Tout comme leur con­cur­rent anglais de Liv­er­pool, les Rolling Stones ont exer­cé un extra­or­di­naire pou­voir de fas­ci­na­tion sur leur époque et le monde du rock. Leur musique dia­bolique, le génie de leurs com­po­si­tions, leur refus de toute com­plai­sance, l’image déca­dente qu’ils ont su mod­el­er… Tout con­court à ce que les “pier­res qui roulent” soient devenus le mythe fon­da­teur d’une décen­nie exubérante et révo­lu­tion­naire. C’est de cette manière qu’ils ont cher­ché à appa­raître au ciné­ma et que plus tard le ciné­ma s’est emparé d’eux pour leur ren­voy­er une image nuancée et par­fois ren­ver­sée.

Mené de front par un chanteur charis­ma­tique (Mick Jag­ger) et porté à bout de bras par un gui­tariste ténébreux (Kei­th Richards), les Rolling Stones ont mar­qué l’histoire de la musique en devenant l’incarnation d’une atti­tude inédite et provo­ca­trice. Et comme une note de pochette le dit bien, les Rolling Stones ont large­ment dépassé la seule iden­tité de groupe pour appa­raître comme un véri­ta­ble “mode de vie”. Leur man­ag­er Andrew Loog Old­ham explique d’ailleurs dans son auto­bi­ogra­phie Rolling Stoned com­ment il a con­stam­ment cher­ché à ampli­fi­er le com­porte­ment menaçant du jeune groupe afin de mieux imprimer la légende.

Du célébris­sime “Lais­seriez-vous votre fille sor­tir avec un Rolling Stone ?” à un arti­cle scan­daleux où est relaté que Jag­ger a uriné sur le mur d’une sta­tion-ser­vice, tout a en réal­ité été pen­sé pour que les Rolling Stones acca­parent l’image d’une for­ma­tion sul­fureuse, absol­u­ment affranchie de la norme et des règles de bien­séance. L’indémêlable part entre le vrai et le faux étant alors entretenu par un man­ag­er (âgé au départ de 19 ans) qui voy­ait en l’attitude arro­gante de son groupe une manière sub­ver­sive d’amplifier sa renom­mée (il affirme que pour les Stones “Bad News Is Good News”). L’esprit de révolte que devaient exhiber ces mau­vais garçons par leur com­porte­ment allait alors dessin­er une image de rebelles sur laque­lle la jeunesse anglaise (et mon­di­ale), tôt ou tard, se pro­jet­terait.

Pour mieux com­pren­dre cet impact, le rock-crit­ic Nick Cohn racon­te dans son livre con­sacré à l’âge d’or du rock, com­ment au début des années soix­ante, il a, à la fin du con­cert que le groupe venait de livr­er, con­staté des dégâts con­sid­érables. Autour des chais­es désossées et de cette étrange ambiance de chaos, il aperçoit alors dans la fos­se une mare large­ment com­posée d’urines. En se rap­prochant de la flaque, il déduit rapi­de­ment que les ado­les­centes ayant assisté à la per­for­mance n’ont pu se retenir et ont lais­sé der­rière elles les traces de cette débor­dante exci­ta­tion pro­duite par la puis­sance des Rolling Stones.

Plus tard, dans son livre inti­t­ulé Awop­bopaloobop Alop­bam­boom, Nick Cohn relate la pre­mière fois qu’il a ren­con­tré les fortes têtes de son groupe préféré. Et même si ce réc­it reste écrit dans un style can­dide, il mérite d’être ici con­vo­qué :

“Dans cette rue grise ils ray­on­naient comme des dieux solaires. Ce n’étaient pas des humais mais bien plutôt des créa­tures venues d’une autre planète, impos­si­bles à attein­dre et à com­pren­dre, et d’une laideur telle­ment exo­tiques que ça les rendait beaux. Ils se dirigèrent vers l’entrée des artistes. C’était le moment que les filles attendaient, le moment à ne pas rater, et c’est à ce moment qu’elles se mirent à crier de plus belle dans une cohue inde­scriptible, totale­ment surex­citée. Mais là, elles s’arrêtèrent net dans leur élan, comme pétri­fiées. Les Stones regar­daient droit devant eux, absol­u­ment indif­férents à ce qui se pas­sait alen­tour. […] Ils parais­saient intouch­ables, comme si un anneau de métal invis­i­ble les pro­tégeait. Ils pour­suivirent leur chemin et dis­parurent. On dira ce qu’on voudra, les Stones avaient du style, du charisme et un sang-froid à toute épreuve.”

L’image est aus­si puis­sante qu’évocatrice. En véri­ta­bles dieux d’un roy­aume tombé à leurs pieds, les Stones se sont forgés une solide répu­ta­tion de chantres de l’arrogance. Jugés enne­mis de la nation bri­tan­nique pour leur com­porte­ment menaçant (et leurs cheveux longs), les Stones impulseront un esprit de révolte qui con­t­a­min­era toutes les années soix­ante. Drainant l’enthousiasme de la jeunesse bri­tan­nique, les Rolling Stones déploieront à tra­vers leurs bruyantes sonorités “rythm’n’blues” une énergie incom­pa­ra­ble. Leur aven­ture sous les feux de la rampe et devant les objec­tifs du monde entier les con­sacr­era néces­saire­ment comme les acteurs majeurs de cette hys­térie col­lec­tive. Fil con­duc­teur branché sur le bour­don­nement de la rue, leur son sera le vecteur d’une époque qui s’est per­mis de car­bu­r­er au seul désir et dans la joie d’une danse où le les lende­mains qui déchantent n’avaient pas leur place.

Mais l’incroyable marche des années 1960 qui portera les Stones jusqu’à son som­met ne peut être com­prise aujourd’hui comme elle le fut véri­ta­ble­ment vécue. Et si cet élan majestueux reste, selon ses prin­ci­paux acteurs, un moment si rêvé qu’ils ont en oublié le déroule­ment, il reve­nait alors au ciné­ma l’entreprise de l’illustrer et de néces­saire­ment le figer.

Sym­bol­es puis­sants de la décen­nie, les Rolling Stones vont être, sur la route de leur ascen­sion, accom­pa­g­nés par des caméras dont les mou­ve­ments seront aus­si sta­bles qu’emportés. Face aux objec­tifs de Peter White­head, Jean-Luc Godard, Michael Lind­say-Hogg, les frères Maysles et Robert Frank, les Stones boucle­ront une décen­nie folle et libéra­trice. On ver­ra alors com­ment Char­lie Is My Dar­ling, One + One, Rolling Stones Rock’n’Roll Cir­cus, Gimme Shel­ter et Cock­suck­er Blues for­ment à eux seuls la tra­jec­toire d’une époque con­sumée par une bril­lante énergie. Ou com­ment des pre­mières explo­sions aux cimes du som­met jusqu’au déclin annon­cé, la cap­ture des Stones métapho­rise ain­si les grandeurs et déca­dences d’une décen­nie dont ils doivent être main­tenant con­sid­érés comme les vrais aris­to­crates.

Charlie Is My Darling ou les débuts prometteurs (Peter Whitehead, 1966)

Doc­u­ment (presque) invis­i­ble, Char­lie Is My Dar­ling est à l’origine une com­mande du jeune man­ag­er des Stones Andrew Loog Old­ham (qui sera inter­viewé plus tard dans le très sin­guli­er Tonite Let’s All Make Love in Lon­don du même Peter Whit­head). Forte­ment per­tur­bé par les pas­sions que sus­cite le grand rival Bea­t­les (et les films qu’ils ont déjà tournés), le man­ag­er des Stones a rapi­de­ment sen­ti qu’il fal­lait éclair­er son groupe sous d’autres feux que ceux de la seule scène. Loog Old­ham dépêche alors une équipe de tour­nage qui va suiv­re pen­dant quelques jours une courte tournée des Stones dans la région du Dublin en 1965.

Pré­cisons alors que les Rolling Stones ont déjà été révélés au monde entier (le groupe a déjà fait une tournée aux États-Unis). Depuis que Sat­is­fac­tion a provo­qué un séisme reten­tis­sant, leurs dis­ques s’écoulent ain­si par mil­liers. Or, pour per­fec­tion­ner davan­tage leur show, les Stones pro­lon­gent d’incessantes tournées au Roy­aume-Uni devant des mil­liers d’adolescents dévoués à leur cause.

Le rock­u­men­taire capte alors un groupe en pleine pos­ses­sion de ses moyens. Mick Jag­ger a déjà pris une posi­tion cen­trale en lieu et place du mem­bre orig­inel par qui tout a com­mencé (Bri­an Jones). Mais le mur du son que pro­duisent les gui­tares tur­bu­lentes de Richards/Jones ne décline, sur la copie pro­jetée, que dis­so­nances et brouha­ha. En effet, et comme pour la Beat­le­ma­nia, le groupe ne parvient à rivalis­er avec les cris d’hystérie qui s’échappent de la foule (comme l’atteste l’album Got Live If You Want It).

Mais alors que l’enregistrement sonore n’est pas à la hau­teur de ce caphar­naüm, le film dévoile des images autrement plus sai­sis­santes. Le déchaîne­ment com­mun de la foule et du groupe donne à voir une agi­ta­tion anar­chique et un chaos des plus intens­es. À l’écran, des fris­sons révo­lu­tion­naires par­courent un pub­lic tran­si devant les pas fiévreux du jeune chanteur. C’est alors que, par un mon­tage appuyé et ralen­ti, on assiste à un bal­let d’échappées soli­taires qui voit la jeunesse bris­er la fron­tière de la scène et se lancer en direc­tion du corps qui agite le trou­ble. Mick Jag­ger décline déjà ses déhanchés favoris et harangue une foule en remuant son anatomie frêle et des plus sen­suelles. De ces ado­les­cents rat­trapés par le ser­vice d’ordre à ceux soigneuse­ment évités par le chanteur, le film enreg­istre alors le for­mi­da­ble pou­voir d’attraction des jeunes rois de la Pop. Les frus­tra­tions d’adolescentes soudain révélées à un monde sex­uel et fan­tas­ma­tique, les dévoilent enlaçant et s’entichant du chanteur mag­né­tique. Mal­gré cela, Mick Jag­ger sem­ble inat­teignable et si con­cen­tré sur sa per­for­mance, qu’il donne l’impression de ne pas prêter atten­tion à toutes ces jeunes furies qui sont poussées vers lui. Alors que tout son art reposera sur un sub­til dosage entre la provo­ca­tion et un con­trôle man­i­feste pour préserv­er l’extrême survie de son groupe.

Dans son for­mi­da­ble essai sur Mick Jag­ger en tant que sym­bole des années 60, François Bégaudeau analyse par­faite­ment que : “Mick, pen­dant ces années, c’est de la folie sobre, un mix de braise et de glace. Corps à feu et tête froide.” Et l’on voit bien com­ment dans Char­lie Is My Dar­ling ce con­stat est illus­tré par l’image d’un Jag­ger qui, voulant se défaire d’une fan qui l’étreint, ren­verse la tête en arrière pour mieux repren­dre le con­trôle et rejoin­dre une lumière qu’il chérit.

Aus­si et au-delà des images de con­cert, Char­lie Is My Dar­ling sem­ble pouss­er la con­cur­rence Beatles/Stones à son som­met. Face au scé­nario d’A Hard Day’s Night où l’on voit les Bea­t­les échap­per à leurs fans par tous les moyens, Char­lie Is My Dar­ling dévoile une séquence fac­tice où les mem­bres du groupe, suiv­is par une caméra portée, courent sur un quai de gare et parvi­en­nent de l’autre côté des voies pour finale­ment attrap­er la voiture qui les attend…

Mais le rock­u­men­taire, par les inter­views et les instants qu’il capte, offre surtout la pos­si­bil­ité de mieux faire con­nais­sance avec les cinq per­son­nal­ités qui com­posent les Rolling Stones. Out­re le bassiste Bill Wyman qui a con­stam­ment l’air de s’ennuyer, le doc­u­men­taire laisse une large place au bat­teur Char­lie Watts auquel le film emprunte le prénom. Mais force est de con­stater que, même s’il est le préféré de son man­ag­er, les pro­pos tenus par Bill Wyman (sa préférence pour les « arts majeurs » et le jazz alors qu’il joue dans un groupe de rock sul­fureux) n’ont finale­ment que peu d’intérêt. Bien plus intéres­sant alors sont les phras­es lancées par celui qu’on appelle le Casque d’or, Bri­an Jones, gui­tariste tox­i­co­mane qui par pen­chants nar­co­tiques s’éloignera du prag­ma­tisme stonien (au lieu de rouler, il va dérap­er) avant d’être mis sur la touche par le groupe lui-même. Ce très doué musi­cien, qui mour­ra en 1969 noyé dans sa piscine, explique ain­si que “le futur pour une pierre qui roule est très incer­tain” et que son but ultime dans la vie reste de ne jamais devenir une pop star. Face à ce genre de pro­pos vision­naires, Mick Jag­ger rêve quant à lui d’Amérique et évoque ces jeunes gens qui “ont entamé quelque chose où il sont anti-guerre, aiment tout le monde et leurs vies sex­uelles sont plus libres”. Enfin, en bon élève agi­ta­teur, il finit par met­tre le feu aux poudres en appelant à refuser la rou­tine et les valeurs parentales et créer une musique qui soit “quelque chose de réel, moins roman­tique et davan­tage liée au quo­ti­di­en…”. Prophé­tique, la sen­tence est tombée. Mick Jag­ger et les autres puis­eront dans la jeunesse toute l’énergie qui la débor­de pour mobilis­er un nou­veau souf­fle et déclencher une révo­lu­tion (musi­cale) par­faite­ment syn­chrone avec son temps.

Man­i­feste­ment dépassés par l’image qu’ils voudront laiss­er, on peut voir à la fin de Char­lie Is My Dar­ling, Mick Jag­ger et Kei­th Richards se lancer ivres morts dans des impro­vi­sa­tions d’Elvis Pres­ley et des vers de poésie fumeux. De cette séquence qui dévoile un moment d’égarement assez inof­fen­sif, il est forte­ment mys­térieux qu’elle fût le déclencheur d’un acte de cen­sure par Mick Jag­ger lui-même. Geste con­damnant ain­si Char­lie Is My Dar­ling à des dif­fu­sions offi­cieuses ou très ponctuelles… On ver­ra alors com­ment cette inau­gu­rale ten­ta­tive de con­trôle sera le fer de lance d’un groupe qui, au fil d’une décen­nie semée d’embûches, sera con­stam­ment par­cou­ru d’énergies puis­santes et par­fois bien trop exces­sives pour être canal­isées.

One + One ou la révolution en marche (Jean-Luc Godard, 1968)

1968 est bien l’année de toutes les ten­sions révo­lu­tion­naires. Un vent de révolte s’empare de l’Europe, des États-Unis et finale­ment du monde entier. Pour les Rolling Stones, groupe poreux et à l’affût des sec­ouss­es qui agi­tent la ville, cette année sera con­sid­éré comme celle d’un sur­saut néces­saire­ment inspiré. L’année 1967, qui a vu naître l’explosion du mou­ve­ment psy­chédélique en Grande-Bre­tagne (Pink Floyd) et aux États-Unis (The Doors, Jef­fer­son Air­plane …), est finale­ment celle de la dis­ette et d’une péri­ode creuse que pour la for­ma­tion lon­doni­enne. Dépassés par l’émergence d’un son aérien et dif­fus, les Stones ont éprou­vé une panne créa­trice en se per­dant dans les brumes psy­ché avec un album lim­ite et finale­ment incom­pat­i­ble avec leur véri­ta­ble iden­tité (Their Satan­ic Majesties Request).

Or, c’est face à l’émergence d’une nou­velle con­cur­rence et de ces groupes qui se font remar­qués par une agres­siv­ité revan­charde (The Who, Jimi Hen­drix) que les Glim­mer Twins (surnom de la paire Jagger/Richards) vont s’appliquer à ral­lumer un flam­beau qu’ils por­taient alors très haut. Après un titre lancé comme un fron­deur aver­tisse­ment (“Jumpin’ Jack Flash”), les Stones vont dans la foulée com­pos­er le vau­dou “Sym­pa­thy for the Dev­il”, le rageur “Street Fight­ing Man” et bien d’autres pépites qui fig­ureront sur le chef d’œuvre Beg­gars Ban­quet. En écho au Rev­o­lu­tion des Fab Four, les Stones affichent ain­si leur volon­té d’impulser aux temps mod­ernes la bande-son d’une époque prête à en découdre avec tous les mod­èles d’antan.

L’histoire voudra alors que c’est sous le regard d’un cinéaste révo­lu­tion­naire que leur retour à une énergie retrou­vée va s’exposer et se réin­ven­ter. Face aux Anglais, le réal­isa­teur Jean-Luc Godard est lui aus­si à un moment par­ti­c­uli­er de sa car­rière. Après une péri­ode faste qui l’a vu boule­vers­er l’approche et les formes passées de l’Histoire du ciné­ma, Godard a signé avec Week-End un film aigre, vio­lent et au con­stat cynique sans précé­dent. Dans l’impasse face à une société (années 1960) et une cul­ture (dom­i­nante et con­som­ma­trice) qu’il ne recon­naît plus, JLG voit dans l’appel révo­lu­tion­naire un champ poli­tique reten­tis­sant. C’est ain­si qu’après La Chi­noise, il décide d’aller radi­ogra­phi­er les élans sub­ver­sifs qui se man­i­fes­tent de l’autre côté de la Manche, dans la cité lon­doni­enne. Il con­tacte alors les Rolling Stones et leur pro­pose d’aller filmer les séances d’enregistrement de leur album Beg­gars Ban­quet et de son titre phare Sym­pa­thy for the Dev­il.

Or Godard ne se laisse pas illu­sion­ner par le mag­nétisme des aris­to­crates rock et sem­ble même porter un regard vague­ment étranger sur cette bande d’Anglais chantres d’une musique libéra­trice et élec­trique. One + One règle donc un dis­posi­tif où deux entités étrangères vont s’observer et garder leur dis­tance. Ain­si, One + One n’est pas un sim­ple con­cert filmé et déroge forte­ment à la règle d’un film rock dont l’impulsion musi­cale impose une écoute ryth­mique et une dis­po­si­tion visuelle en écho avec le mou­ve­ment des acteurs et les gestes qu’ils enchaî­nent. Or c’est suiv­ant cette voie sim­ple et rapi­de que Godard refuse de suiv­re que le film va dépass­er les traits du genre, en oubli­er quelque peu le mythe Stones et impos­er un dis­cours plus général sur le proces­sus d’une (ré)création expéri­men­tale et révo­lu­tion­naire.

Dans One + One, Godard filme un groupe en stu­dio, au tra­vail et à l’arrêt. Un groupe impliqué dans un proces­sus d’élaboration et face auquel le fan des Stones, per­du, ne peut plus recon­naître l’image. La mise en image du tra­vail qu’implique la nais­sance de la chan­son “Sym­pa­thy for the Dev­il” est donc pro­pre­ment déroutante, et, en ce qui con­cerne l’objet Stones, démythi­fi­ante. Le fil­mage de Godard ampli­fie les essais et les trans­for­ma­tions de la chan­son et reste tou­jours en recul sur des rails où se déroulent de lents trav­el­lings autour de l’auditorium stonien. Enfin, la dimen­sion frag­men­taire de cette fab­ri­ca­tion est dans One + One con­stam­ment redou­blée par la présence de col­lages et de séquences hétéro­clites qui s’intercalent entre les par­ties musi­cales.

Ain­si, le film donne à voir, sous forme de tableaux, des séquences qui nav­iguent dans un Lon­dres peu­plés de mil­i­tants Black Pan­thers prô­nant la lutte armée, d’une jeune fille qui tague des slo­gans en pleine rue (So-viet­con­gs) et d’un libraire qui vend des revues pornos en reprenant des extraits de Mein Kampf… Ce qui offre un film godar­d­i­en et libre, comme son auteur, de s’aventurer loin de la séduc­tion en explo­rant des voies dis­cur­sives à l’humeur sit­u­a­tion­niste. Et ces signes poli­tiques que JLG met au œuvre, fonc­tion­nent comme à son habi­tude sur un tra­vail d’associations d’idées et de dérives, plus ou moins réus­sit, mais tou­jours porté par un désir de décon­struc­tion. Or là où ce tra­vail reste prenant en terme d’expériences, force est de con­stater que l’expression de la lutte poli­tique est ici bien trop mar­quée et comme appar­tenant à une époque doré­na­vant très loin­taine.

Plus intéres­sant est alors la manière dont Godard filme la musique et son proces­sus d’élaboration. Inter­calées entre ces seg­ments poli­tiques, les instants où l’on rac­croche le wag­on stonien per­me­t­tent de pour­suiv­re le fil et con­stater l’amplitude que la chan­son “Sym­pa­thy for the Dev­il” prend peu à peu. Dis­per­sés dans des box­es et en dif­férents endroits de la salle, les mem­bres des Stones sont au départ con­cen­trés sur les sonorités de leurs instru­ments respec­tifs. Des pre­miers essais impro­duc­tifs naît alors une phase d’écoute et de propo­si­tion qui abouti­ra à la nais­sance d’une pre­mière base. La caméra flu­ide et con­cen­trée vis­ite alors un pre­mier espace sonore pour s’éprendre ensuite d’un autre musi­cien. Le rythme de la fab­ri­ca­tion s’installe, s’échappe ailleurs et vient renouer avec des instru­men­tistes devenus sons et des couch­es sonores appelant bien­tôt la sym­biose de la chan­son.

Kei­th Richards à la basse, Bill Wyman au mara­cas, Char­lie Watts aux fûts, Bri­an Jones per­du dans ses brumeuses rêver­ies… la musique s’invente et le dis­posi­tif godar­d­i­en des­sine des panoramiques et des trav­el­lings qui gag­nent en ampleur. Le chef des opéra­tions Mick Jag­ger entre alors en scène et orchestre le chaos vau­dou par une invo­ca­tion satanique des plus appliquées. Plus tard, après les présen­ta­tions d’un Jag­ger croon­er et isolé der­rière un par­avent (Please allow me to intro­duce myself/ I’m a man of wealth and taste/ I’ve been around for a long, long year/ Stole many a man’s soul and faith), la forme musi­cale trou­vera sa voie avec ces chœurs démo­ni­aques (“Wou Wou”) que Kei­th ne peut que pouss­er à libér­er.

Et finale­ment, du groupe à l’arrêt, démythi­fié, les Stones finis­sent par fascin­er en enreg­is­trant cette grande œuvre mar­quée par une arro­gance ter­ri­ble (J’ai assisté à l’allégresse pen­dant que vos rois et reines se bat­taient pen­dant dix décen­nies au nom des Dieux qu’ils avaient créées/ je me suis écrié qui a tué les Kennedy ? Alors qu’après tout c’était vous et moi.). Chant révo­lu­tion­naire, Sym­pa­thy for the Dev­il nous est finale­ment mon­tré par Godard comme un proces­sus de libéra­tion et un tra­vail de rup­ture et d’échos dont l’intensité doit men­er à une portée uni­taire et révo­lu­tion­naire.
L’aspect com­pos­ite des musi­ciens et des sons, des dis­cours et des images filmées par Godard ne devant résul­ter qu’à un tout et un chaos brûlant qui devra s’exprimer en l’auditeur-spectateur de “Sym­pa­thy for the Dev­il” et chez tous ceux séduits par les per­spec­tives révo­lu­tion­naires, par la rébel­lion.

On ver­ra alors com­ment l’appel à la révolte que martèle “Sym­pa­thy for the Dev­il” aura des réper­cus­sions som­bres et folles lorsque cette chan­son sera plus tard présen­tée à un pub­lic con­t­a­m­iné par sa force physique et immé­di­ate.

Enfin, à la pre­mière lon­doni­enne du film, Jean-Luc Godard ne sup­port­era de voir sa séquence finale “défig­urée” par la dif­fu­sion inté­grale de “Sym­pa­thy for the Dev­il”. Et comme emporté par les sec­ouss­es dia­boliques de la chan­son, il décrochera un coup de poing à son pro­duc­teur avant de s’éclipser dans le mil­i­tan­tisme rouge sous le pseu­do­nyme Dzi­ga Ver­tov.

The Rolling Stones Rock’n’Roll Circus ou l’extravagante unité (Michael Lindsay-Hogg, 1968)

En décem­bre 1968, les Rolling Stones con­vo­quent la fine fleur du Swing­ing Lon­don pour organ­is­er un show déjan­té dont le fil rouge n’est autre que le rock allié au cirque. Organ­isé pour la télévi­sion et tourné sous une bulle-chapiteau aux ten­tures cri­ardes, l’événement rassem­ble les artistes et les groupes les plus représen­tat­ifs de la révo­lu­tion musi­cale qu’a auguré l’âge d’or du rock anglais. À côté des Stones, les invités majeurs sont John Lennon (et sa nou­velle femme…), les trublions Who, Jethro Tull, Taj Mahal, Mar­i­anne Faith­full et le super­groupe The Dirty Mac for­mé pour l’occasion (rien moins que John Lennon, Eric Clap­ton, Kei­th Richards et le bat­teur d’Hendrix, Mitch Mitchell). Autour du plus beau cast­ing de la British Inva­sion, le pub­lic est lui com­posé de jeunes chanceux qui ont gag­né à un jeu radio­phonique la pos­si­bil­ité de vivre durant deux jours aux côtés de leurs idol­es préférées. Pour ce qui est des cos­tumes et habits de fête, alors que les musi­ciens arborent des tenues de trou­ba­dours, l’audience revêt ici des pon­chos bar­i­olés et de longs cha­peaux poin­tus mul­ti-couleurs.

Directeur de ce cirque majestueux habil­lé en un dandy où le fou­et a rem­placé la canne, Mick Jag­ger pénètre en com­pag­nie des trou­ba­dours et annonce avec un ric­tus ironique le pro­gramme des réjouis­sances : “Vous con­nais­sez Oxford Cir­cus. Vous con­nais­sez Pic­cadil­ly Cir­cus. Voici le Rolling Stones Rock­’n’Roll Cir­cus. Nous avons des spec­ta­cles, des sons et des mer­veilles pour régaler vos yeux et vos oreilles.” Entre des numéros de trapèzes et de pyrotech­nies fan­tasques, les pre­miers groupes se suc­cè­dent et vien­nent cha­cun présen­ter une de leurs com­po­si­tions. Avec l’épique “A Quick One, While He’s Away”, les Who rem­por­tent haut la main la palme de la bru­tal­ité et pla­cent alors la barre très haute avant le con­cert des Stones. Le groupe The Dirty Mac envoie quant à lui un superbe “Yer Blues” avant que Yoko Ono, cachée dans un sac noir, s’en mêle et pousse dans les aigus un chant plain­tif et man­i­feste­ment expéri­men­tal.

L’organisation fes­tive de Rock’n’Roll Cir­cus étant assez imprévis­i­ble, il est finale­ment qua­tre heures du matin lorsque John Lennon présente le mini-show des Rolling Stones.
En plus de Bill Wyman, Char­lie Watts, Bri­an Jones, Kei­th Richards et Mick Jag­ger, la for­ma­tion est ici accom­pa­g­née du clavier Nicky Hop­kins et du per­cus­sion­niste Rocky Dijon.
Man­i­feste­ment peu trou­blés par l’horaire mati­nal, des Rolling Stones appliqués et en pleine puis­sance de leur moyens vien­nent ici présen­ter les nou­velles chan­sons de leur album Beggar’s Ban­quet. Mick Jag­ger aux manettes s’est depuis débar­rassé de ses habits de clown pour revêtir un tee-shirt écar­late et un pan­talon ultra moulant. Maquil­lé comme une pute (de luxe) ayant la ferme inten­tion de per­ver­tir son monde, Jag­ger va livr­er ici une per­for­mance sub­lime et anthologique. D’abord aguicheur puis furie démo­ni­aque, l’homme à la bouche géante n’aura de cesse, durant son bal­let roy­al, de provo­quer l’objectif en dis­tribuant des œil­lades lubriques en sa direc­tion. Comme s’il était sous l’emprise de Satan, comme s’il voulait briller et éten­dre son pou­voir au monde entier, le “corps” des Stones va ici se con­tor­sion­ner, vire­volter et se déhanch­er pour délivr­er une per­for­mance flam­boy­ance. Sous les griffes d’un impas­si­ble Kei­th Richards qui s’échine à dis­penser les riffs de “Jumpin’ Jack Flash”, “You Can’t Always Get What You Want”, Mick Jag­ger va point­er ses pupilles et sa plas­tique androg­y­ne devant une caméra inca­pable de s’en libér­er. Nègre blanc, scin­til­lant à la lisière de sa rampe, le chanteur va feuler, mur­mur­er et s’égosiller comme si la fin du monde était immi­nente.

Mais c’est sur “Sym­pa­thy for the Dev­il”, que la réal­i­sa­tion, enfin attachée aux gestes des autres musi­ciens, va offrir une ampleur démesurée au tour­bil­lon qui se joue ici. S’attardant par frag­ments sur les bat­te­ments et les élans ryth­miques du groupe, les caméras se relaient et se com­bi­nent à l’écoute du tem­po endi­a­blé qui prend forme. De même, le bour­don­nement élec­trique de “Sym­pa­thy for the Dev­il” va redou­bler d’intensité lorsque le fil­mage va décrocher de la scène et capter les ondes qui cir­cu­lent entre les corps agités d’une foule sous l’emprise directe de la liturgie. Enfin, l’impact physique de la chan­son s’amplifie et prend sa mesure extrav­a­gante lorsque Mick Jag­ger se désha­bille, dévoile des tatouages démo­ni­aques et entame sa dernière danse. Recro­quevil­lé sur lui-même lorsque le tem­po se sus­pend, Jag­ger va au parox­ysme de la sam­ba vau­dou, se muer en un démon dont le déchaîne­ment à l’image s’incarnera par une mise au point impos­si­ble et la révéla­tion d’un corps à la gestuelle brûlante et lit­térale­ment insai­siss­able.

Som­met de per­for­mance stoni­enne, con­clu­sion extrav­a­gante du Swing­ing Lon­don, Rock‘n’Roll Cir­cus métapho­rise à lui seul l’élan d’allégresse qui se joue à cette époque dans la cap­i­tale la plus libérée du monde.

À la fin de l’événement, on peut voir, autour des Stones, tous les musi­ciens qui ont par­ticipé au show, repren­dre en chœur et se bal­ancer pro­gres­sive­ment sur la splen­dide bal­lade “Salt of the Earth”. Le tem­po lent de la chan­son se con­clut alors en un final où toute l’audience se lève, se bous­cule dans un débor­de­ment joyeux et fédéra­teur. Mais la cohé­sion et le chahut inno­cent qui se captent là seront en fin de compte l’adieu de la pop bri­tan­nique à un monde qui se tourne et à une har­monie col­lec­tive qui se clôt sous des feux étince­lants.

Enfin, la décou­verte de ce film invis­i­ble pen­dant 30 ans et retrou­vé dans le gre­nier du pro­duc­teur mort per­met aus­si de voir pour la dernière fois la perdi­tion du gui­tariste orig­inel des Stones, Bri­an Jones. Fig­ure spec­trale d’un show auquel il ne par­ticipe pas vrai­ment (sauf en slide-gui­tar sur “No Expec­ta­tions”), désor­mais con­damné par l’univers où il s’est brûlé les ailes et les neu­rones, Bri­an Jones mour­ra à petit feu et sera finale­ment remer­cié par les Stones avant de décéder en juil­let 1969.

Gimme Shelter ou l’excès de débordements (les frères Maysles, 1969)

Suite à un album qui mar­que défini­tive­ment leur retour à un blues rock per­ver­ti (Let It Bleed), les Stones enta­ment une tournée mon­di­ale qui va les con­sacr­er selon leurs pro­pres ter­mes “The Great­est Rock’n’Roll Band in the World”. Gal­vanisés par l’arrivée un jeune et bril­lant gui­tariste (Mick Tay­lor), les Stones dis­pensent sur scène des décharges élec­triques à l’intensité dif­fi­cile­ment com­pa­ra­ble. Au Madi­son Square Gar­den de New York où ils jouent au début du film des frères Maysles, les Stones règ­nent finale­ment en maîtres sur une planète pop qui a vu les Bea­t­les dis­paraître en qua­tre entités bien dis­tinctes. Le pou­voir de fas­ci­na­tion qu’ils exer­cent, les foules qu’ils attirent, les hissent à des som­mets qu’on pour­ra juger inat­teignables (l’album live Get Yer Ya’s Out). Ayant fui ou cher­ché à se dis­soci­er des groupes qui ont fait l’affiche des fes­ti­vals améri­cains de l’époque, les Stones ont alors l’idée d’organiser près de San Fran­cis­co un con­cert gra­tu­it où selon Mick Jag­ger, inter­rogé par les caméras, les gens pour­ront : “pren­dre du bon temps, dis­cuter, couch­er ensem­ble, s’envoyer en l’air, se défon­cer à fond… pour pass­er une bonne soirée en fait… Enfin vous com­prenez, un con­cert ce n’est pas comme une pièce de théâtre !”

Et Gimme Shel­ter, par sa con­struc­tion ver­tig­ineuse, relate la genèse et les moments clés de ce con­cert his­torique qui a rassem­blé 300 000 per­son­nes et dénom­bré autant de nais­sances que de décès (c’est-à-dire 4). Arrivé à un moment charnière d’une époque qui a bas­culé dans une décen­nie plus som­bre, Gimme Shel­ter a eu la pre­science d’enregistrer cette fasci­nante épreuve rapi­de­ment con­sacrée comme le tombeau des six­ties et le miroir défor­mant d’un groupe man­i­feste­ment en proie à la peur. Con­stru­it sur un dis­posi­tif astu­cieux mon­trant les mem­bres des Stones revoir les vio­lents débor­de­ments qui s’y jouèrent, Gimme Shel­ter nav­igue entre une bru­tale plongée dans la réal­ité et la dis­tance d’un temps mort incar­né par le ralen­ti puis l’arrêt sur image.

Con­duit comme un long chem­ine­ment vers la vio­lence, le film des frères Mayles débute par les trac­ta­tions télé­phoniques entre les agents des Stones et les pro­prié­taires du ter­rain d’Altamont où va se pro­duire le con­cert. L’organisation restera ban­cal tant le temps sem­ble comp­té avant la date choisie pour l’événement. De leur côté, les Stones écoutent à l’abri et en stu­dio les ban­des (“Wild Hors­es” et “Love in Vain”) qui fig­ureront plus tard sur l’inoxydable album d’une nou­velle décen­nie (Sticky Fin­gers). Un plan d’héli­cop­tère mon­tre alors le long embouteil­lage qui ser­pente sur la route menant à Alta­mont. Débar­quant par les airs, les Stones sem­blent si con­fi­ants de leur pro­gramme qu’ils ont con­fié le ser­vice d’ordre et leur sécu­rité à des Hell’s Angels rémunérés en packs de bières…

Or, il fal­lait se douter que la ren­con­tre de leur agres­sive musique avec un pub­lic venu se déchaîn­er en masse ain­si que la frac­ture idéologique entre des Hell’s Angels et la foule de Hip­pies qu’ils doivent con­tenir allaient for­cé­ment con­tracter heurts et fric­tions. À l’affût des événe­ments qui peu­vent sur­venir de cette gigan­tesque mar­mite, les caméras des frères Mayles vont alors enreg­istr­er toutes les tur­bu­lences qui s’échapperont et peu à peu s’intensifieront suiv­ant l’ombre qui se détache à l’horizon d’Altamont.

Les hos­til­ités d’Altamont com­men­cent d’ailleurs sur la cible Jag­ger lorsque ce dernier se fait frap­per au vis­age par un mal­heureux qui lui déverse toute sa haine. Mick Jag­ger va alors refuser de sor­tir de son abri de for­tune (shel­ter) avant de mon­ter sur scène. Pen­dant ce temps, sur le devant de la scène où va se dérouler le con­cert, la caméra se bal­lade et capte les vis­ages d’une foule pressée pour l’événement. Le mon­tage des frères Maysles se gar­dent bien de cou­vrir l’étendue humaine par de longs panoramiques mais pro­posent plutôt une suc­ces­sion d’inserts où se mesure d’un côté les hip­pies et de l’autre les Hell’s Angel. Aux Hip­pies lançant des ros­es ou glis­sant nus sur les têtes de leurs con­génères, le point de vue oppose les vis­ages fer­més et som­bres des Hell’s Angels. Mais c’est par un enchaîne­ment d’images exposant le bour­don­nement de motos fonçant à vive allure entre les lignes du choeur hip­pie que l’on com­prend vite que l’harmonie s’est effritée et qu’une ten­sion nou­velle va désor­mais s’installer.

La som­bre con­t­a­m­i­na­tion qu’augure ces plans aléa­toires et piqués dans la fos­se, prend finale­ment une autre dimen­sion quand on voit la canne de bil­lard d’un Hell’s Angel s’abattre sur le corps d’un homme qui sem­blait, en bord de scène, déchaîné. Par le point de vue d’une caméra qui tournée vers le pub­lic et placée der­rière la scène, on dis­cerne bien que la fos­se débor­de d’une énergie que le staff Hell‘s Angel, sur scène, ne parvient plus à con­tenir. Enfin, et par on ne sait quel fonde­ment, un Hell’s Angels finit par frap­per le chanteur du groupe psy­ché Jef­fer­son Air­plane et faire grimper alors la ten­sion d’un nou­veau cran avant l’arrivée des Rolling Stones.

À la nuit tombée, lorsque les duet­tistes Jagger/Richards et leur groupe débar­quent sur scène ils sont autant acclamés par un pub­lic fou d’ivresse qu’accueillis par les regards froids d’Hell‘s Angels pour qui la présence de l’arrogant chanteur sem­ble insup­port­able. Et lorsque les Stones entrent sur scène et s’apprêtent à jouer “Sym­pa­thy for the Dev­il”, le pub­lic massé au front de scène offre l’image d’un noy­au trop com­pact pour s’équilibrer. Élec­tri­fiée par les pre­mières mesures d’une chan­son dont a déjà évo­qué le pou­voir démo­ni­aque, l’audience jette tout à coup des regards nerveux et ter­ror­isés en direc­tion de Mick Jag­ger. La bru­tal­ité des Hell‘s Angels s’est de nou­veau abattue sur une foule qui va néces­saire­ment se dif­frac­ter et révéler espaces creux et appels d’air. Dépassé par la folie que dis­tille son chant révo­lu­tion­naire, Mick Jag­ger appelle alors au calme et lance un inau­gur­al “Qui se bat et pour quoi ?”. La sen­tence mar­que alors un recul pour l’incarnation Jag­ger qui, dans son passé et à tra­vers cette chan­son, appelait à la destruc­tion en per­son­nifi­ant le moteur de toutes les occultes pas­sions. Enfin, les cris d’effroi qui s’échappent de la foule invi­tent le maître Jag­ger à stag­n­er sa course et être con­damné ici à un immo­bil­isme sym­bole puis­sant d’une perte d’énergie.

Mais, c’est plus tard, lors du titre “Under My Thumb”, que le pire va se jouer pour Jag­ger et son époque. De la fos­se où le pub­lic se com­prime, un jeune Noir est poignardé par un mem­bre du ser­vice d’ordre. La destruc­tion et la mort pren­nent alors un tout autre vis­age pour des Stones incré­d­ules. Car cet événe­ment cap­té en temps réel par les caméras des frères Maysles, dévoile toute sa force lorsque, plus tard dans le film, il est pro­jeté au ralen­ti devant le vis­age hébété de Jag­ger. L’image de ce couteau qui jail­lit et s’abat sur l’homme est en fin de compte redou­blée par la présence d’un revolver que ce dernier a à peine le temps de brandir en direc­tion de sa cible, Mick Jag­ger. Le vis­age de Jag­ger filmé en train de revoir et com­pren­dre plus en détails la scène est alors mar­quée par l’effroi et une ter­reur plus que pal­pa­ble. Et der­rière ce mot qu’il lâche avant de par­tir (“c’est hor­ri­ble”) se cache une sérieuse frac­ture pour le leader des Stones et l’époque idéale qu’il a soulevée puis incar­née de toutes ses forces.

Un peu avant l’étape réflex­ive, et à la fin du con­cert d’Altamont, on voit les Stones quit­ter pré­cipi­ta­m­ment ce lieu mau­dit, véri­ta­ble espace cré­pus­cu­laire où l’idéal des Six­ties a bas­culé et trou­vé son point de non-retour dans ce débor­de­ment prim­i­tif et mor­tu­aire. Miroir d’un monde où l’utopie a con­solidé son évanes­cence et son déclin, Gimme Shel­ter dévoile ain­si que le crime vient rompre le jeu d’un groupe dont la maîtrise musi­cale de la vio­lence se retourne ici con­tre lui et en vient à dévoil­er le sim­u­lacre, sinon la pré­car­ité.

Et des mots emprun­tés à Bégaudeau dans son livre Un démoc­rate, Mick Jag­ger 1960–1969, à qui cette analyse de Gimme Shel­ter doit beau­coup :

“Et que mon­tre ce pho­togramme de la foule d’Altamont immor­tal­isée quelques mois avant ? Que révèle le zoom isolant un détail par­mi le pub­lic fou et le grossis­sant ? Comme dans Blow-Up, 1966, il per­met de dis­tinguer le chrome d’un revolver invis­i­ble à vitesse nor­male. C’était fatal. L’image arrêtée est mortelle pour le rock qui est mou­ve­ment son nom l’indique. Le revolver que révèle la neu­tral­i­sa­tion de la bande n’est que la fig­u­ra­tion sym­bol­ique de cette vérité. En rock tout arrêt est de mort.”

Un halo de lumière pris en con­tre jour, mon­tre à la fin du film, cer­tains mem­bres du pub­lic sous forme de sil­hou­ettes hagardes et égarées. Les couleurs ont finale­ment lais­sé place à des con­trastes plus durs, cas­sants et dont l’écho avec La Nuit des morts vivants parait aujourd’hui évi­dent.

Cocksucker Blues ou la lente descente aux enfers (Robert Frank, 1974)

Face à un Gimme Shel­ter con­stru­it et pen­sé de manière à ce que le ciné­ma-vérité puisse traduire un dis­cours sur la musique et sa représen­ta­tion, le film Cock­suck­er Blues prend l’allure d’un home-movie provo­ca­teur, icon­o­claste et for­cé­ment sul­fureux (le film sera pour de meilleures raisons lui aus­si cen­suré par Jag­ger et les Stones).

L’an­née 1972 est celle où, après leur débâ­cle d’Altamont, les Stones sont revenus sur les ter­res du Vieux Monde et ont décidé de fuir le fisc ain­si que la jus­tice bri­tan­nique en posant leurs valis­es dans le sud de la France.

Et même si leur grand album Sticky Fin­gers s’est déver­sé sur les charts du monde entier, les Stones s’éloignent de la rue et s’enferment dans une vil­la pour cro­quer à plein un mode de vie jet-set et déca­dent. Cet exil for­cé est d’autant plus encour­agé que les Stones ont de sérieux prob­lèmes judi­ci­aires avec la plu­part des pays européens. Alors, dans le sous-sol moite où les sub­stances opi­acées côtoient les bar­bi­turiques les plus durs, les Stones enreg­istrent un album qui, faisant référence aux lieux les plus louch­es d’Amérique, rêve comme il peut d’un retour au blues et à la soul sud­iste. Triple album indompt­able, suin­tant les ivress­es et les errances som­nam­buliques de leurs auteurs, Exile on Main Street trace une ligne qui ouvre les veines de la décen­nie bla­farde qui va suiv­re. Et même s’il est sou­vent con­sid­éré comme le dernier grand disque des Stones, tran­spire par tous les pores de ces chan­sons une odeur mor­tifère aus­si puis­sante et évo­ca­trice qu’un soleil couchant.

En cor­re­spon­dance directe avec les images qui se déga­gent de leur nou­veau disque, la tournée des Stones qui se déroulera aux États-Unis sous la caméra de Robert Frank va alors impli­quer une par­ti­tion placée sous le signe de la trinité “Sex, Drugs, Rock’n’Roll”.

Le film s’ouvre sur l’image du nar­cisse Jag­ger se fil­mant allongé puis dézip­pant sa braguette pour se mas­turber en gros plan. L’ouverture donne ain­si la démesure d’un film où, dans l’intimité de la tournée des Stones, les yeux ahuris du spec­ta­teur pour­ront suiv­re une séquence orgiaque (porno ?) dans un avion, des injec­tions d’héroïne filmées en gros plan et des jets de télévi­sion par-dessus les bal­cons d’hôtel. À côté de ces images sub­ver­sives, trou­bles et amu­santes, les Stones présen­tent un show qui, même s’il force le trait et l’image car­i­cat­u­rale dans lequel la for­ma­tion va bien­tôt s’enfermer, dévoile une musique tou­jours aus­si intense et vir­tu­ose.

Or, et au-delà de la musique, ce qui frappe à la vision des images con­trastées de Cock­suck­er Blues c’est l’aspect claus­tro­pho­bique des espaces dans lesquels évolu­ent les Stones. Cham­bres d’hôtel, loges d’artistes, les Stones sem­blent avoir ici per­dus de leur con­nex­ion avec un pub­lic filmé à côté ou hors champ. La vie sur les routes avec ces road­ies qui con­stituent l’entourage mal­sain et vam­pirique des Stones déga­gent des relents brumeux et dévoilent une dimen­sion fan­toma­tique à toutes ces fig­ures. L’héroïne qui saupoudre toute la tournée provoque d’ailleurs des dégâts con­sid­érables chez un homme qui a fait un mythe de l’autodestruction, Kei­th Richards. Dans une séquence poignante où l’on voit les Stones fêter dans les loges la fin de leur con­cert, Kei­th Richards, sous le coup de l’héroïne glisse peu à peu dans les bras de sa demoi­selle et pique du nez, raide défon­cé. Et si l’on isole cette image du film et des séquences du con­cert filmé, elle sym­bol­ise idéale­ment la lente descente aux abîmes d’un homme et le pro­gres­sif déclin d’un groupe aus­si exténué par la décen­nie précé­dente qu’apeuré face à celle qui se pro­file. Durant ces années soix­ante-dix dont il ne se sou­vient pas, Kei­th Richards, alors sous l’addiction de l’héroïne, con­naî­tra des moments cri­tiques et som­br­era sou­vent dans des comas tem­po­raires absol­u­ment incroy­ables… Et là où le jeune gui­tariste Mick Tay­lor lui prê­tait aupar­a­vant main forte, son départ du groupe en 1975 dévoil­era les faib­less­es du pirate et sign­era finale­ment la dépos­ses­sion créa­trice d’un groupe con­damné à la répéti­tion grotesque et déca­dente.

Car pour leur survie, les Rolling Stones déclineront une image faite de pan­tomimes et d’habillages déco­rat­ifs pour le moins ridicules. Le logo déposé que vont choisir les Stones au début des années soix­ante-dix et que, preuve fla­grante, Mick Jag­ger transperce au début du film Cock­suck­er Blues devien­dra l’image car­i­cat­u­rale sur laque­lle les Rolling Stones vont se réfugi­er. Cette langue tirée des lèvres de Mick Jag­ger doit être alors être com­prise comme le signe d’un groupe qui ne décollera plus et jouera con­stam­ment de cette image arro­gante gelée et figée dans un temps révolu. L’image de morgue se déclin­era alors sous forme de bal­lons, feux d’artifices, phal­lus gon­flables et ten­tera ain­si de mas­quer l’idée que les Stones, alors représen­tants d’un souf­fle et d’une énergie révo­lu­tion­naire, s’escriment à jouer sur le ter­rain du jeu­nisme provo­cant alors qu’il per­dent con­stam­ment du ter­rain. Et comme Cock­suck­er Blues le mon­tre déjà, isolés et enfer­més dans leurs con­fort­a­bles cham­bres d’hôtels, les mem­bres des Rolling Stones mas­queront encore et tou­jours leur dis­per­sion et leur éclate­ment sous les ban­deroles de shows de plus en plus car­nava­lesques.

Décrédi­bil­isés plus tard par l’arrivée d’un mou­ve­ment punk qui a décidé de faire table rase du blues et du passé, les Stones devront alors com­pos­er avec les rides et une énergie qui s’en est allée. Pour la survie d’un groupe qui rap­portera des mil­lions en rem­plis­sant des sta­di­ums d’où s’échappent une nos­tal­gie mor­tifère, Mick Jag­ger singera l’enfant ter­ri­ble en caboti­nant gen­ti­ment sur la base d’un cynisme bien symp­to­ma­tique de ces pro­lon­ga­tions for­cées. Les albums que pro­duiront les Stones don­neront dans le sim­u­lacre avec ces ryth­miques calquées et ces gim­micks tous emprun­tées à l’époque de leurs vénéneuses et dynamiques com­po­si­tions. L’influence qu’avait le groupe sur cette jeunesse vieil­lis­sante s’est au fil du temps trans­for­mée en une iras­ci­ble volon­té de per­pétr­er les clowner­ies d’antan et con­stru­ire un vaste empire financier, malin et sus­pect, d’un groupe révo­lu­tion­naire devenu en bout de course mar­que déposée.

Et comme le note idéale­ment Serge Kagan­s­ki dans son superbe arti­cle inti­t­ulé Le Début de la fin :

“Ce que l’on par­donne le moins aux Stones des vingt dernières années, c’est d’élever l’art du men­songe jeu­niste à un tel degré de cynisme : pos­er tou­jours et encore en sales goss­es quand on envoie les siens dans des col­lèges privées, adopter des pos­tures de gouapes qui rock­ent dur quand on habite des châteaux en Touraine, per­sis­ter à jouer “Sym­pa­thy for the Dev­il” alors qu’on fait pat­te blanche dans le beau monde depuis des lunes. Depuis vingt ans, les Stones for­ment une troupe de théâtre itinérant qui joue chaque fois la même pièce : Faisons comme si on était encore en 1964.”

Enfin, et après ceux exposés ici, d’autres rock­u­men­taires con­sacrés à la bande à Jag­ger suiv­ront. Mais force est de con­stater que l’historique par­ti­tion des Stones sem­ble s’être man­i­feste­ment jouée ici. Si bien que le doc­u­men­taire sur les Stones de l’homme qui “a fail­li devenir prêtre avant que la révo­lu­tion du rock’n’roll éclate” (Mar­tin Scors­ese) ne mérite évidem­ment pas sa place à l’intérieur. Et même si les images du bien nom­mé Shine a Light dévoilent encore l’incroyable énergie d’un groupe com­posé de grands-pères fripés, elles ne font en vérité que révéler les derniers et sub­limes souf­fles d’un mythe aus­si vivace que notre mon­strueuse nos­tal­gie.