nous par­ler de la rai­son de ce choix ?

C’est dif­fi­cile à expli­quer, mais ça s’est imposé comme ça. Il y a effec­tive­ment une grosse ellipse dans mon pre­mier film, et dans le deux­ième il n’y a pas tout à fait une ellipse, mais une rup­ture qui a la même bru­tal­ité. En fait je pense que la simil­i­tude entre ces deux struc­tures vient d’une simil­i­tude de fond qui pour le coup était délibérée, dans le sens où quand j’ai fait ce sec­ond film, j’avais con­science qu’il con­stituerait par cer­tains côtés une réponse au pre­mier. Même s’ils sont très dif­férents, Tout est par­don­né et Le Père de mes enfants se com­plè­tent. Et la rai­son d’être de cette struc­ture, ce n’est vrai­ment pas le plaisir de faire un twist de scé­nario… mais plutôt que dans les deux films, il y a un per­son­nage qui dis­paraît et un autre qui appa­raît, ce qui pose ensuite la ques­tion de la trans­mis­sion. C’est la manière que j’ai trou­vée la plus naturelle pour ren­dre compte formelle­ment d’un pas­sage de flam­beau.

De ce point de vue, les per­son­nages des filles de Gré­goire Can­v­el décli­nent aus­si dif­férentes modal­ités de trans­mis­sion…

En effet. C’est vrai que l’intérêt d’avoir trois filles, c’était d’une part de les voir jouer ensem­ble, mais égale­ment de pou­voir mul­ti­pli­er les pos­si­bil­ités quant à la représen­ta­tion de l’enfance. C’était aus­si trois manières dif­férentes de vivre le deuil, et trois regards dif­férents sur la même his­toire.

Au pas­sage, vous par­lez aus­si de l’adolescence…

Dans Tout est par­don­né, on voit bien que c’est l’adolescente qui est l’héroïne. Dans Le Père de mes enfants, elle le devient pro­gres­sive­ment. C’est vrai qu’à la fin de la sec­onde par­tie du film on a l’impression que Clé­mence est dev­enue la véri­ta­ble héroïne. Et je pense que les deux films se posent la ques­tion de savoir ce que c’est que de devenir adulte et de s’émanciper. Est-ce que l’émancipation passe néces­saire­ment par le deuil de père? Donc oui, for­cé­ment mes films par­lent aus­si de l’adolescence, mais pas directe­ment, parce que ces ado­les­centes-là ne ressem­blent pas for­cé­ment aux ado­les­centes habituelles. Elles ont une forme de sagesse et de douceur qui ne sont pas les car­ac­téris­tiques les plus représen­ta­tives de leur âge. Mais c’est vrai aus­si qu’elles ont un type de mélan­col­ie qui est lié à un cer­tain moment de la vie, ain­si qu’une forme de pudeur, toutes choses que j’ai envie – ou besoin – de représen­ter.

Dans Tout est par­don­né, la musique avait claire­ment une fonc­tion répara­trice. Com­ment avez-vous pen­sé la musique pour ce film-ci ?

De la même manière. Je n’ai pas tra­vail­lé avec un com­pos­i­teur de musiques de film, parce que je n’aime pas trop l’idée que la musique soit faite pour le film après coup. Ça m’intéresse plus d’avoir des musiques préex­is­tantes, qui l’enrichissent plutôt que de le com­menter. En fait, si la musique est une ques­tion très impor­tante pour moi, c’est parce que c’est une ques­tion assez proche de celle du rap­port à la lumière, ou à la poésie. Je tiens à ce que le choix de chaque chan­son serve à ouvrir des portes, plutôt qu’à soulign­er des effets. D’ailleurs pour la chan­son de fin, je me suis sur­prise à choisir cette fois-ci un véri­ta­ble tube (« Que sera sera »), alors que d’habitude j’ai plutôt ten­dance à chercher des choses plus obscures, en par­ti­c­uli­er du folk irlandais ou écos­sais, qui est une musique qui m’émeut beau­coup par sa sin­gu­lar­ité, sa mélan­col­ie et sa douceur. Mais « Que Sera Sera » est une chan­son que dès le début j’ai asso­ciée à cette his­toire, à cause de ce qu’elle dit ; on y trou­ve une espèce de sagesse et de résig­na­tion face au des­tin que je trou­ve très belles, et que j’avais envie de con­fron­ter au vis­age de l’héroïne à la toute fin du film. Il y a égale­ment une chan­son de John Lay­ton que j’ai choisie pour la séquence de la fête, un tube oublié des années 1960. C’est une chan­son très entraî­nante et c’est vrai­ment ce que je recher­chais pour ce moment-là, qui est un moment de res­pi­ra­tion. Ça par­le d’un homme qui évoque la femme de sa vie, femme qu’il a per­due, qu’il a aimée et qu’il aimera tou­jours. Il dit qu’il fini­ra bien par trou­ver quelqu’un d’autre, un jour, quelqu’un avec qui il refera sa vie. Mais le refrain répond que son grand amour l’appellera tou­jours, et qu’il l’entend l’appeler depuis les arbres – un peu comme le roi des Aulnes – et lui dire « John­ny, John­ny, remem­ber me.… ». On entend alors chanter le fan­tôme de cette femme, d’une voix très aigue ; c’est très très beau. C’est à la fois entraî­nant, angois­sant… et ça me sem­blait très juste par rap­port au per­son­nage de Clé­mence. Ça évoque un aspect impor­tant du film : le dou­ble mou­ve­ment qu’il y a dans la deux­ième par­tie, à la fois vers la vie, et vers une impos­si­bil­ité du deuil. Cette jeune fille s’émancipe mais ne fera jamais son deuil ; c’est aus­si ce que dit le dernier plan.

Vous avez été comé­di­enne et cri­tique – aux Cahiers du Ciné­ma –, en quoi ces deux expéri­ences ont-elles influ­encé votre manière d’écrire et d’approcher la réal­i­sa­tion ?

J’ai tourné un film quand j’avais 16 ans, et j’ai pris des cours de théâtre pen­dant deux ans dans un con­ser­va­toire ; mais en fait je ne me suis jamais vrai­ment sen­tie comé­di­enne. Je ne l’ai été que très peu. En revanche, c’est vrai que ça a été une expéri­ence absol­u­ment déci­sive. Je ne viens pas par­ti­c­ulière­ment du ciné­ma, je ne me des­ti­nais pas à ça, et c’est à ce moment-là que j’ai fait l’expérience de la fic­tion, que j’ai com­pris ce que c’était un cinéaste, et ce que c’était que la mise en scène. C’est à ce moment-là aus­si que j’ai pris con­science du pou­voir cathar­tique de la fic­tion. Et puis ce qui m’a attirée, c’est le fait que le ciné­ma soit à la fois un art comme un autre – une quête spir­ituelle, une quête de beauté, de vérité ou de ce qu’on veut – tout en sus­ci­tant une con­fronta­tion per­ma­nente avec le réel. C’est une chose dont j’avais vrai­ment besoin, et il n’y a que le ciné­ma qui per­me­tte cela. Parce qu’il y a à la fois une par­tie écri­t­ure, qui est très soli­taire, et une par­tie plus col­lec­tive, où on a l’impression d’être en prise avec le réel, de telle sorte que faire des films enri­chit notre expéri­ence du monde. Ce lien avec le con­cret est, je trou­ve, une chose vrai­ment pré­cieuse. Après, mon expéri­ence de comé­di­enne m’a égale­ment servi pour la direc­tion d’acteurs ; ça ne me fait pas peur de diriger des comé­di­ens parce que je m’en sens proche, tout en me sen­tant inca­pable de leur deman­der des choses qui à moi-même me sem­bleraient impos­si­bles. Quant à la cri­tique… pen­dant les deux ans et demi où j’ai écrit aux Cahiers, c’est une chose que j’ai vrai­ment vécue dans la douleur, et qui n’allait pas du tout de soi. C’était extrême­ment dif­fi­cile pour moi d’écrire. Je le fai­sais parce que les cinéastes que j’admirais avaient écrit, et que je pen­sais que la meilleure école pos­si­ble était d’apprendre à écrire sur les films, ce qui est aus­si une manière d’apprendre à penser. Par ailleurs l’écriture de cri­tiques me per­me­t­tait déjà de me pos­er les ques­tions de l’économie, de la con­ci­sion et de la clarté. Je n’en ai pas retiré énor­mé­ment de plaisir, dans le sens où ça me pre­nait une semaine, de six heures du matin à six heures du soir, pour faire un texte dont je n’étais pas vrai­ment sat­is­faite… mais en même temps j’aimais ça, j’avais besoin d’exprimer les choses, d’apprendre à met­tre des mots sur les émo­tions. Je n’aurais pas con­tin­ué longtemps mais ça m’a beau­coup servi pour l’écriture du scé­nario ; j’ai appris à relire ce que je fais avec un esprit très cri­tique. De sorte que même si écrire un scé­nario est très dif­férent d’écrire une cri­tique, j’ai tou­jours les mêmes ques­tions en tête : qu’est-ce qui est vrai­ment néces­saire? Com­ment aller à l’essentiel? Être con­cis? Ne pas se répéter? Don­ner du poids à chaque mot ?

Est-ce qu’il y a des cinéastes qui ont par­ti­c­ulière­ment comp­té pour vous ?

Je pense que le ciné­ma qui a le plus comp­té pour moi c’est le ciné­ma français, même si heureuse­ment je vois des films du monde entier! Mais je dis ça parce que je sais qu’il y a des cinéastes qui le rejet­tent, ou qui se pro­jet­tent plus dans le ciné­ma améri­cain, ce qui n’est pas du tout mon cas. J’ai une admi­ra­tion sans nuances pour le ciné­ma de Rohmer, de Truf­faut ou de Doil­lon, mais aus­si pour des cinéastes con­tem­po­rains comme Claire Denis ou Arnaud Desplechin. Je con­tin­ue à aller beau­coup au ciné­ma, et je pour­rais dif­fi­cile­ment m’en pass­er plus de quelques jours.