Deux­ième tour de piste de Tariq Teguia, en bonne forme, moins d’un an après un pre­mier long-métrage qui avait néces­sité huit ans d’ef­forts pour faire irrup­tion. A pri­ori, ça ressem­ble à une bonne nou­velle.

Rome plutôt que vous, précé­dent et pre­mier long-métrage de Tariq Teguia, n’était pas loin de s’achever quand ses deux per­son­nages prin­ci­paux, debout devant une carte géo­graphique accrochée au mur, pointaient le tra­jet virtuel qui les ferait quit­ter l’Algérie pour rejoin­dre l’Europe. Mais le pays leur bar­rait le pas­sage, les écra­sait sous un empile­ment d’impossibilités et de men­aces, les forçant à tourn­er sur eux-mêmes dans des zones sans nom. Moins d’un an après, Inland revient avec toute une pile de cartes qu’il déplie en même temps que ses nou­veaux enjeux de ter­ri­toire : ici, il s’agit de quadriller le pays, de pren­dre des mesures, de dessin­er des tracés. En somme : d’épouser une sur­face. La topogra­phie, c’est le méti­er de Malek, homme soli­taire ayant quit­té la ville d’Oran pour vivre aux abor­ds du désert saharien. Un bureau d’études le réclame pour un pro­jet qui traîne depuis des années : l’électrification d’une région reculée et poten­tielle­ment dan­gereuse, puisqu’elle a vu le meurtre de deux géomètres. Malek accepte le job en dépit des risques et se rend sur ces lieux aban­don­nés où ne vivent, dans des vil­lages épars, que quelques berg­ers dis­crets. Il y trou­ve un sol miné, des instal­la­tions rav­agées par la vétusté, une pop­u­la­tion calfeu­trée et, pour couron­ner le tout, une police hos­tile et autori­taire.

Inland reprend à son compte la marche entamée par Rome… dans un pays d’hommes qui atten­dent, où chaque con­struc­tion, chaque habi­ta­tion est détournée de son usage pro­pre pour fournir un mur der­rière lequel se cacher. Chaque anfrac­tu­osité, tout ce qui creuse ou pousse sur le sol, offre aux indi­vidus un abri des regards, un trou, une grotte où se ter­rer. De cette étrange sit­u­a­tion naît un sen­ti­ment de men­ace per­ma­nente, de vio­lence larvée, sus­cep­ti­ble de sur­gir et d’éclater n’importe où. Dans ce guet-apens inté­gral, éten­du à un pays tout entier, la tâche du topographe est prob­lé­ma­tique. Ce dernier doit se pro­jeter sur un relief, se fon­dre dans un paysage pour, le découpant, en con­naître la moin­dre par­celle. Il se livre, ni plus ni moins, à une sorte d’autopsie, une enquête sur le cadavre de ce qui, autre­fois, vécut. Four­rant son nez dans tous les recoins, il serait alors bien éton­nant – tant le « géo » se dis­tingue mal de la « poli­tique » – qu’il ne soulève quelque lièvre gênant, débusqué de son ter­ri­er. Malek ne tarde pas à subir les intim­i­da­tions de la police locale, lui récla­mant sans cesse des papiers qu’il ne peut fournir, opposant à toute per­spec­tive de change­ment l’inertie pesante de la men­tal­ité vil­la­geoise. Mais ces empêche­ments ne suff­isent pour­tant pas à expli­quer le retard que prend Malek dans son tra­vail. Il sem­ble que quelque chose demeure qui ne le sat­is­fait pas, comme s’il ne pou­vait pouss­er le quadrillage assez loin pour com­pren­dre intime­ment le ter­ri­toire, pour pénétr­er le jeu de sa sur­face.

Malek se tient droit, son grand corps mince per­pen­dic­u­laire à cette terre hor­i­zon­tale où tout le monde se couche. Et il ne tarde pas à le débus­quer, son lièvre : il bute dessus. Un groupe de clan­des­tins, cer­taine­ment en route vers l’Europe, tran­site par la région. En fuite, traquée par la police algéri­enne, une jeune femme se réfugie dans le fruste baraque­ment qu’habite le topographe. Celui-ci décide alors de l’aider en la con­duisant à la fron­tière du pays. Le film se change alors en road-movie (c’était déjà le cas de Rome…, mais au sein d’un espace clôt, ce qui con­dui­sait à un par­cours absurde), emprunte les routes pous­siéreuses et tra­verse les éten­dues déser­tiques. Malek accom­plit, par ce geste, ce à quoi ne pou­vait aboutir son tra­vail. Le nez dans le guidon du quadrillage, il ne pou­vait faire l’expérience com­plète du ter­ri­toire qu’en changeant de par­a­digme : le ter­ri­toire ne peut se saisir que dans la mesure où en sort. Il lui faut, pour apercevoir quelque chose de l’Algérie, chercher à attein­dre ses lim­ites, ses zones frontal­ières, pass­er de l’autre côté et voir son pays en con­tre-champ. Cette ren­con­tre, sous forme d’accident, le décolle du sol et de son atten­tion exclu­sive au moin­dre cail­lou, trop immé­di­ate­ment con­cret. Con­traint dès lors à un tra­vail d’abstraction, il chevauche le vecteur qui le con­duit à l’extérieur de son étude et du pays, et l’autorisera à terme à pos­er un regard neuf sur eux. Inland rap­pelle cette belle chose qu’un pays ne se définit pas tant par la cir­con­scrip­tion de sa sur­face mais plutôt par l’ensemble des voies qui per­me­t­tent d’y entr­er ou d’en sor­tir.

Les deux films de Teguia ne mon­trent que cela : la façon dont un lieu vous absorbe. Les puis­sances plas­tiques – alour­dies par­fois par quelques mignardis­es orne­men­tales — mis­es en œuvre pour filmer l’espace algérien abon­dent en ce sens. Bien sou­vent, les per­son­nages se trou­vent plaqués sur des sur­faces unies qui les englobent com­plète­ment. Qu’il s’agisse d’un mur peint en rouge ou de la blancheur sale d’un ciel cou­vert, les êtres nagent dans la couleur, jusqu’à s’y noy­er, tant son immen­sité les englobe. L’usage fréquent de sur­ex­po­si­tions con­tribue à résor­ber toute pro­fondeur, à tout immerg­er dans une blancheur unie et total­i­taire. C’est un poids qui pèse sur les épaules des hommes, une frontal­ité d’écran inter­posée entre eux comme pour leur adjoin­dre de force un espace men­tal, une nou­velle sur­face sur laque­lle rien désor­mais ne peut plus se pro­jeter. Le « décor » algérien appa­raît ain­si comme une forêt de murs, un enchevêtrement de sur­faces, faisant écran. Nous l’avons dit : un écran a tou­jours quelque chose à cacher, son rôle est de détourn­er l’attention sur une image vide pour dis­simuler ce qui se trame dans son dos, en face de nous. En Algérie, une cloi­son vaut pour tout ce qui se cache der­rière, ces hommes et femmes qui se dérobent à la vue et atten­dent : l’occasion de fuir ou d’attaquer, le pas­sage de la mort, le long déroule­ment du silence. Façon de dire, égale­ment, à quel point les per­spec­tives sont obstruées, dans cette purée de poix si sat­urée qu’on n’y voit pas à dix mètres. On respire le temps d’une danse, dans un garage en pleine nuit, ou au détour d’une réu­nion poli­tique – aux­quelles par­ticipe la femme de Malek – où l’on réclame un « mou­ve­ment démoc­ra­tique et dionysi­aque », un appel pas­sion­né à la vie comme pour affirmer en creux com­ment le quo­ti­di­en, ici, n’entretient plus aucun rap­port avec elle.

Inland partage avec le dernier film de David Lynch (INLAND EMPIRE) un peu plus qu’une moitié de son titre. Chez Teguia, l’usage de la vidéo basse déf­i­ni­tion repiquée sur pel­licule 35mm, con­tribue tout autant à amol­lir les con­tours qui dis­tinguent habituelle­ment les êtres des choses qui les entourent. Un léger brouil­lard de bor­dure tend à tout con­fon­dre, quand l’usage du flou ne rad­i­calise pas, par moments, cette impres­sion. Ces drôles de noces entre le numérique et la pel­licule ne se con­tentent pas de met­tre l’image à plat, mais for­ment en elle une sorte d’amalgame com­pact de tous ses élé­ments. Les formes se touchent, se tien­nent et s’échangent en per­ma­nence. La dif­férence, sans dis­paraître, s’estompe douce­ment entre le soi et le non-soi, entre l’intérieur et l’extérieur. Les corps et les choses reposent ou évolu­ent dans une légère défor­ma­tion per­cep­tive, un déli­cat voile d’indistinction, un début d’ivresse – ou plutôt la fin d’une gueule de bois. C’est la tran­scrip­tion plus ou moins directe d’un état de psy­chose qui tra­vaille les sujets des deux films : une porosité entre les mon­des et les dif­férents étages de la réal­ité. Dans INLAND EMPIRE, la psy­chose de l’actrice inter­prétée par Lau­ra Dern fai­sait sur­gir du fond de son être un pays entier, un paysage décon­nec­té, celui de la Pologne. Dans Inland, la con­cen­tra­tion du topographe sur une par­celle de terre, décon­nec­tée elle aus­si, soulève du sol le corps d’une immi­grée clan­des­tine. Mais cette fois, c’est la psy­chose d’un pays entier qui pousse à cette étrange con­fu­sion entre les êtres et leur décor : il faut s’y fon­dre, s’y noy­er, dis­paraître, pour ne pas subir les foudres des autorités (ou des fon­da­men­tal­istes). On retrou­ve là l’état de psy­chose définit par la dra­maturge anglaise Sarah Kane[1] : cet instant à par­tir duquel on ne sait plus où l’on s’arrête et où com­mence le monde. Toute action sur lui dev­enue impos­si­ble, il ne reste plus alors qu’à s’y ter­rer.

Notes

Notes
↑1 Notam­ment dans sa pièce 4.48 Psy­chose.