Pre­mier long métrage du New-Yorkais Joshua Safdie[1], The Plea­sure of Being Robbed séduit par son style léger et mélan­col­ique à la fois. Cen­tré sur Eleonore, jeune klep­tomane énig­ma­tique, ce film lo-fi vagabonde dans les rues de New York, de jour comme de nuit, sur fond de jazz et de pop folk alter­na­tive. Si les références tra­versent l’écran sans jamais l’encombrer, The Plea­sure… a la beauté intense, secrète et inat­ten­due d’un bais­er volé.

Lorsque l’on croise Eleonore pour la pre­mière fois, elle vient tout juste d’apercevoir une vieille con­nais­sance à elle, marchant de l’autre côté de la rue. Le prob­lème c’est qu’elle ne sem­ble pas avoir la mémoire des prénoms. «Bec­ca!» lance-t-elle. Raté. «Edith!, … Dawn?» Ban­co. La Dawn en ques­tion lève la tête et Eleonore de tra­vers­er la rue pour la pren­dre dans ses bras. L’échange est bref, mais l’émotion mal­adroite née de cette ren­con­tre for­tu­ite parait sincère. Le “hic” c’est qu’en par­tant Eleonore passe son bras dans la ban­doulière du sac à main de Dawn puis s’en va avec, l’air de rien. Étour­derie ou magis­tral tour de passe-passe? Quelques instants plus tard, le con­tenu du sac sera mis à nu avec une curiosité presque machi­nale. On com­prend là qu’Eleonore ne con­nais­sait Dawn ni d’Ève ni d’Adam. Elle n’a, bien sûr, aucun trou­ble de la mémoire. Ses manies à elle sont le vol, le cha­pardage, la grap­pille. Loin d’être à l’affut d’objets de valeur, la jeune fille s’approprie plutôt ce qui lui tombe sous la main. Pour preuve, lorsqu’elle dérobe à même le trot­toir les cadeaux d’une petite fille, le butin s’avère folk­lorique. À peine ren­trée chez elle, elle extirpe du sac une sorte de caniche gris frisé et une tripotée de cha­tons. Se débar­ras­sant du chien manu mil­i­tari (!) avant de s’endormir entourée des félins et de leurs ron­ron­nements, Eleonore intrigue.

Qui est donc ce drôle d’oiseau qui vole comme elle respire? Que cherche-t-elle? Pourquoi ces vols à répéti­tion? Par pur désœu­vre­ment ou pour combler cette blessure indi­ci­ble, fêlure exis­ten­tielle, voilant par­fois son regard? Si Eleonore est tou­jours présente dans le cadre, il revient en revanche à cha­cun de nous de trou­ver la clef capa­ble de déver­rouiller son mys­tère. Rieuse, sou­vent amu­sante (surtout une raque­tte de ping-pong à la main face au très sérieux Wayne, et encore plus au volant d’une Vol­vo… “emprun­tée”), Eleonore n’en est pas moins une fille frag­ile. Une mar­ginale rêveuse en mal de sta­bil­ité iden­ti­taire. Et sa ren­con­tre avec Josh n’y chang­era rien, mal­gré la ten­dresse témoignée par cet ami-amant bur­lesque (Joshua Safdie lui-même) qu’elle rac­com­pa­gne sur un coup de tête à Boston, à grands ren­forts de coups de freins (soit une petite virée noc­turne de 300km!).

Si The Plea­sure of Being Robbed s’apparente à un con­te urbain, sa morale serait qu’il en faut de peu pour se faire acculer dans les marges de nos sociétés nor­ma­tives. Même si vous êtes incroy­able­ment inof­fen­sif, un pas de tra­vers, un geste ou une parole décalés, et vous voilà ignoré, rejeté, pointé du doigt, voire accusé. Prié de vous pli­er au mod­èle dom­i­nant. Pour­tant, même s’ils ne sont pas tous des saints, il y a des fau­teurs de trou­bles qui mérit­eraient toute notre atten­tion. Cer­tains films ont cette human­ité là. Restent sou­vent des per­son­nages inou­bli­ables, dont les par­cours de vie vari­ent autant que les prénoms : Anto­nio, Michel, Antoine, ou encore, Janine[2]. Et pourquoi pas Wendy, jeune Améri­caine à la dérive récem­ment mise en scène par Kel­ly Reichardt. Mar­ginale, soli­taire, indo­lente et inso­lente, Eleonore vient aujourd’hui s’ajouter à cette liste. Bien qu’hors-la-loi, on peine à lui en vouloir. Cer­tains films ont ce pou­voir là. Et lorsqu’elle se fait lit­térale­ment pren­dre la main dans le sac, on lui souhaite de s’en sor­tir. Une fois menot­tée, on s’en doute, son éva­sion ne peut être que toute sym­bol­ique. Inde­scriptible bulle d’onirisme, la scène du «bap­tême raté»[3] en plein milieu du zoo de Cen­tral Park est réelle­ment touchante. Car voilà, on a beau vouloir dompter ses rêves d’enfants, ils ont ten­dance à foutre le camp comme le sable entre les doigts. Reste à ne pas céder, à ne pas totale­ment se fon­dre dans la masse. Être soi et faire corps avec le réel dans toutes ses dimen­sions.

Finale­ment, même si Joshua Safdie donne la réplique à Eleonore Hen­dricks, c’est plutôt son per­son­nage à elle qui fait office d’alter ego du réal­isa­teur. Car tous deux ont l’air de partager cette curiosité insa­tiable face au monde, cette propen­sion à génér­er des his­toires. Et si par­fois les plans du film pren­nent une tonal­ité doc­u­men­taire, c’est que la caméra prend plaisir à capter le réel à l’état brut. Filmer New York comme d’autres y glanent. Ces instants-là sont brefs, voire anec­do­tiques (le pas­sage dans le champ d’un vieil homme pim­pant ; une con­ver­sion avec un épici­er à l’abri de la pluie; les jeux d’un enfant et d’un père appren­ti-vidéaste), mais sont les traces indé­ni­ables d’une soif vibrante de lib­erté. Comme par hasard, un mot qui va à ravir à NYC, surtout filmée en 16 mm sous la neige au rythme de l’inégalable Monk[4].

Notes

Notes
↑1 Sélec­tion­né à la Quin­zaine à Cannes en 2008.
↑2 Dans l’or­dre, nous citons les per­son­nages des films suiv­ants: Le Voleur de bicy­clette, Pick­pock­et, Les 400 Coups et La Petite Voleuse.
↑3 Pro­pos de Joshua Safdie repro­duit dans le dossier de presse.
↑4 Le morceau util­isé est « Pan­non­i­ca » com­posé par Thelo­nious Monk en 1962 en hom­mage à Pan­non­i­ca de Koenigswarter, baronne bri­tan­nique de son état qui devint la mécène de nom­breux jazzmen améri­cains.